Accueil > économie | Par Marc Endeweld | 16 décembre 2010

La crise, arme de destruction massive

Une étude menée par le chercheur Laurent Davezies démontre, chiffres et cartes à l’appui, les conséquences catastrophiques de la crise sur le tissu industriel de plusieurs régions françaises

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De quoi cette crise économique est-elle le nom ? Qui sont les perdants ? Quels territoires souffrent particulièrement ? Pour répondre à ces vastes questions, il est parfois nécessaire de se plonger dans les séries chiffres et les indicateurs économiques (trop souvent épars), avant de pouvoir ensuite trier, analyser et conclure. C’est à cet exercice minutieux que s’est prêté, durant plus d’un an, le chercheur Laurent Davezies (Institut d’urbanisme de Paris, Sciences-Po), spécialisé notamment dans le développement économique et territorial.

Son immense travail, commandé par l’Assemblée des communautés de France (AdCF), la Caisse des dépôts et son institut pour la recherche, a abouti à l’écriture d’un rapport intitulé sobrement « La crise et nos territoires : premiers impacts » (1). Un rapport précieux accompagné de nombreux graphiques, cartes et tableaux, permettant aux lecteurs de pouvoir immédiatement mesurer les conséquences de la crise économique sur les différentes territoires, populations et activités, en particulier pour l’industrie.

352 000 emplois détruits

Car si l’impact sur l’emploi paraît « doux » sur l’année 2008, c’est seulement en moyenne : certains secteurs ont été protégés, d’autres surexposés au choc. En effet, pour une perte nette totale de l’ordre de 90 000 emplois salariés privés entre décembre 2007 et 2008, les secteurs d’activité qui ont perdu de l’emploi enregistrent une perte nette totale de 352 000 salariés privés, alors que les secteurs qui ont continué à se développer engrangent environ 260 000 créations nettes.

«  Les destructions massives dans les secteurs les plus affectés sont d’un ordre tel qu’elles suggèrent moins un choc passager qu’un « ajustement structurel » durable  », annonce Laurent Davezies dans l’introduction de son étude. Concrètement, sur la seule année 2008, on enregistre une perte de 10 % des emplois dans le secteur de la fabrication des « vêtements de dessus », de 15 % dans celui des équipements électriques automobiles... Dans les secteurs qui ont été créateurs d’emploi, on trouve la « recherche - développement - scientifique » (+ 5 %), les activités médico-sociales (+ 5 %), mais également les activités de production d’énergie, de traitement des déchets et de dépollution... et, paradoxe, le secteur « finance et assurance » (+ 0,5 %).

Déclin industriel ?

Pour de nombreux analystes, la crise n’aurait été qu’un accélérateur d’un déclin plus profond de l’emploi manufacturier français. Ainsi, en septembre, l’observatoire du « fabriqué en France » du ministère de l’Industrie, révélait que la valeur de la production revenant aux acteurs français des filières est passée en dix ans (1999-2009) de 75 % à 69 %.

Par la suite, l’année 2009 voit une accentuation des effets de la crise sur l’emploi avec une perte totale, entre le troisième trimestre 2008 et le troisième trimestre 2009, de l’ordre de 370 000 emplois, selon une structure sectorielle comparable, en plus accentué, à celle de l’année 2008. Bref, en moins de deux ans, c’est près de 700 000 emplois qui se sont envolés en fumée ! Et Laurent Davezies de prévenir : «  un certain nombre d’éléments suggèrent que l’impression de « sortie de crise » que l’ont pouvait avoir à l’automne 2009 doit être tempérée  ».

Territoires et métropoles

Mais les leçons les plus importantes à tirer de ces premières données recueillies concernent les différences criantes entre les territoires. Alors que lors des crises précédentes (1993, 1984), les métropoles (Paris, Londres, New York, Tokyo...) en avaient eu à subir le plus de désagréments, aujourd’hui, ce sont les autres territoires qui en sont les premières victimes. «  L’Ile-de-France, qui jusqu’alors amplifiait les retournements conjoncturels, semble désormais mieux les amortir  », souligne Laurent Davezies. Un rare point positif...

Car en régions, et notamment dans la partie nord du pays, «  la crise a été une vraie prédatrice en s’attaquant aux plus faibles , constate finalement le chercheur. D’autant que, on l’a vérifié sur les décennies passées, les pertes d’activités industrielles, accélérées lors des récessions, sont des pertes définitives. Ce qui est perdu n’est jamais retrouvé . » Les territoires les plus pénalisés par la montée du chômage sont généralement ceux qui ont les plus fortes spécialisations dans les emplois d’ouvriers, qualifiés ou non, alors que ceux qui s’en sortent le mieux (avec une variation moins forte du taux de chômage qu’au niveau national), sont plutôt de grandes villes dotées d’actifs qualifiés (ingénieurs, cadres, techniciens...).

