Accueil > monde | Par Sabrina Kassa | 1er février 2007

« l’Irak a disparu »

Saddam Hussein et son staff exécutés, il n’y aura pas d’analyse politique de la dictature. La crise continue. Paradoxalement, la présence de l’armée américaine maintient le conflit dans des limites gérables. Dans un livre à paraître chez Hachette, Olivier Roy expose son point de vue sur les enjeux stratégiques au Moyen-Orient. Rencontre.

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OLIVIER ROY est islamologue, spécialiste du Moyen-Orient et de l’Asie centrale, auteur notamment de L’Islam mondialisé, Seuil, La Laïcité face à l’islam, Stock, 2005.

Q uelle est votre lecture de l’exécution de Saddam Hussein ?

Olivier Roy. Il faut distinguer le procès lui-même de l’exécution. Outre les problèmes de procédure et de gestion du procès, le choix de condamner Saddam Hussein sur un crime qui était relativement mineur, par rapport à tout ce qu’il a fait, pose problème. Cela a empêché de donner une explication politique des années de dictature et réduit le procès à une espèce de vengeance. Comme si cette exécution permettait de condamner Saddam Hussein le plus vite possible avant d’examiner les dossiers lourds comme celui des massacres des Kurdes, par exemple. Cette précipitation avait aussi un autre motif : elle évitait que Saddam Hussein prenne la stature d’un leader nationaliste arabe sunnite le long d’un procès politique. Ce que manifestement il était en train de prendre. Car il ne confessait pas ses crimes, ses fautes, etc., mais au contraire, assumait sa politique au nom de la construction d’un Etat national, par la force évidemment.

Vous pensez que l’on ne pourra pas, à l’avenir, revenir sur les crimes passés...

Olivier Roy. Le procès continue bien entendu, mais il n’a pas du tout le même impact. Il est clair que maintenant les gens accusés vont se défausser sur Saddam Hussein et il n’y aura pas une analyse politique de la dictature.

Considérez-vous que les Américains ont joué un rôle prépondérant sur l’issue de ce procès ?

Olivier Roy. Non, je crois que l’on attribue aux Américains, malheureusement d’ailleurs, une plus grande rationalité que celle qu’ils ont. Du côté du président Bush, l’aspect vengeance est très marqué. On peut dire qu’il y avait un point commun entre le tribalisme irakien et le cow-boyisme américain. Bush s’était comparé d’ailleurs au shérif menant la chasse au « wanted », à l’ennemi numéro 1. Donc, à titre personnel, Bush souhaitait une exécution rapide, ce qui lui permettait par ailleurs de dire que la guerre était gagnée, que l’on avait tourné une page.

Quelles pourraient être les conséquences de la mort de Saddam Hussein sur les clivages confessionnels ?

Olivier Roy. Cette exécution n’a pas créé ces clivages, mais va évidemment les exacerber parce que les sunnites ont trouvé leur martyr.

Les réactions sont restées jusqu’à présent plutôt calmes...

Olivier Roy. Nous sommes dans des tendances lourdes, pas dans l’événement. D’abord Saddam Hussein n’était pas un personnage toujours positif pour les sunnites. Les salafistes type Ben Laden sont anti-Saddam Hussein. Ils sont maintenant objectivement dans le même camp que les baasistes contre les Américains. Mais pour Ben Laden, Saddam Hussein est un hérétique. C’est un renégat, un traître, un communiste en un mot. Donc l’identification à Saddam Hussein ne pouvait pas fonctionner immédiatement. Elle va fonctionner sur le long terme, avec l’auréole du martyr et du mort tout simplement. Les clivages confessionnels vont donc être exacerbés car cela va fonctionner dans la tendance déjà à l’œuvre de la fusion entre salafisme et nationalisme arabe sunnite. Ce qui en retour va conduire à une exacerbation des identités chiites, etc.

Peut-on imaginer une sorte d’équilibre de la terreur ?

Olivier Roy. Le paradoxe, c’est que seule la présence américaine permet l’équilibre de la terreur, parce qu’il ne peut pas y avoir de vainqueur en Irak tant qu’ils y sont. Les chiites ont le pouvoir, bien sûr, mais ils ne peuvent pas s’attaquer à Fallouja... Donc la présence de l’armée américaine maintient d’une certaine manière le conflit dans des limites gérables, à savoir les zones de contact entre, d’un côté, chiites et sunnites et, de l’autre, Kurdes et Arabes. Un départ des Américains se traduirait par un effondrement de l’Etat irakien et, partant de là, un conflit d’abord par procuration et ensuite peut-être direct entre l’Iran d’un côté et l’Arabie Saoudite, la Jordanie et les autres Etats arabes sunnites de l’autre côté.

