Accueil > Société | Par Samuel Lehoux | 12 février 2009

La fronde de la communauté universitaire

La manifestation massive du monde universitaire et de la recherche, mardi dernier, a incontestablement constitué une démonstration de force face à un gouvernement qui semble ne rien vouloir céder. Dans la continuité de cette sortie très visible et déterminée, l’unité entre enseignants-chercheurs, étudiants, personnels et chercheurs devrait se consolider pour durcir un mouvement parti pour durer.

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CINQ FOIS PLUS NOMBREUX QU’À LA DERNIÈRE MANIFESTATION

Propositions de modulations, promesses de garanties, nomination d’une médiatrice, rien n’y fait. Valérie Pécresse, Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, semble bien démunie face à la fronde grandissante du monde universitaire, qui continue d’exiger les retraits du décret modifiant le statut d’enseignant-chercheur et de la réforme de « masterisation » du recrutement des enseignants du secondaire. Mardi 10 février, nouvelle journée nationale de manifestation, plusieurs dizaines de milliers d’enseignants-chercheurs, d’étudiants, de personnels et de chercheurs ont répondu à l’appel de la coordination nationale des universités, bien relayé dans les assemblées générales des soixante dix universités en grève. Á Paris, selon les chiffres de la coordination nationale, entre 40 et 50 000 personnes ont battu le pavée, soit cinq fois plus qu’à la dernière manifestation, le 5 février.

EN POSITION DE FORCE

Incontestablement, la communauté universitaire et les chercheurs mobilisés sont en position de force. À la veille de cette journée de manifestation, Valérie Pécresse a proposé une médiatrice, Claire Bazy-Malaurie, par ailleurs présidente du comité de suivi de l’application de la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU), votée pendant l’été 2007, pour discuter du décret sur le statut d’enseignant-chercheur. « Sa proposition équivaut à éteindre un incendie avec un tuyau d’arrosage et n’est pas du tout à la mesure de la colère et de la détermination de la communauté » , juge Isabelle This Saint-Jean, présidente du collectif Sauvons La Recherche (SLR). Aux côtés des représentants syndicaux entre autres du Snes-up et de la CGT, et derrière une banderole sur laquelle on pouvait lire : « non à la casse de l’université et de la recherche » , Isabelle This Saint-Jean résume la situation : « le décret qui change le statut des enseignants-chercheurs a déclenché l’incendie, mais le mécontentement va bien au-delà. On marche sur trois pieds dans cette mobilisation : d’une, ces dérives sont dans la continuité de la LRU, de deux on réclame un plan pluriannuel de création d’emplois, et troisièmement, on s’oppose au démantèlement des organismes de recherche » .

UNIVERSITAIRES EN COLÈRE

La volonté de changer le statut d’enseignant-chercheur a en effet déclenché une très large opposition du milieu, en grève illimitée depuis le 2 février. « