Accueil > actu | Par Diane Scott | 6 janvier 2009

La France, la culture et le petit peuple

Avant d’être une réalité sociale et politique, la crise de la culture est une manne éditoriale. Depuis bientôt vingt ans, des livres et des rencontres déclinent le motif jusqu’à plus soif. Cette année encore. La « crise de la culture » est bien un vrai succès culturel. Retour sur quelques clichés.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Prenons ici le prétexte de la récente publication du livre d’Antoine de Baecque, Crises de la culture française, anatomie d’un échec , pour revenir sur une question dite cruciale, dont on est loin d’avoir épuisé les ressorts idéologiques, et dont on voudrait s’employer, petit à petit, ici, à débusquer les tours de passe-passe. Cet ouvrage de février 2008 vient ajouter sa déclinaison à la longue liste des livres qui, dès leur titre, manifestent le même souci : La culture en action, le sens perdu  ; Politique culturelle : la fin d’un mythe  ; La culture, pour qui ? Essai sur les limites de la démocratisation culturelle (1). Et tant d’autres. Jusqu’où ira l’inventivité échevelée de ces titres et sous-titres ? Quelle peut bien être la valeur de cette répétition, dont on peut dater le point d’origine peut-être à l’essai de Marc Fumaroli L’Etat culturel, Essai sur une religion moderne (2) ? (Origine du discours ossifié et médiatique sur la crise de la culture, et non pas origine du discours sur la culture, plus ancien.) Tentons d’ores et déjà de pointer deux des idées qui traversent ce discours de la « crise de la culture », ce qu’elles servent apparaîtra peut-être en chemin.

L’A PRIORI NATIONALISANT

L’un des grands clichés du discours sur la crise de la culture consiste à dire que la France serait LE lieu même de la culture, la nation de l’Etat interventionniste en matière de culture. « La France est la patrie de la culture ; être français c’est partager la conviction que la culture nous rend meilleur. » (Antoine de Baecque). L’affirmation est toujours complétée par Baecque de son ombre portée historique, « en France cette généalogie de la gloire culturelle est indiscutable : l’Etat culturel est un legs de l’Ancien Régime, Richelieu, Colbert et Louis XIV réunis » . On trouve systématiquement l’articulation de ces trois pôles, à titre d’introduction de la question, dans le discours actuel : monarchie, France, culture. Trois réactions à cette idée.

Tout d’abord, la France n’a pas l’exclusivité du projet de culture publique. Il est même probable que ce soit le cas contraire qui fasse exception : beaucoup d’Etats ont aujourd’hui une action engagée en matière de culture. De la même façon, les rois de France, si tiède à notre chauvinisme soit cette représentation, sont loin d’avoir été les seuls à actualiser la figure du prince-poète ou du souverain éclairé amoureux des œuvres de l’esprit et des arts. En vérité, quand on affirme que la France est le lieu de la culture par excellence, on naturalise deux choses qui méritent au contraire d’être mises en perspective. Tout d’abord le fait que c’est parce que la France a été un des lieux de la modernité, via les Lumières et la Révolution française, qu’elle peut avoir eu ce rôle historique de conceptualisation et de mise en pratique privilégiée de la culture comme instrument de création d’un peuple.

Ensuite, l’articulation monarchie-culture, telle qu’elle est posée, est une façon de ne pas interroger la construction historique dont elle est le fruit. Il faudrait plus de place pour développer ce point précisément, mais ce qui compte dans cette affirmation d’une « monarchie culturelle » est de faire de la France une anomalie historique. Le discours de l’exception française et culturelle, avant d’être un discours historique, est une composante idéologique du discours libéral anti-étatiste. Ce qui éclaire certaines affirmations d’Antoine de Baecque : « L’Etat culturel français est un archaïsme qui se porte bien. » Dans la même logique, on lit chez Maryvonne de Saint-Pulgent au sujet du XXe siècle : « (...) la France afficha sa singularité en adoptant une forme exacerbée, monopolistique et centralisée de l’Etat-providence, dont la baleine Sécurité sociale et le mammouth Education nationale sont aujourd’hui les incarnations les plus voyantes(3). » La naturalisation du rapport entre la France et la culture est ainsi un ingrédient ressassé dans l’argumentaire libéral classique de limitation de l’Etat. Il ne s’agit pas ici de dénier le droit de cité aux positions libérales, il s’agit de mettre en valeur combien elles imprègnent le discours sur la culture au point d’en être un enjeu majeur.

