Accueil > monde | Par Emmanuel Riondé, Sabrina Kassa | 13 décembre 2011

L’Intifada tunisienne refuse la « vigilance » occidentale

La victoire d’Ennahda aux élections
tunisiennes du 23 octobre n’a pas tardé
à faire resurgir en Occident les discours
autour du « péril islamiste ». Des discours
que les Tunisiens considèrent comme
éculés. Ils préfèrent se concentrer sur
les véritables défis – nombreux – de
la transition.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Le 17 décembre 2010 à Sidi-Bouzid,
petite cité de l’intérieur de la Tunisie,
Mohamed Bouazizi, jeune vendeur ambulant,
se suicide en s’immolant par le feu après
avoir été humilié par une agent de police. Prenant
de court tout ce que la planète compte de
géopolitologues, experts, spécialistes et autres
« observateurs attentifs », ce geste de désespoir
marque le départ d’une vague qui, 12 mois plus
tard, continue de secouer le monde arabe.

Le 23 octobre 2011, le parti islamiste Ennahda
sort vainqueur de l’élection de l’Assemblée
constituante en Tunisie en recueillant 89 des 217
sièges. En Occident, et notamment en France,
la tonalité d’une bonne partie des commentaires
politiques et médiatiques change brutalement.
En quelques jours, on passe de l’enthousiasme
pour ces « révolutions démocratiques » parées
de toutes les vertus, à une attention « vigilante »
face aux bons résultats des islamistes, actés
(Tunisie) et à venir (Égypte, Libye). Sur l’air de
« printemps arabe, automne islamiste », ceux-là
mêmes qui, pendant dix ans, ont nourri le feu
du péril islamiste et du choc des civilisations
reprennent de la vigueur.

Le 26 octobre, le ministre français des Affaires
étrangères, Alain Juppé, est à l’antenne de
France Inter : « [Le résultat des élections tunisiennes]
ne va pas modifier les relations entre
la France et la Tunisie, mais la France va rester
vigilante. (…) La France va dire attention ! il y a
une ligne rouge qu’il ne faut pas franchir et la
ligne rouge c’est un certain nombre de valeurs et de principes démocratiques comme l’alternance
démocratique, les droits de l’homme
ou encore l’égalité homme-femme (…) On va
être très vigilants et nous avons les moyens
d’exprimer cette vigilance.
 » Le ministre a eu
beau ajouter qu’il faisait « confiance » aux Tunisiens,
la tirade vaut son pesant de cacahuètes :
surplomb civilisateur, autoproclamation de gardien
du temple – « des valeurs et principes
démocratiques
 » – et, pour finir, menace de
sanctions économiques.

Une « vigilance  » qui hérisse le poil

« J’y vois les résidus d’une puissance coloniale
qui pense encore qu’elle a des droits sur un
peuple souverain
, commente Nourredine Aloui,
enseignant, sociologue et romancier tunisien.
Cela fait un peu rire ici : cette France vigilante,
cette France qui donne des leçons. Cette
France soucieuse des droits de l’homme ne
l’était guère pendant la période Ben Ali…
 »

Pour Bertrand Badie, chercheur au Centre
d’études et de relations internationales (CERI),
spécialiste des relations internationales [1], cette
sortie peut-être lue à plusieurs niveaux : « Cela
montre que la stigmatisation de l’islamisme
continue de faire recette ; cela relève de cette
manière dangereuse et inappropriée d’envisager
l’islamisme comme un phénomène singulier,
homogène et incapable d’évoluer alors qu’il
y a autant d’islamismes que d’organisations
s’en réclamant ; enfin, cela néglige le fait que
le passage de ces révolutions arabes à l’élection
n’est pas facile : pendant des décennies,
les mouvements sociaux étaient coupés de tout
leadership politique…
 » Mais surtout, le chercheur
relève : « Cette maladresse diplomatique
constante qui consiste à s’afficher en tuteur
de ce qui se passe ailleurs. Comme si le point
d’ancrage de la diplomatie française était de devoir
redresser des torts. Or cela est non seulement
dépassé mais dangereux car l’expression
sans cesse renouvelée de cette tutelle peut provoquer
et nourrir des sentiments antifrançais ;
Je pense que le pays qui a inventé le concept
de contrat social devrait laisser les contrats
sociaux se faire et se construire tout seuls…
 »

