Accueil > actu | Par Jackie Viruega | 1er avril 2000

La colère des parents d’élèves

Quelle est l’originalité de l’offensive des parents d’élèves du Languedoc pour obtenir des moyens pour l’école ? Mouvement de masse, relativement indépendant des organisations, solidaire des enseignants, il semble, de plus, porter une revendication d’égalité territoriale entre quartiers et entre régions.

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Une lamede fond, c’est ainsi que Christian Saltel, responsable de la FCPE (1) dans le Gard qualifie le mouvement des parents d’élèves dans son département et l’Hérault voisin. L’enseignement primaire a pris l’initiative, dès la fin janvier. Tous ensemble. Première lutte pour ces jeunes parents et enseignants (entre 20 et 30 ans en moyenne), dont la forme solidaire : sans doute permise par les contacts directs qui existent dans le primaire : semble avoir imprimé tout le mouvement. Et autorisé son efficacité : la moitié des 600 écoles du Gard ont été occupées. Craignant la violence qui sévit dans les collèges, ces parents veulent agir dès le primaire. C’était bien le motif de l’occupation du collège des Aiguerelles à Montpellier. Cette victoire (7 postes supplémentaires pour encadrer les jeunes) a montré la voie aux Héraultais, qui ont manifesté un tonus certain.

Les motifs du ras-le-bol. Le non-remplacement des maîtres absents a déclenché cet énorme ras-le-bol. Joli retour de bâton pour Claude Allègre, qui a tant insisté sur les absences d’enseignants et qui se voit reprocher de ne pas tenir ses promesses. Mais le terrain "sur lequel a poussé la colère" est celui d’une région en régression scolaire depuis vingt ans. En voici deux indicateurs : le recul de la scolarisation à deux ans (de 60% à 25% environ pour le Gard) ; le recul du taux d’accès au bac pour le Languedoc-Roussillon (deuxième région de France en 1975, aujourd’hui au 25e rang sur 26). La région, qui subit durement le chômage (17% dans le Gard et 18% dans l’Hérault), ne fait pas face à la hausse du nombre global d’élèves ( 31 000 jeunes) qu’elle a enregistrée entre 1990 et 1999, et qui s’inscrit contre la tendance nationale (275 000 jeunes en moins dans le même moment). Beaucoup de ces enfants et adolescents viennent de familles en difficultés (migration massive de familles pauvres dans le Midi et primo-arrivants maîtrisant mal le français). Les réseaux d’aide à la scolarisation sont débordés et même sans suppression franches de postes, les moyens de l’école ne suivent pas. Comme le note le rapport des inspecteurs généraux (2) "toutes les conditions sont réunies" pour que la situation soit intenable. Ce qui explique que ces parents ne s’inscrivent même pas, pour nombre d’entre eux, dans une demande traditionnelle de promotion sociale pour leurs enfants. Ils "veulent juste leur assurer quelque chose".

S’agit-il alors d’exigences nouvelles vis à vis de l’école ? "J’ai le sentiment que l’impatience grandit et que les familles ne supportent plus les dysfonctionnements du système éducatif, leurs demandes devenant plus vives quand la pression du chômage commence à s’alléger" commente Bernard Charlot, professeur en sciences de l’éducation (université Paris-VIII). Christian Saltel estime aussi que les parents "ne réclament pas plus que des moyens mais ne veulent plus faire les frais du manque de moyens". Revendication de moyens, en effet, Gard et Hérault ayant obtenu 190 postes supplémentaires. Mais la demande porte sur une hausse de 10% des effectifs pour la région. La carte scolaire nationale a déjà été améliorée de 450 postes, mais les besoins exigent le dégel de l’emploi public.

Des formes nouvelles. Le mouvement présente cependant des caractéristiques nouvelles, qui rappellent en partie le mouvement de Seine-Saint-Denis en 1998. La masse mobilisée, d’abord. "J’en suis tout étonné, confie Christian Saltel, des milliers de parents en manif ! Et la majorité hors organisation (3) mais sous la banderole de la FCPE. Sans problème..." La forme a aussi changé. "Je ne vais pas utiliser l’expression « intervention citoyenne« , mais il n’y a pas eu de mots d’ordre décrétés par des organisations ; le mouvement les élabore lui-même" souligne Jean-Paul Boré, secrétaire du PCF dans le Gard, qui insiste sur "la conscience qu’il faut aller au-delà de la revendication d’une petite hausse de moyens".

