Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er janvier 2006

L’interview des lecteurs : Mano Negra

1990, un air de liberté soufflait encore sur l’univers musical, les indépendants avaient encore le vent en poupe, les textes des chansons n’étaient pas analysés en Assemblée nationale... La Mano Negra est le groupe mythique de ces années-là. Punk rock, reggae, un peu de flamenco, une salsa transmutée, du rap, de la musique arabe. Ils mélangeaient tout, mais pas n’importe comment, pour créer ce rock décalé, porteur d’un altermondialisme avant la lettre. Ils n’ont rien perdu de leur punch.

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David Thiery. L’idée du DVD vient-elle du groupe ou de la maison de disques ?

Philippe Teboul. Elle vient du groupe. Onze ans après notre séparation, on a mûri et pris du recul. C’était le bon moment pour raconter notre histoire. Le DVD comprend deux films qui sont sortis à l’époque, des clips avec des bonus, mais aussi deux documentaires dans lesquels on raconte notre parcours. Il valait mieux que nous prenions nous-mêmes le film en charge, comme nous avions pris en charge le livre auparavant. On ne voulait pas tout laisser entre les mains de la maison de disques qui nous aurait taillé un costard bien lisse. On a été mandatés par le reste du groupe, Manu Chao et les autres, qui nous ont fait confiance pour mener à bien ce projet. On n’avait pas envie de surfer sur la vague nostalgique, sur l’air du bon vieux temps.

Thomas Darnal. On a voulu raconter notre parcours comme un film d’aventures. L’histoire a été privilégiée sur la musique. Mais la bande originale comporte quand même plein d’inédits dont certains avaient déjà été enregistrés à l’époque.

Joseph Dahan. Le DVD a été le support parfait pour prolonger une vieille habitude de la Mano : se débrouiller avec ce qu’on a sous la main pour réaliser un bel objet. On n’avait pas envie d’une compile de clips, d’un best of, comme c’est souvent le cas.

Sylvain Pattieu. La Mano Negra est un groupe mythique. Comment rebondir après ?

Philippe Teboul. Nous n’avons pas la prétention d’avoir formé un groupe mythique. Ce n’est que maintenant que nous réalisons l’ampleur de ce qui s’est passé. Avant, nous n’avions pas le recul nécessaire. Après la Mano, j’ai pu m’investir dans des projets moins connus, avec moins de sous, auxquels je croyais.

Thomas Darnal. Toute l’histoire de la Mano Negra est portée par une espèce de souffle épique. Après avoir visionné le film, quelqu’un m’a demandé si, à la fin de cette aventure, nous avions bénéficié d’un suivi psychologique pour nous remettre. La question m’a d’abord surpris mais c’est vrai que nous avons été remués. En ce qui me concerne, quand le groupe s’est dissous, je suis parti en voyage au Mexique pour faire des tatouages. Chacun a envisagé l’après-Mano à sa manière mais tout le monde a disparu pendant un moment.

Joseph Dahan. On n’a pas vraiment disparu... On a continué la musique. Du jour au lendemain, on s’est retrouvé à donner des concerts dans des bars. L’important, c’était de ne pas arrêter de jouer ! Si le succès arrive, tant mieux, sinon on est quand même gagnant puisqu’on fait ce qui nous plaît.

Chérif Ghemmour. Votre fin brutale a aussi contribué à alimenter le mythe. Avez-vous décidé d’arrêter du jour au lendemain ?

Philippe Teboul. On ne s’est pas réuni pour fixer une date. Mais l’arrêt a eu quelque chose d’assez météorique. A peine revenus de la tournée Cargo 92 que déjà, dans l’avion, on parlait de repartir l’année suivante. Nous étions plusieurs membres du groupe à vouloir nous reposer pendant un an, poser nos bagages. Manu était le seul à souhaiter enchaîner. La fin a créé un manque qui est toujours un peu là.

David Thiery. Le côté mythique tient aussi à l’aventure singulière que vous avez vécue, autour de la tournée Cargo, qui faisait même rêver les autres groupes de l’époque...

Philippe Teboul. Le Cargo, ce fut l’apothéose. En 1992, nous avons circulé de port en port en Amérique latine, à bord d’un cargo que nous partagions avec la compagnie Royal Deluxe. Mais cette aventure n’a duré que quatre mois, soit très peu de temps dans la vie de la Mano Negra.

