Accueil > actu | Par Clémentine Autain | 1er décembre 2007

L’opposition aux abonnés absents

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Nous l’espérions, nous n’avons pas été déçus : la fin de l’automne est mouvementée. Au sommet de la gloire il y a peu, Nicolas Sarkozy a dû faire face à une vague de contestation tous azimuts, des pêcheurs aux magistrats, du personnel hospitalier aux victimes de la suppression annoncée des régimes spéciaux de retraite, des fonctionnaires vent debout contre la baisse de leur pouvoir d’achat aux étudiants revenus à la charge contre la loi sur l’autonomie des universités à travers une mobilisation très politisée. « Travailler plus pour gagner plus » a fait long feu : le réel de sa politique néolibérale et autoritaire produit ses effets néfastes, suscitant un décrochage dans les catégories populaires.

Au fond, la colère est montée face à une politique de classe, symbolisée par les cadeaux fiscaux aux plus riches et l’augmentation du salaire du président de la République alors que les acquis sociaux sont remis en cause et que les revenus de la masse des Français ont fait du surplace. Et pourtant... Les médias n’ont pas manqué de caricaturer largement la mobilisation sociale : la palme sera décernée à Jean-Pierre Pernaut pour son 13 heures de TF1 ! Le parti pris fut simple : une poignée de privilégiés prend en otage la France qui travaille ; le gouvernement veut « réformer » mais les syndicats et autres rétrogrades en tous genres empêchent de mener les réformes incontournables dans ce pays. Comment ne pas enrager ? Car enfin, on en oublierait les véritables privilégiés ! Le scandale et le désordre viendraient des grévistes de la SNCF ou de la RATP et non, par exemple, des patrons du CAC 40 dont les millions d’euros touchés en stock-options cette année étaient justement publiés dans la presse de novembre. La stigmatisation des agents du service public est révélatrice d’une société sans cesse tirée vers le bas. La casse du secteur public est le pendant de l’expansion de la logique du marché. Notre productivité est meilleure mais il faudrait travailler toujours plus : et alors même que le taux de chômage structurel est gravement élevé... Exit les enjeux majeurs du partage des richesses et du contrôle démocratique de la production de richesses. Opposer les uns aux autres pour tirer tout le monde vers le bas, rogner ici sans jamais rien offrir en termes de progrès social ailleurs : voilà la recette d’une droite décomplexée et arrogante. Et l’on nous explique qu’elle « réforme » ! Nous assistons à une succession de contre-réformes : les mots ont leur importance. Si le gouvernement décidait d’augmenter les bas salaires et les minima sociaux, diminuait le nombre d’élèves par classe dans les établissements défavorisés, ouvrait des hôpitaux ou permettait à la justice de travailler dignement et dans des délais raisonnables, nul doute qu’il n’y aurait ni grève, ni manifestation. Cette évidence démonétise le discours convenu sur « les Français sont contre les réformes ». Le gouvernement ferme les tribunaux, met en place des systèmes de franchise qui pénalisent victimes et catégories populaires, mine chaque jour un peu plus les bases de la solidarité et fait rentrer partout la logique de la compétition et de la marchandisation : voilà pourquoi tant de gens sont remontés et prêts à perdre des journées de salaire. En profondeur, les luttes qui agitent notre société contestent la logique du libéralisme économique et du démantèlement des sécurités sociales.

La colère et l’exaspération montent. On en appelle à la responsabilité, on fait valoir l’inéluctabilité des choix politiques du gouvernement. On assène que le soutien populaire n’est pas au rendez-vous. Même la gauche s’y met... Ségolène Royal, Julien Dray ou Manuel Valls ont donné de la voix pour les victimes : les usagers : et attaqué le gouvernement non sur le fond des contre-réformes mais sur la méthode. Nous y voilà : le PS a épousé le discours de la méthode, à tel point que l’opposition : la gauche : apparaît aux abonnés absents, décalés vis-à-vis des luttes, laissant le champ libre de la contestation à l’extrême gauche incarnée par Olivier Besancenot, médiatiquement efficace. La contestation sur le fond passe au deuxième rang, derrière la rhétorique devenue classique : « il n’y a pas eu de concertation », « il faut ouvrir une négociation ». Evidemment, la discussion préalable est essentielle à toute réforme. Mais la politique de la droite mérite un autre niveau de critique ! La gauche doit apparaître comme porteuse d’une alternative à la logique gouvernementale. Sur les retraites, la santé, la justice et l’enseignement supérieur, une gauche de gauche devrait être à l’offensive pour dire quelles mesures justes et progressistes sont possibles et surtout nécessaires. Ainsi, nous ferions caisse de résonance politique utile aux luttes. Sinon, le manque de perspective et de traduction politique globale va continuer à faire le lit d’une droite qui avance, elle, sans complexe. Certains sont bluffés : pour ne pas dire pris de court... : par les capacités de résistance qui subsistent dans le pays. Il faut travailler les convergences entre tous les feux qui s’allument un peu partout. Ces flammes prospèrent avec la désespérance sociale. Elles n’en constituent pas moins une lueur d’espoir. Et imposent à l’espace politique, à la gauche de gauche, de reconsidérer ses divisions, de pallier ses insuffisances, de redéfinir son projet. Pour répondre demain présente. Clémentine Autain

Paru dans Regards n°46, décembre 2007

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