Accueil > N° 36 - janvier 2007 | Par Boris Martin | 1er janvier 2007

L’invité de la rédaction : Boris Martin* de la revue Humanitaire

Humanitaires et alters : je t’aime...moi non plus !

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Quelles relations entre les mouvements humanitaire et altermondialiste ? Si ces deux géants sont engagés corps et âme dans des luttes planétaires contre la misère, ont-ils toujours les mêmes valeurs ?

En août 1996 à La Realidad, capitale du Chiapas zapatiste, 6 000 personnes viennent durant une semaine participer à la première réunion contre le néolibéralisme et ses effets : c’est le véritable acte de naissance de l’altermondialisme, appellation qui sera progressivement substituée à celle d’antimondialisation. Depuis, les noms de Seattle, Gênes et plus récemment Gleneagles s’ajoutent à celui de Porto Alegre comme autant de lieux symboles de l’internationale rebelle avec son lot de discussions enfiévrées, de monde à refaire et, parfois, de débordements violents.

Fin décembre 2004, dans les heures qui suivent le tsunami, le public, les médias et la communauté internationale, sidérés par les effets dévastateurs de la catastrophe, en appellent aux ONG humanitaires afin qu’elles viennent au secours des pays touchés. Quelques jours après, le 6 janvier 2005, Denis Sieffert titrait son éditorial de Politis : « Raz-de-marée en Asie : tous altermondialistes », au motif que « l’ampleur du bilan est la conséquence directe d’une inégalité entretenue par un système inique ». Comment cet événement planétaire avait-il pu convoquer à son chevet ces deux grands mouvements ? Peut-être pour que l’un soigne les corps et que l’autre interroge les âmes de nos civilisations perverties par le modèle néolibéral dont les dérives pouvaient expliquer, en partie, « l’ampleur du bilan »...

A l’approche du Forum social mondial de Nairobi (Kenya) qui se tient du 20 au 25 janvier 2007, le dernier numéro de la revue Humanitaire se propose d’examiner, d’interroger les relations entre le mouvement humanitaire et le mouvement altermondialiste. Son titre provocateur renvoie au désir que nous avions avec Denis Maillard, le pilote de ce dossier, de susciter la confrontation amicale entre deux mouvements qui se jugent, se jaugent, se côtoient, feignent parfois l’union qu’ils vivent souvent à reculons, pour mieux comprendre ce qui les rapproche ou les divise.

Car lorsque le mouvement « alter » se développa dans les années 1990, les médias et à travers eux une bonne partie des acteurs sociaux imaginaient confusément une communion avec le mouvement humanitaire. Comme s’il avait existé une filiation et donc une osmose de fait. Or, il est apparu rapidement que les thèmes et les slogans du mouvement alter ne se rangeaient peut-être pas aussi facilement sous les catégories et les valeurs du sans-frontiérisme de type French doctors. Dans les premières années de ce mouvement, les ONG humanitaires françaises se méfient, hésitent à passer le pas d’une collaboration avec les alters et, lorsqu’elles le font, c’est manifestement en ordre dispersé. Une décennie après la « convocation intergalactique » du Chiapas, pour reprendre les termes de Michel Brugière, directeur général de Médecins du monde, y voit-on plus clair sur les relations entre les mouvements humanitaire et altermondialiste ? C’était le sens de notre questionnement en commençant ce numéro.

Trajectoires parallèles

Nous nous attendions à de farouches empoignades, à des accusations de trahison à la Cause, à de solides marquages de territoires... Et nous découvrîmes que ces dix années avaient favorisé un incontestable rapprochement, que les acteurs se connaissaient particulièrement bien et qu’ils ont fait du chemin dans les actions croisées, voire communes qu’ils peuvent entreprendre ensemble. A croire qu’avec le recul du temps, les hésitations du départ révélaient une belle cohérence et que tout va bien dans le meilleur des (autres) mondes possibles entre les humanitaires et les altermondialistes ! En réalité, les relations des deux mouvements s’ordonnent davantage sur le registre complexe du « Je t’aime... moi non plus ! »

Les textes qui forment ce dossier nous en ont appris beaucoup sur ces trajectoires parallèles, mais ils en disent tout aussi long sur les raisons pour lesquelles les droites ne se rejoignent pas aussi facilement. Gustave Massiah, du CRID (Centre de recherche et d’information pour le développement), n’a pas manqué de revenir sur les premières années du mouvement humanitaire en affirmant qu’à l’époque, « les nouvelles associations occupent le terrain sans ménagement et en affirmant une claire volonté d’hégémonie ». Mais il a surtout souligné la réflexion qu’ont menée nombre d’entre elles pour lier l’urgence et le développement. Il a été relayé en cela par Julie Ancian, de Médecins du monde, qui a rappelé comment cette association emblématique des French doctors s’est engagée, avec d’autres, dans des actions de plaidoyer qui visent à aller au-delà du soin et à porter des argumentaires construits auprès de la société civile et des instances publiques. A l’inverse, Isabelle Sommier, maître de conférences à Paris I, a souligné que « l’engagement distancié » de certaines ONG humanitaires (mais également de droits de l’Homme) pouvait résider dans la crainte d’être « associées à un mouvement présenté comme « politique »voire « gauchiste » ».Mais si Médecins sans frontières, par la voix de Pierre Salignon, son directeur général, assume son « engagement distancié », c’est avant tout parce que « le discours des altermondialistes [...] est complètement décalé par rapport à [sa] réalité d’acteur de l’humanitaire ».

Sans hiérarchie

Quant à Chico Whitaker, l’un des fondateurs du Forum social mondial de Porto Alegre, il a, sous doute, introduit une nuance sémantique qui permet, en partie, d’expliquer l’engagement à géométrie variable des humanitaires auprès des altermondialistes. Pour lui, si ces derniers forment un mouvement social, les forums constituent, quant à eux, « un espace ouvert dont les responsables ne sont pas propriétaires et qui est mis à disposition des gens et des organisations disposés à l’ouvrir et à assurer que chacun peut rencontrer librement les autres, sans hiérarchie, dans l’horizontalité des rapports ». Si les ONG humanitaires se rendent volontiers dans les

forums mais rechignent encore parfois à travailler étroitement avec les altermondialistes, c’est sans doute qu’il faut y voir une « concurrence objective » de mouvements qui n’ont pas trouvé toutes les passerelles pour le faire.

Car les ONG humanitaires font aujourd’hui partie du paysage institutionnel international : c’est bien ce que leur reprochent les altermondialistes, mais c’est également ce que la plupart d’entre elles regrettent dans la mesure où elles font bien souvent office de prestataires et de supplétifs aux Etats inactifs. Le mouvement altermondialiste, quant à lui, se situe toujours en marge du système et, faute d’une véritable responsabilité engagée (devant des donateurs, des bailleurs...), il dispose d’une liberté que les premières ont, en partie, perdue.

L’humanitaire se serait-il embourgeoisé ? L’altermondialisme serait-il la mauvaise conscience d’un humanitaire qui aurait renoncé à changer le monde, se contentant d’en panser les blessures, cédant, malgré lui, aux sirènes du conformisme ? Les ONG humanitaires n’ont certes pas attendu les alters pour réfléchir à leur propre action, mais s’il est une chose dont ces échanges témoignent avec force, c’est que humanitaires et altermondialistes doivent se parler davantage et renoncer à la langue de bois qu’ils dénoncent souvent mais qu’ils pratiquent volontiers. B.M.

Paru dans Regards n° 36, Janvier 2007

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