Historienne de la culture et de la vie intellectuelle
en Tunisie, codirectrice de la revue IBLA (Institut
des belles lettres arabes) à Tunis, Kmar Bendana
ressent cette ingérence comme « insupportable  ». « La relation France-Maghreb a toujours
été dissymétrique
, ajoute-t-elle. Avec d’un
côté l’opinion publique française qui se voyait
libérale et héritière de la révolution, de la démocratie
 ; et de l’autre une opinion nationaliste en
marche vers l’indépendance. Ce qui se passe
aujourd’hui sort totalement de ce schéma. Dans
le monde contemporain, tout se mélange grâce
à internet, la mobilité, etc. Rien n’est linéaire, et
du coup, ce regard occidental ne passe plus.
 »
« Ce que dit Juppé me fait sourire, grince Rim
Temimi, photographe de 38 ans, “italo-algérofranco-
tunisienne” engagée au sein du collectif
de créateurs et d’artistes "Dégage" né au lendemain
du 14 janvier [2]. Il veut être vigilant ? C’est gentil mais nous n’avons pas besoin de lui. Ce
que nous avons fait le 14 janvier, nous l’avons
fait seuls. Il serait temps que la France et l’Europe
comprennent qu’il faut nous traiter d’égal
à égal. Le colonialisme et le néocolonialisme,
c’est fini.
 »

Les islamistes ne descendent pas de la lune

La sortie de Juppé n’est pas un dérapage isolé.
D’une part, elle colle parfaitement avec l’attitude
adoptée par la France en janvier dernier : on se
souvient de Michèle Alliot-Marie, alors ministre des Affaires étrangères, souhaitant envoyer
des policiers au secours du régime vacillant ;
et de la nomination ensuite à Tunis d’un jeune
ambassadeur arrogant, Boris Boillon, toujours
en poste. D’autre part, la position exprimée au
cours de cette intervention s’est confirmée par
la suite : la France a été l’un des derniers pays
européens à féliciter les vainqueurs de l’élection
du 23 octobre.

Un raté politique. « Car, assure Rim Temimi,
concernant les relations avec l’Occident, la jeunesse
tunisienne, y compris celle de l’intérieur
des terres, partage le sentiment qu’il est urgent
de passer à autre chose.
 » Une jeunesse qui se
dit aussi prête à assumer tous les risques inhérents
au processus de transition démocratique
dans lequel le pays est engagé. « Même si le
pays vire à l’iranienne, je resterai ici
 », résume
la jeune photographe.

Loin d’être effrayés par la victoire d’Ennahda, la
majorité des Tunisiens se disent avant tout fiers
de ce qui se passe dans leur pays depuis un
an. « Cette révolution avance à pas de géants,
affirme Nourredine Aloui. Elle a connu une année
de transition sans violence et les élections
du 23 octobre ont démontré qu’il y avait une
grande envie de changement. Nous découvrons
le multipartisme et c’est une réussite : beaucoup
de partis politiques seront représentés au sein
de cette Assemblée. Je ne suis pas de ceux qui
pensent que les révolutions ont été faites par le
peuple et sont en train d’être confisquées par les
islamistes. Que je sache, ces derniers ne descendent
pas de la lune ! Ils ont combattu Ben
Ali, Bourguiba, par le passé. Ils ne sont pas en
train de voler notre révolution, ils ont été élus…
Et les garde-fous sont là, Moncef Marzouki et
d’autres vont siéger au sein de l’Assemblée et
contribuer à modérer les discours.
 »

La nomination, mardi 15 novembre, de Moncef
Marzouki, chef du Congrès pour la République,
(arrivé deuxième aux élections avec 29 sièges),
comme président par intérim pour une durée
d’un an, apparaît, de fait, comme un signe positif.
C’est au terme d’un accord avec les islamistes
d’Ennahda que cet homme de gauche prend la
tête du pays, le temps que l’Assemblée constituante
rédige une nouvelle Constitution.