La nouveauté essentielle semble l’évolution favorable des rapports entre les familles et les enseignants "contrairement aux visées du ministre qui s’est employé à les diviser". Le constat se retrouve dans Le Monde de l’Education (mars 2000) : "les parents solidaires des enseignants réduisent à néant la tentation récurrente du ministre de les opposer". Solidarité justifiée par une convergence d’intérêts : par exemple, la scolarisation à deux ans, une des bases de la réussite scolaire, intéresse autant les uns que les autres : et qui "a permis un nouveau débat, du moins l’exigence de discuter". Et d’agir ensemble : ce sont les instituteurs qui ont communiqué aux parents les prévisions de la carte scolaire ! C’est fondamentalement nouveau, dans une France où les parents sont structurellement exclus du système scolaire, qui fonctionne sans rien leur demander et qu’ils ont beaucoup de mal à décrypter.

La demande d’égalité territoriale. Les demandes et l’attitude de ces parents diffèrent-elles selon leur origine sociale ? Pour en juger précisément, il faudrait étudier la localisation des postes créés, par quartiers et par écoles. Mais il est déjà certain que si les écoles de la ZUP de Nîmes et d’autres quartiers défavorisés ont été occupées, le collège le plus huppé de la ville l’a été aussi, par des parents affiliés à la PEEP qui les en avait pourtant découragés. "Les gens sont braqués sur le manque de moyens, dans tous les quartiers, favorisés ou non."

L’argument du redéploiement de moyens des quartiers favorisés vers les autres a été balayé. Quant aux immigrés, leur souci était : "Nous ne voulons pas que nos enfants soient traités à part..." Alors, union sacrée ? Plutôt accord pour revendiquer une égalité de moyens, fondé sur la conviction que l’égalité des chances se vit en termes de moyens donnés à chacun pour réussir.

Voit-on poindre une revendication d’égalité entre régions en comparant ce mouvement à celui de la Seine-Saint-Denis ? La réponse est claire : "Il faut 1500 emplois dans le Gard, mais hors de question de les prendre ailleurs !" Bernard Charlot remarque que les parents ne croient plus aux discours sur la discrimination positive parce qu’ils constatent des discriminations négatives dans le fonctionnement des règles normales. "Cette conscience de l’injustice dans la répartition des moyens normaux est une clé de l’intelligibilité du mouvement du Midi." Un des motifs du mouvement de Seine-Saint-Denis, par exemple, fut (toujours lui !) le taux de scolarisation à deux ans (35% sur le plan national) qui n’atteignait que 10% dans certains endroits. Cette revendication d’égalité territoriale se concevrait ainsi : se battre pour avoir les mêmes droits que les autres, mais ne pas accepter que ce qu’on obtient soit enlevé à d’autres, les moyens étant faibles pour tout le monde.

Le rapport des inspecteurs généraux met l’accent sur une situation "dont la gravité ne doit pas être sous-estimée" : les difficultés sont réelles et anciennes et les enseignants ont de bonnes raisons de revendiquer, écrivent, en substance, les inspecteurs généraux qui préconisent un rattrapage du nombre de postes dans le Languedoc-Roussillon.

Ils notent que les familles ne savent pas ce qui se passe. C’est une pierre dans le jardin du ministère : la politique de ce dernier est incomprise, elle n’est pas visible et n’a pas d’effets sur le terrain. Ce rapport qualifie d’irrationnel le mouvement, en soulignant la détermination des parents, "très mobilisables pour occuper les écoles car beaucoup d’entre eux sont au chômage [...] et certaines écoles sans difficultés [sont] occupées par solidarité". Pierre Boutan, maître de conférences à l’IUFM de Montpellier, souligne avec humour qu’il suffit de remplacer le mot "irrationnel" par "rationnel" pour être en accord avec cette analyse. Il conclut sur le discrédit grandissant que rencontre la politique du ministre de l’Education nationale. Mais, existe-t-il, dans l’ampleur de ce refus, un risque que la nécessité de changements du système éducatif se trouve masquée par le rejet de toute proposition ? C’est peut-être un point dont il faut se soucier, tant l’innovation est nécessaire...

1. Une instance départementale de la Fédération des parents d’élèves, parmi les initiateurs du mouvement, contrairement à beaucoup de ses homologues débordées par la base. Quant à la PEEP, l’autre fédération de parents, elle n’a pas réussi à empêcher ses troupes de participer au mouvement !

2. Claude Allègre a pris cette mesure d’urgence face au mouvement : l’évaluation de la situation par des inspecteurs généraux.

3. 110 000 élèves dans le Gard, 6000 parents à la FCPE.

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