LE PREJUDICE EDUCATIF

La seconde question qui procède là aussi de raccourcis et de clichés utiles à certains enjeux de pouvoir est l’argument populiste. Extrait : Antoine de Baecque commente le premier tour de l’élection présidentielle de 2002 : « Les clercs ont renoncé à l’action culturelle, à la démocratisation culturelle, et la télévision a fait le reste : un peuple sans culture, qui l’ignore, la méprise même, la tenant pour un objet de classe, étrange et étranger, un tel peuple est prêt à porter le Front national au second tour de l’élection présidentielle. » Et, plus loin, citant l’édito de Charlie Hebdo à l’époque, « Entre les masses en voie de lepénisation et la petite minorité qui conçoit et défend encore la médiation s’est ouvert un gouffre » .

La question culturelle en France est colonisée par cette représentation d’une élite savante opposée à la masse ignare, à ces « nouveaux barbares » dont parle le sociologue Jean-Paul Kaufmann. Le fascisme serait un fait d’ignorance et bien mal inspirés seraient ceux qui défendent la démocratie et le suffrage universel, puisque, à moins d’une certaine éducation, on n’est pas en mesure d’avoir des jugements politiques éclairés. (On remarquera que l’argument typique du conservatisme politique du XIXe siècle appartient aussi aujourd’hui à une certaine gauche libérale, qui, comme ironise Slavoj Zizek, sort sa culture quand elle entend le mot revolver.) Voici deux confusions qui me semblent, pour le moins, marcher à plein régime pour soutenir ce type de discours.

1 Il n’y a jamais eu de corrélation entre élite sociale et santé politique. Un exemple parmi mille : Alain Madelin, Gérard Longuet, Patrick Devedjian, membres du groupe d’extrême droite Occident dans les années 1960, ont tous fait des études supérieures, le second est même énarque. On poussera le constat jusqu’à affirmer que la notion d’élite ne renvoie, aujourd’hui particulièrement, à aucune réalité autre qu’idéologique : l’élite du savoir aujourd’hui n’a rien à voir, à certains endroits du tissu social, avec l’élite politico-économique. Il n’est que de voir combien le paradigme de l’entreprise a succédé à celui des humanités en matière d’idéal de personnel politique. Ou, pour le dire de manière brutale, l’idéal politique européen promu aujourd’hui, notamment à droite, n’a plus rien à voir avec celui de l’élite savante du XIXe siècle, mais s’alimente à l’image du « beauf ».

2 Prétendre qu’il faut de la culture pour sauver les classes populaires de leur dangerosité politique nommée FN est par trop accorder un blanc-seing à la stratégie de la droite actuelle qui consiste à agiter l’épouvantail de l’extrême droite pour pouvoir importer sa pensée et sa politique plus impunément. Et ça marche : ne dit-on pas que la droite actuelle a su ramener dans le champ de la politique civilisée le petit peuple puisque le FN est épuisé électoralement ? Et la sociologie dominante de s’échiner à établir des liens entre le vote FN et les attaches ouvrières...

En vérité, 2007 est plus probablement la victoire différée que l’extrême droite a manquée au second tour de 2002(4). La figure du peuple ignare et populiste a donc triplement beau jeu : elle permet d’occulter et le pétainisme en dentelles et l’ignorance crasse de toute une élite politico-financière et, in fine , de justifier mépris social et postures traditionnellement hostiles au suffrage universel. De la crise de la culture comme pièce du discours antidémocratique actuel, donc. On le voit, l’enjeu est tout sauf scientifique, il s’agit bien de délégitimer ce qui, du peuple, pourrait venir perturber le jeu d’une démocratie sous coupe réglée. On en réaffirmera la nécessité de se méfier des discours sur la crise de la culture, où se jouent de manière exemplaire les places symboliques de l’ordre social.

D.S.

1. Respectivement de Jean Caune, Jean-Michel Djian, Jean-Claude Wallach.

2. De Fallois, 1991.

3. Le gouvernement de la culture , Gallimard, 1999.

4. On renvoie ici aux analyses d’Annie Colovald, Le « populisme du FN », un dangereux contresens , Editions du croquant, 2004.

Paru dans Regards n°58 janvier 2009

A lire :

Antoine de Baecque, Crises dans la culture française, anatomie d’un échec , Bayard, 2008, 19 euros.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?