Les Américains ne sont pas près de partir...

Olivier Roy. Bush envoie des troupes, mais 20 000 soldats de plus ou de moins, ça ne veut rien dire. Par ailleurs, Bush les envoie dans une perspective déclarée de court terme, c’est-à-dire la fin de son mandat. Les démocrates veulent partir. Donc, à moins que Bush réussisse son pari de stabiliser la situation en dix-huit mois, les Américains vont bientôt partir d’Irak.

Il faut réaliser qu’un événement tectonique s’est déroulé après l’intervention américaine : l’Irak n’est plus un Etat arabe sunnite. C’est le premier Etat arabe chiite ! La frontière entre l’Irak et l’Iran était la frontière politique entre sunnites et chiites. Une frontière, relativement stable, qui date de 1637. Donc quatre siècles de stabilité ont été balayés d’un seul coup et remplacé par quoi ? Par le vide, parce que les Iraniens ne veulent pas annexer l’Irak. Les Saoudiens non plus. Les Turcs ne vont pas « annexer » Mossoul, bien que ce ne soit pas totalement exclu qu’ils l’occupent... Donc l’Irak a disparu. Et les frontières confessionnelles du Moyen-Orient, au Liban, en Syrie, en Irak, dans le Golfe, sont bouleversées. C’est considérable !

Comment la situation pourrait-elle évoluer à l’avenir ?

Olivier Roy. L’Irak devient une zone grise. Comme la Somalie, comme la frontière afghano-pakistanaise, le Soudan... Mais à la différence des autres zones, cela se passe au centre du Moyen-Orient. C’est un cœur gris ! Une zone grise ne veut pas forcément dire l’anarchie, la guerre civile. Il peut y avoir des formes de relative stabilisation, une fois que l’épuration ethnique aura fonctionné ou que les milices locales seront organisées... La solution la moins pire serait le maintien du statu quo : une présence américaine mais en nombre limité, juste pour qu’il n’y ait pas un vide sur le plan international. Paradoxalement, les Iraniens n’ont rien contre une présence américaine en Irak pour l’instant parce qu’ils savent que tôt ou tard ils partiront. En revanche, un départ américain créerait une confrontation entre sunnites et chiites où les Iraniens et les Saoudiens seraient impliqués. Les Iraniens ne veulent pas d’une guerre avec l’Arabie Saoudite, guerre qu’ils gagneraient, mais ils n’en veulent pas parce que cela va à l’encontre de leur stratégie régionale de se présenter comme le fer de lance du front du refus. La situation est d’autant plus complexe que tous les acteurs locaux dénoncent la présence américaine en Irak, mais tous veulent qu’ils restent. Et nous aussi. Les opinions publiques de l’Europe continentale étaient contre l’intervention militaire, les Espagnols comme les Italiens... Il n’y avait que les Polonais, les Britanniques et les Danois qui étaient pour. Mais en même temps, maintenant, personne ne veut le départ des Américains. Personne ne veut les remplacer ! Je crois qu’il faut arrêter avec les slogans un peu faciles du type « Yankees go home » parce que le maintien à son niveau actuel des militaires américains est la moins mauvaise solution. Cela gèle la situation et évite une confrontation régionale qui serait catastrophique pour le Moyen-Orient. Et puis on peut espérer que tôt ou tard une solution irakienne émergera, soit avec une partition, soit avec le retour des sunnites dans le jeu, soit avec une alternative acceptable par tout le monde proposée par les chiites. Ce n’est pas impossible ! Propos recueillis par Sabrina Kassa

A (re)lire

  • « Un référendum dans le chaos », Regards, octobre 2005
  • « Irak, la question », Regards, juin 2004
  • « Irak, crise multiple », Regards, mai 2004
  • « Ingérable ingérence », Regards, mars 2004
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  • c’était ma belle soeur, quel drame pour sa fille et son petit fils, elle n’avait plus les idées claire ; amoureuse surement, mais lui ?nous n’en savons rien, mon frère andré et josiane étaient divorcés depuis bien longtemps avant qu’elle rencontre ce monsieur. Tous les commentaires sur cette affaire sont contradictoires, je les ai lus, elle disait à un journaliste qu’elle était peiné par la perte de son mari, mais elle n’a pas mentionnée qu’elle en était, comme je vous l’ai écris plus haut, divorcée depuis quelques années avant, bonsoir et à plus tard peut-être.

    geogeo Le 25 octobre 2010 à 00:00
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