Hélène Bidard. Pour moi, le mythe vient de l’idéologie que vous avez amenée. Vous rendez-vous compte que c’est la Mano Negra qui a pleinement lancé le message altermondialiste et que le groupe a eu un impact énorme sur les générations suivantes ? Thomas Darnal. Notre démarche artistique était chargée de politique. C’était une espèce de mondialisme avant l’heure, musical et généreux. Le rock ne devait pas être le vecteur d’une seule langue et d’une seule culture mais de toutes les cultures du monde. On emmenait toujours des cartes du monde lors de nos voyages. On les affichait chaque fois qu’on jouait. Nous avons amené l’idée de rock métissé. Mais le message politique datait d’avant nous. Les mouvements Pour des jours meilleurs et Touche pas à mon pote, les chanteurs Johnny Clegg et Bob Marley, tout cela participait d’une espèce d’ouverture annonçant la world music.

Philippe Teboul. Avant la Mano, les groupes de rock n’avaient pas de percussionnistes. Nous avons extériorisé notre côté oriental et espagnol latino. C’est ce qui nous a permis de fédérer. On s’est réellement engagé au travers de concerts de soutien. Nous nous sommes investis dans des actions en Amérique latine mais aussi en France, en soutenant la Caravane des quartiers : une organisation à l’initiative de spectacles, de défilés et de fêtes dans les cités de France et d’Europe. On invitait les mammas du coin, on organisait une soirée couscous ou une soirée défilé de mode avec les filles du quartier qui faisaient du stylisme, on essayait de créer un événement.

Hélène Bidard. Avez-vous subi une censure dans les pays d’Amérique latine et ailleurs ?

Thomas Darnal. Pendant la guerre du Golfe, le gouvernement français avait fait passer une circulaire de radio en radio pour inciter celles-ci à ne pas diffuser certains morceaux, parmi lesquels « La Bombe humaine » de Téléphone et « Le Feu » de Niagara. Mais nous n’avons pas connu de vraie censure comme elle existe dans les pays totalitaires. A Lima, au Pérou, l’étoile rouge et la main qui étaient dessinées sur nos affiches rappelaient trop le Sentier lumineux. Par souci de précaution, on nous a donc demandé de préciser qu’il s’agissait de musique. A Cuba, nous avons joué dans la salle Karl-Marx qui était remplie de jeunes qui n’avaient jamais pu voir de concert de rock. Ils avaient toujours droit aux groupes officiels. Quand nous avons commencé, ils se sont tous lâchés, ils ont envahi la scène, tout s’est débranché.

Joseph Dahan.** Les types du Parti étaient débordés. Ils n’avaient jamais vu ça ! Le lendemain, silence complet dans les journaux. L’événement avait été censuré. Il faut dire que ce n’est pas très difficile d’être censuré à Cuba ! **Hélène Bidard. Que pensez-vous des rappeurs dont les textes, listés par des députés, se font actuellement censurer ?

Philippe Teboul. J’ai vraiment l’impression qu’on fonce tout droit dans le mur. A l’époque du punk, les Sex Pistols chantaient « Anarchy in the UK ». La provoc’ne date pas d’aujourd’hui !

Thomas Darnal. Je ne crois pas qu’il serve à grand chose de censurer des textes. Si elle a été étouffée d’un côté, la vérité finit toujours par ressortir d’un autre côté.

Joseph Dahan. Je félicite Joey Starr (1), ex-chanteur du groupe NTM, de vouloir inciter les jeunes à aller voter. J’espère que les événements vont conduire au retour de la gauche.

David Thiery. Parmi les jeunes groupes de rock alternatif, lesquels portent l’esprit Mano, militant, humaniste et international ?

Joseph Dahan. L’époque a changé. Les Têtes raides et Louise Attaque ont une vraie indépendance artistique. Ils s’engagent. Récemment, ils ont donné un concert pour des associations qui permettent à des groupes qui ne sont pas signés par une major et qui sont peu connus de jouer dans les bars devant un public. Ils prennent la relève de l’opération Paris Bar Rock née, au milieu des années 1980, de la difficulté à trouver des lieux pour jouer.

Chérif Ghemmour. Vous aviez tourné dans les bars de Pigalle, dans le 18e arrondissement de Paris. Savez-vous que la plupart des salles n’existent plus depuis les mesures anti-bruit ?

Thomas Darnal. Il reste les Folies Pigalle. Le New Moon Narcisse et l’Erotika ont fermé. Un autre lieu s’est transformé en McDonald’s. Aujourd’hui, on installe dans les salles de concert des limiteurs de décibels, ce qui n’existait pas encore à notre époque. Deux percussionnistes suffisent largement pour atteindre le plafond. Pourtant, une pression acoustique est parfois nécessaire pour vraiment sentir la puissance de la musique.

David Thiery. N’avez-vous pas l’impression que les fêtes alternatives comme les free parties ont pris le relais ?