«  De toute façon, Ennahda n’a ni le temps, ni les
moyens de devenir un nouveau Rassemblement constitutionnel démocratique (ancien
parti de Ben Ali) ; et ni le temps ni l’intention
de faire basculer le pays dans un scénario à
l’iranienne
, considère Nourredine Aloui. Si elle
s’éloigne clairement du salafisme, elle va devenir
une organisation qui pourra diriger le pays
au centre, genre démocratie chrétienne. Dans le
cas contraire, elle deviendra un parti intégré au
jeu politique mais marginalisé, qui fera un petit
score à chaque élection à la manière des frères
musulmans en Jordanie.
 »

Rim Temimi confirme que la façon dont Ennahda
va gérer la présence des salafistes dans l’espace
politique mérite toute l’attention : « Ceux-là,
on les découvre et ils constituent un véritable
risque
 », juge-t-elle. Concernant le parti de
Rached Ghanouchi, sa défiance est d’une autre
nature : « En tant que musulmane, je ne veux
pas que l’on se base sur les exégèses, les interprétations
du Coran. Or c’est ce que fait Ennahda
et cela me déplaît.
 »

Porte-parole en France du Parti démocratique
progressiste (PDP), l’un des grands perdants
de l’élection du 23 octobre, Adnane Ben
Youssef abonde : « Nous voulons débattre de
la façon dont l’Islam est convoqué et utilisé
dans le débat public et politique, car sur cela
nous avons des divergences profondes avec Ennahda. Mais certainement pas de leur présence
au sein de l’espace politique
. »

Exigence occidentale

En fait, tout indique que pour les Tunisiens, l’enjeu
principal est aujourd’hui de s’assurer que les
représentants élus ne vont pas trahir les espoirs
politiques, économiques et sociaux nés du soulèvement
 : « J’attends désormais de voir comment
cette Assemblée constituante va agir avec
les populations de Sidi Bouzid, Gafsa, etc. qui
sont les plus déshéritées, miséreuses, et qui ont
accouché de la révolution
, assure Nourredine
Aloui. Car le gouvernement de transition a aujourd’hui
le devoir d’en faire sa priorité.
 » C’est
la question politique qui est ici ouverte, pas celle
du risque de l’institution d’un nouveau régime autoritaire.
Un risque, il est vrai, très hypothétique :
que ce soit Ennahda en Tunisie, les Frères musulmans
en Égypte et demain les organisations
se réclamant de l’Islam politique en Libye, tous
ont avant tout profité du printemps arabe pour…
entrer de plain-pied dans le jeu démocratique.
Un jeu dont, comme les autres organisations
politiques d’opposition, elles avaient été écartées
ces dernières décennies. Chacun, en Tunisie,
s’accorde ainsi à reconnaître qu’Ennahda a
mené une campagne efficace et bien organisée.
En Egypte, alors que l’armée au pouvoir réprime
les mouvements de jeunesse et fait tourner les
tribunaux militaires à plein régime, les dirigeants
politiques islamistes, présents en février sur la
place Tahrir, ne se mouillent plus guère pour défendre
les jeunes révolutionnaires. Branchés sur
les enjeux de pouvoir des élections, les Frères
musulmans discutent même depuis quelques
mois déjà avec l’administration américaine. Le
30 juin dernier, Hilary Clinton a concédé que
les États-Unis avaient établi des « contacts
limités
 » avec eux. Contacts qui, depuis,
se sont raffermis.

Un an après le début des Intifadas arabes, il
n’est donc pas exclu que l’on voit demain en
Tunisie, en Égypte, et pourquoi pas en Libye,
des islamistes parvenus au pouvoir ou y participant,
renouveler les baux d’assujettissement
économique et stratégique souscrits par leurs
prédécesseurs avec les puissances occidentales.
Rien n’indique pour l’heure que ce sera
le cas. Simplement, le grand flou artistique que
ces forces maintiennent autour de leurs propositions
économiques et sociales ne permet pas
d’écarter cette issue.

D’autant qu’avec ou sans barbus, la commande
occidentale, elle, n’a pas changé. « Son principal
souci est de maintenir la division internationale
du travail sécuritaire. Jusque-là, les régimes
assuraient le travail de sous-traitance de
la menace venant du Sud. Et ce qu’elle attend
aujourd’hui, c’est que les États maintiennent
ces acquis
 » analyse Vincent Geisser. C’est donc bien désormais en premier lieu « aux Tunisiens
de veiller à ce que leurs représentants
élus ne trahissent pas ce pourquoi ils se sont
battus depuis un an
 », souligne Bertrand Badie.

Charge à tous ceux qui souhaitent les soutenir
à l’étranger, forces progressistes comprises, de
s’extraire définitivement de leur gangue néocolonialiste
et paternaliste, encore bien trop prégnante.
Pour refonder la relation transméditeranéenne
sur de nouvelles bases, égalitaires. De
cela, les Tunisiens sont preneurs. Ils ont déjà fait
leur part du chemin.

