Accueil > Culture | Par Luce Vigo | 1er septembre 1999

La douleur du monde offensé

Danièle Huillet et Jean-Marie Straub sont restés fidèles à l’idée qu’ils se sont faite du monde et du cinéma. La preuve par Sicilia !, leur dernier film, d’après Vittorini.

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De Non-Réconciliés, réalisé en 1962 à Sicilia ! présenté au dernier festival de Cannes, dans la section "Un certain regard", Danièle Huillet et Jean-Marie Straub sont restés fidèles à l’idée exigeante qu’ils se sont toujours faite du monde et du cinéma. Pris de colère très jeunes face à l’omniprésence de l’exploitation des hommes, et d’abord face à la guerre d’Algérie (1), "ils appartiennent" écrit Louis Seguin (2), "au clan sans monarchie ni frontières des rebelles, des apatrides et des asociaux et cette irréductibilité permanente rejoint le défi de leur cinéma".

Ce défi est d’abord le refus d’un système de production. Dans un entretien enregistré en décembre 1993 à Strasbourg et publié par Limelight, en 1995, sous le titre "Rencontres avec Jean-Marie Straub et Danièle Huillet" on peut lire : "

J.-M. S. :

(...) « Un jour, un type et venu nous trouver, un jeune efficient et dynamique de la nouvelle génération : ça s’appelle un producteur, (...) Il nous a dit : « Straub, je fais votre Bach film (3), mais à condition que vous preniez Karajan pour le rôle de Bach... »

D.H. :** « Et je vous donne deux fois plus d’argent ». **J.-M. S. : « Je lui réponds : C’est le double de ce qu’il nous faut pour faire le film, d’après nos calculs. Il me dit : « Cela ne fait rien. » Alors on a refusé. »" Et Straub ajoute : "(...) si on fait le film avec Karajan, ce n’est plus notre film, alors on dit non, c’est tout."

Chronique d’Anna-Magdalena Bach, c’était en 68. Pendant trente ans, Danièle Huillet et Jean-Marie Straub ont continué de tourner "leurs films", sans jamais se renier, sans jamais cesser de travailler avec ce désir de cinéma qui les habite, avec ce besoin de "dire" avec leurs images et leur dramaturgie, une révolte qu’ils partagent avec des créateurs : Bach, Corneille, Schönberg, Brecht, Kafka, Hölderlin, Cézanne et aujourd’hui Elio Vittorini.

J’ai vu Sicilia !, avant de lire Conversation en Sicile (Conversazione in Sicilia), roman de l’écrivain italien Elio Vittorini, écrit et publié, sous différentes formes et titres, entre 1938 et 1942, date à laquelle il fut saisi par la censure fasciste. J’ai été bouleversée par l’une et l’autre oeuvre. Le premier éblouissement naquit de la vision du film : un noir et blanc contrasté (remarquable travail de William Lubtchansky) donne, dès les premiers plans, son ancrage à ce voyage dans une terre rude aux hommes et aux femmes, de cet exilé qui retourne au pays, après quinze ans d’absence, pour voir sa mère.

Ces retrouvailles entre la mère et le fils plongent dans les racines de la mémoire familiale où vivaient, silencieux, les secrets et les combats d’une femme. On ne peut oublier ces images qui cadrent leur face à face, séparés qu’ils sont l’un de l’autre par toute la longueur de la table le temps d’un repas frugal, pendant lequel des mots : monologue plus qu’échange : dits avec retenue, naît un chant d’amour et de douleur qui se termine en cri de révolte dans une dernière rencontre avec un rémouleur : "Ah, s’il y avait des couteaux et des ciseaux, des poinçons, piques et arquebuses, mortiers, faucilles et marteaux, canons, canons, dynamite..."

Comme dans le roman d’Elio Vittorini que Danièle Huillet et Jean-Marie Straub ont d’abord travaillé pour en faire une mise en scène théâtrale, la montée de la plainte et de la révolte, dans Sicilia !, avait commencé dans une première rencontre, sur le quai d’un port, avec un vendeur d’oranges résigné et désespéré, pour disparaître, dans la séquence du voyage qui se poursuit en train : le ton change, c’est un humour corrosif et burlesque qui fait irruption avec la rencontre de deux Siciliens, eux aussi exilés, et qui voudraient tenir caché leur métier de policiers.

A travers ces personnages qui se mettent en scène, tandis que le fils qui va à la rencontre de sa mère et de son enfance perdue regarde défiler le paysage, c’est une même forme de désespérance profonde et dérisoire qui sourd que dans la rencontre précédente. Le chant, alors, passe par le silence du voyageur, son regard sur les sièges vides en face de lui, avant de se charger de tout le poids de cette vie d’une mère marquée par un amour et une réalité de la vie quotidienne que le fils ignorait ou avait oubliés.

Ainsi, Danièle Huillet et Jean-Marie Straub, par les seuls moyens du cinéma, réussissent à s’approprier l’essentiel du roman d’Elio Vittorini, ce retour à la mémoire et "à la douleur d’un monde offensé" et faisant une oeuvre qui n’a rien à voir avec ce qu’on appelle une adaptation. Ils peuvent dire, cette fois encore : "Sicilia ! est notre film."

1. Jean-Marie Straub s’exila en Allemagne pour ne pas faire son service militaire contre les Algériens.

2. Louis Seguin, Aux distraitement désespérés que nous sommes... (Sur les pas de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet), éditions Ombres Toulouse. Essais.

3. Chronique d’Anna Magdalena Bach (1968), avec, dans le rôle de Bach, Gustav Leenhardt.

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