Philippe Teboul. C’est exact. Aujourd’hui, on n’a pas le droit de faire la fête, pas le droit de boire des coups, pas le droit de sortir tard... On a le sentiment de vivre dans un pays où tout le monde est puni. Mais puni de quoi ? D’être au chômage, de ne pas avoir d’argent, d’être pauvre ? La province n’échappe pas à ce phénomène. Même un groupe de jazz peut entrer dans le cadre de la loi anti-bruit. Pourtant, il ne risque pas de fédérer tous les malfrats du coin !

Hélène Bidard. Le prix des places et des consommations a augmenté. Cette hausse a été justifiée par le manque à gagner sur les CD à cause du piratage. Que pensez-vous de cet argument ?

Joseph Dahan. D’une part, il s’agit de deux économies différentes, d’autre part, les majors sont plutôt bien loties contrairement à ce qu’on entend dire. Le Parisien annonçait récemment que l’industrie audiovisuelle aurait 5 milliards de manque. Pourquoi les majors ne publient-elles pas les bénéfices nets au lieu de faire des calculs hypothétiques ?

Sylvain Pattieu. Après Hugo Chavez au Vénézuela, Evo Morales vient d’être élu président en Bolivie. Quel regard portez-vous sur l’Amérique du Sud d’aujourd’hui ?

Thomas Darnal. Des pays comme le Mexique, le Chili et l’Argentine ont beaucoup changé. Le Mexique s’est néo-libéralisé. La proximité des Etats-Unis se fait sentir. Le sous-commandant Marcos ne peut plus se faire entendre. Il y a de l’espoir au Brésil et au Pérou. Mais parfois, l’espoir est déçu en politique. Sommes-nous moins touchés par ce qui se passe là-bas ? Plus le temps passe, moins je suis péremptoire sur le devenir de l’Amérique latine. Je m’attache plus aux amitiés et aux relations personnelles qu’aux grandes questions politiques.

David Thiery. Tous les concerts étaient-ils gratuits en Amérique latine ?

Joseph Dahan. Pas tous. Les concerts qui se déroulaient dans les clubs étaient payants. Les autres étaient gratuits pour le public parce qu’ils étaient financés par l’Etat français et sponsorisés par des sociétés. Le Cargo, avec ses douze containers, la location des places dans les ports, l’assurance du bateau, l’équipage, n’aurait pas pu exister de façon autonome.

Hélène Bidard. A quelle couche sociale appartenait le public latino-américain ?

Thomas Darnal. Il était issu de milieux très populaires. Les concerts se déroulaient en général sur la plus grande place de la ville : la place Bolivar à Caracas, la place centrale à Carthagène, la salle Karl-Marx à la Havane. Tout le monde venait. Le Cargo accueillait des soirées pour les ambassades et les sponsors, mais aussi un public de dockers et de prostituées du port.

Chérif Ghemmour. Vous avez un souvenir mitigé de votre tournée aux Etats-Unis. Pourquoi ?

Philippe Teboul. On arrivait de France où on avait joué avec les Stray Cats et Joe Strummer, nos idoles. La tournée avec Iggy Pop a mal commencé. Lorsqu’on s’est lancé dans une improvisation, le road manager nous a rembarrés. Nous étions le groupe français de première partie, il fallait fermer notre gueule et faire ce qu’on nous disait. Mais donner des concerts dans l’Amérique profonde m’a permis de comprendre que l’Amérique ne se résume pas à George Bush.

Thomas Darnal. Vers les années 2000, des groupes latinos se réclamant de la Mano se sont mis à jouer un rock latin aux Etats-Unis. Notre influence s’est fait sentir après coup.

Chérif Ghemmour. Vous arrive-t-il de rejouer ensemble ?

Philippe Teboul. Nous avons un répertoire de reprises punk et un groupe qui s’appelle Les Patrons. La dernière fois que nous avons joué ensemble, c’était pour un concert de soutien pour l’association Cap au large. Cela a servi à récolter des fonds pour affréter des voiliers adaptés aux personnes handicapées. Les bateaux sont partis du Sud de la France pour aller jusqu’en Algérie, transportant des médicaments, des bouquins, des crayons, du matériel de première nécessité.

Recueilli par Marion Rousset

1. Joey Starr fait partie des prochains invités des lecteurs. Il viendra parler du collectif « Devoirs de mémoires ».

Paru dans Regards n° 25, janvier 2006

Lecteurs :

Delphine Brual, 28 ans, comédienne

Frédéric Mercier, 26 ans, étudiant

Damien Pottier,30 ans, professeur de théâtre

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