Le choc de l’hiver 2008-2009

Certes, les taux de chômage n’atteignent pas encore les sommets du début des années 1990, mais la brutalité de la crise s’est particulièrement ressentie durant l’hiver 2008-2009 : à cette période, on y observe la plus forte progression trimestrielle du taux de chômage depuis 1982 ! Sont frappés en priorité les hommes (+ 22 %) plutôt que les femmes (+ 9 %), et les moins de 25 ans (+ 23 %) plutôt que les 25-49 ans (+ 14 %) ou les plus de 50 ans (+ 13 %).

Au coeur de cet hiver, ce sont les régions très industrieuses de l’Est qui ont le plus souffert : Rhône-Alpes, Franche-Comté et Alsace, alors que sur une période plus large, la variation semble bien plus étalée, relativement moins forte sur l’Alsace et Rhône-Alpes et relativement plus sur la Bretagne et les Pays de la Loire. De leur côté, les cinq régions du sud sont largement épargnées, l’Ile-de-France également, et le Nord-Pas-de-Calais. En mai, une note de l’Insee expliquait ainsi que «  les régions dans lesquelles l’emploi a été le plus préservé sont toutes spécialisées dans les activités tertiaires  ».

Industriel et résidentiel

A l’échelle des départements, certains, peu touchés par le chômage avant la crise, l’ont été de plein fouet cette fois-ci : notamment la Vendée qui a vu son taux de chômage augmenter de 3,2 points entre le premier trimestre 2008 et le quatrième trimestre 2009, passant de 5,2 % à 8,4 %. De même l’Ain, le Jura et la Haute-Savoie ont particulièrement été touchés par la crise. Les territoires les plus pénalisés sont finalement les bassins industriels de petite taille. C’est dans ces derniers que le choc industriel a été le plus violent.

Car sinon, sur cette période, l’augmentation du taux de chômage (de 29 % en moyenne) est extrêmement différente selon les zones d’emploi. On passe de moins de 10 % de hausse au sud, jusqu’à plus de 60 % dans certains zones d’emploi industrieuses (voir carte page 43). L’Ile-de-France est protégée avec une variation de seulement 19 %, comme la plupart des grandes villes françaises, à l’exception de Lyon (+ 33 %), Rennes (+ 37 %) et Nantes (+ 29 %).

Globalement, les territoires où le moteur du développement économique est résidentiel et non industriel souffrent moins, attirant de plus en plus de retraités (avec leurs revenus), de touristes mais aussi d’actifs, développant des activités largement protégées de la concurrence internationale. A l’exception notable des territoires qui accueillent des salariés effectuant jusqu’à présent des navettes pour travailler (pour eux, en moyenne une augmentation du chômage de 41 %).

Une crise ambiguë

Finalement, pour Laurent Davezies, les effets mesurés de la crise économique depuis 2008 sont ambigus : «  D’un côté, on a beaucoup dit, et on peut montrer, qu’il s’agit d’une sorte de « grande crise centennale » qui apparaît comparable, dans ses moteurs et sa violence, à ce que l’on a connu dans les années 1930. D’un autre, dans beaucoup de domaines, on entend, et on peut vérifier quand les données sont disponibles, que le choc n’a pas été si important et, à certains égards, moins violent que celui de 1993 . »

Ainsi, si l’on en croit Pôle Emploi, en octobre 2009, le choc de la crise n’aurait pas eu l’effet sur l’emploi privé français qu’avait eu la crise de 1993. Néanmoins, si la récession de 1993 a eu un effet brutal sur l’emploi salarié privé, les créations nettes d’emplois publics avaient alors constitué un puissant amortisseur (de l’ordre de 25 % des pertes). Il n’est pas sûr qu’un tel amortisseur soit aujourd’hui à l’oeuvre, dans le contexte actuel d’ajustement du secteur public. Et, comme le rappelle Laurent Davezies, cette étude n’est qu’un «  rapport d’étape  ». Car depuis le printemps 2010, on sait que l’Ile-de-France aurait connu une destruction d’emplois en fin 2009 plus forte qu’en province...

Marc Endeweld

 [1]www.adcf.org/files/ADCF-etude-crise-20101105.pdf

Notes

[1(1) Rapport de Laurent Davezies, Collection Les notes territoriales de l’AdCF, octobre 2010. Consultable sur :

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