Accueil > politique | Par Michel Onfray | 24 août 2011

L’union n’est pas le ralliement

Quelle place pour la gauche antilibérale dans le contexte
du bipartisme de la Ve République ? Pour le philosophe
Michel Onfray, les diverses voix de gauche
doivent s’unir derrière un programme commun.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

La Constitution de
la Ve République
fut bien un costume
taillé sur
mesure par un
homme et pour un homme que
sa bonne névrose préservait
d’en faire un usage sinon crapuleux
ou frauduleux, du moins
personnel. Pour quelqu’un qui
avait le sens de l’intérêt national,
et surtout de la souveraineté du
pays, l’autre nom de la liberté
de décider et de choisir une
politique pour soi, ce texte proposait
d’en finir avec le régime
des partis, les bricolages entre
professionnels de la politique
politicienne de la IVe République
qui faisaient tomber dans
la nuit un gouvernement pour
en refabriquer un autre où l’on
distribuait les places, les postes
et les prébendes aux mêmes
affairistes corrompus.

Le Général de Gaulle avait
donc choisi d’en finir avec les
défauts de la politique des
partis en leur substituant le défaut
du bipartisme qui, certes,
assurait une stabilité gouvernementale,
mais au détriment
de tout ce qui n’était pas la
droite et la gauche de pouvoir.
Les petits partis étaient alors
considérés comme n’existant
pas. La phrase de Malraux,
sympathisant trotskyste devenu
compagnon de route gaulliste,
« entre les communistes et
nous, il n’y a rien
 », résumait
bien la situation.

Bonnet blanc…

Cette Ve République nous
condamne aujourd’hui à deux
variations sur un même thème :
le capitalisme libéral. Car la
droite et la gauche susceptibles
de parvenir concrètement au
pouvoir défendent un style différent
pour un même monde : le libéralisme
et ses hochets, l’euro
et l’Europe. Monnet, Mitterrand,
Delors, Giscard, Rocard, Barre,
Chirac, Aubry, Sarkozy, Hollande,
c’est sur ce sujet blanc
bonnet et bonnet blanc…

Soyons cyniques, dans la
configuration électorale et
constitutionnelle actuelle, les
militants ou les sympathisants
de la gauche antilibérale ne
parviendront jamais au pouvoir
sous leur seule couleur. Ils ne
pourront y accéder que dans
un jeu d’alliance avec le parti
libéral susceptible d’y parvenir.
Même chose pour le Front national
qui n’accédera jamais à
l’Elysée sans un front commun
avec la droite du bipartisme
constitutionnel.

Ce mécanisme, qui est un
piège, contraint les partis de
gouvernements de parler pour
leur camp clairement à droite
ou clairement à gauche, mais,
une fois au pouvoir, ils gouvernent
au centre en tâchant
de récupérer l’électorat flottant,
qu’on dit centriste, associé aux
votants des ailes les plus modérées
du parti d’en face.
Voici donc la configuration
politique dans laquelle nous
évoluons. A moins de croire
qu’on peut faire de la politique
autrement – idéalement dans le
pur registre verbal oppositionnel,
concrètement dans l’action
communale –, il nous faudra
choisir le moindre mal en sachant
que l’élection présidentielle
n’est pas l’horizon indépassable
de l’action politique.

Une seule voix

Qu’est-ce à dire pour une personne
de gauche qui, comme
moi, ne milite pas dans un parti,
mais souhaite une gauche antilibérale
unie ? Car l’archipel de
la gauche antilibérale parlant
d’une seule et même voix offre
clairement la seule possibilité,
dans la configuration précitée,
de reléguer la gauche libérale
au second plan, de la sortir du
jeu bipartite et de faire de la
gauche antilibérale une gauche
gouvernementale susceptible
d’accéder au second tour.
La question est simple : veut-on
cette union oui ou non ?