Monde arabe, l’année du printemps

2011 restera une année
historique dans « le
monde arabe ». Entre le
14 janvier et le 23 août,
trois des plus anciens
dictateurs de la région
ont fui leur palais sous
la pression de mouvements
de contestation
populaire. De Rabat à
Amman, tous les autres
régimes ont été ébranlés,
et souvent contraints
de faire des concessions
sur le terrain des libertés
publiques et/ou de la
démocratisation.
Si les dirigeants occidentaux
ont dû, eux
aussi, lâcher sans vergogne
leurs anciens
alliés, ils ne comptent
pas pour autant perdre
la main dans cette région.
Au moment où
les islamistes s’affirment
comme des forces politiques
incontournables,
ils n’hésitent pas à ressortir
le vieux discours
du « péril islamiste »
pour tenter de maintenir
leur leadership. Mais la
donne a changé, la vision
monolithique et anxiogène
sur les Arabes
et les musulmans a
peu d’emprise sur ces
intifadas populaires qui
attendent que « l’Occident
 » bouge à son tour !

Chronologie

17 décembre 2010,
TUNISIE.
Mohamed Bouazizi
s’immole par le feu. S’ensuivent
quatre semaines
de manifestations dans le
pays pour demander des
réformes et la destitution
de Ben Ali.

14 janvier 2011, TUNISIE.
Ben Ali quitte la Tunisie
et se réfugie en Arabie
saoudite.

17 janvier, TUNISIE.
Constitution d’un nouveau
gouvernement - OMAN et YÉMEN. Premiers mouvements
de contestation.

25 janvier, ÉGYPTE.
Début de l’occupation de la
place Tahrir au Caire.

1er février, ÉGYPTE. Plus
d’ 1 million de personnes
descendent dans les rues.
Moubarak annonce qu’il ne
se représentera pas à
l’élection présidentielle
prévue en septembre -

JORDANIE. Démission du
gouvernement.

2 février, YÉMEN. Le
président Saleh annonce
qu’il ne se représentera pas
en 2013.

7 février, ALGÉRIE.
Manifestation dispersée
par les forces antiémeutes.

11 février, ÉGYPTE.
Départ du président
Moubarak. Le pouvoir est
transféré à l’armée.

13 février, LIBYE. Premières manifestations à
Benghazi.

14 février, BAHREÏN.
Premières protestations
et répression. Le roi du
Bahreïn distribue environ
2 000,00 euros à toutes les
familles du pays.

20 février, MAROC.
Près de 40 000 personnes
manifestent dans les villes
du pays.

24 février, ALGÉRIE.
Le gouvernement lève
l’état d’urgence en vigueur
depuis 1992.

27 février, LIBYE. Formation
du Conseil national
de transition (CNT).

9 mars, MAROC. Le roi
Mohammed VI annonce une réforme constitutionnelle,
soumise à référendum,
visant à renforcer
les pouvoirs du Premier
ministre et des partis politiques.

14 mars, BAHREIN.
L’Arabie saoudite et les
Émirats arabes unis
envoient des troupes pour
soutenir la monarchie.

15 mars, SYRIE. Premières
manifestations
massives.

4 juin, YÉMEN. Le président
Saleh quitte le pays
après avoir été touché par
un tir d’obus.

23 août, LIBYE. Khadafi
prend la fuite et Tripoli
passe sous contrôle du CNT.

23 septembre, YÉMEN.
Retour de Saleh dans une
ambiance de combats à
Sanaa et Taiz.

2 octobre, SYRIE. Lancement
du Conseil national
syrien en exil.

20 octobre, LIBYE. Khadafi
est tué près de sa ville
natale de Syrte.

23 octobre, TUNISIE.
Élection des membres de
l’Assemblée constituante,
chargée de rédiger la future
Constitution du pays et de
former un gouvernement
de transition. Victoire
d’Ennahda.

12 novembre, SYRIE.
La Ligue arabe suspend
Damas de l’organisation et menace Bachar El Assad de
sanctions.

28 novembre, ÉGYPTE.
Première
étape des élections
législatives censées se terminer
en janvier 2012.

Notes

[1Bertrand Badie est l’auteur du récent ouvrage La diplomatie de connivence. Les dérives oligarchiques
du système international
,
éd. La Découverte, 276 p., 19 €.

[2son site web : www.rimtemimi.com

Portfolio

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?