Si non, l’affaire est réglée : le
libéralisme continuera de faire
la loi et il nous faudra choisir,
non pas de changer de politique,
mais d’élire un porte-voix
libéral sur son style, son allure,
son look. Dans ce jeu, les arguments
les plus antipolitiques
font la loi – celui de la jeunesse,
du changement de génération,
celui dit du féminisme
pour qui une femme fait mieux
de la politique que les hommes
parce qu’elle est femme, celui
de la provenance sociale, avec
prime pour la banlieue ou l’origine
africaine –, passent au
devant de la scène (c’est le
mot qui convient…) au détriment
des idées. Rachida Dati,
Rama Yade et Fadela Amara
prouvent pourtant que cette
façon de penser constitue une
impasse…

Je n’ai aucune sympathie pour
François Mitterrand, mais je
lui reconnais le mérite d’avoir
réussi à faire parler d’une même
voix un pharmacien de centre
gauche – le patron du MRG
d’alors (Robert Fabre, ndlr) –
et un ancien ouvrier communiste
volontaire au STO prenant
ses ordres à Moscou – le chef
du PCF (Georges Marchais,
ndlr
) –, cette voix étant celle
d’un ancien vichyste décoré
de la Francisque alors premier
secrétaire du PS… On partait
alors de bien plus loin qu’aujourd’hui
 !

J’ai pour ma part soutenu, à
tort, certaines figures de la
gauche antilibérale sous prétexte
qu’elles clamaient haut et
fort l’union – mon oeil… Chacun
voulait l’union sur son nom, autrement
dit, le ralliement pur et
simple de son compagnon sous
son drapeau. Or, l’idée d’un
programme commun suppose
un contrat, et le contrat exige
qu’on renonce à certains de ses
désirs, si l’autre en fait autant,
pour se retrouver sur une plateforme
commune. Tout contrat
suppose un renoncement pour
un bénéfice. Ceux qui sont bien
placés pour savoir qu’une monnaie
commune n’est pas une
monnaie unique devraient ne
pas ignorer qu’un programme
commun de la gauche antilibérale
n’est pas un programme
unique de la gauche avec ralliement
pur et simple de ses partenaires.

Qui veut cette alliance dans
l’archipel de la gauche antilibérale
 ? Personne. Car tous,
du moins la plupart (et Lutte
ouvrière a le mérite de ne pas
tenir un double discours sur
ce sujet), veulent porter seuls
les couleurs de tous les autres,
mais chacun sous son propre
drapeau. Ceci ne s’appelle pas
l’union, mais le ralliement.

Or la somme de LO + NPA
+ PCF + PG + MRC n’est
pas purement algébrique, mais
dynamique : ceux qui refusent
leurs voix à ces partis minoritaires
parce qu’ils savent leur
vote perdu dans la nature pourraient
voter pour une vaste coalition
du genre « La Gauche », si
d’aventure cette union cristallisait
un espoir et une chance
d’abolir les privilèges de ces
partis qui se partagent le pouvoir,
UMP + PS… ce qui permet
à d’aucuns de parler sans
trop d’erreur d’UMPS.

Les chicaneurs

Relisons L’huître et les plaideurs
de La Fontaine. Rappelons
l’histoire : deux hommes se
disputent une huître, chacun affirmant
y avoir droit pour l’avoir
vue le premier. Perrin Dandin
(le nom du plaideur chez Rabelais…)
passe par là, écoute les
deux chicaneurs, gobe l’huître
pour les mettre d’accord, et leur
tend à chacun une écaille de la
coquille…

Je ne serai pas grand clerc en
affirmant que si personne ne
porte les voix diverses de la
gauche antilibérale, un certain
Perrin Dandin ayant sa carte à
l’UMP ou au PS avalera le mollusque.
Et, Gros-Jean comme
devant, le lendemain de l’élection
présidentielle nous nous
redistribuerons les ministères
de la parole, du verbiage, du
commentaire, du ressentiment,
de la surenchère, pour au moins
cinq ans. Une oreille bien entraînée
entendra alors le rot de
satisfaction sarkozyste ou socialiste,
et le rire de ces faux ennemis
assis sur le trône… Une
fois encore, on aura décapité le
peuple.

Michel Onfray est philosophe
et écrivain. Il
a créé une Université
populaire à Caen et une
Université populaire du
goût à Argentan.

Il est
l’auteur d’une cinquantaine
d’ouvrages dans
lesquels il propose une
théorie de l’hédonisme,
et vient de publier
Manifeste hédoniste
(éd. Autrement, 2011).

Portfolio

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?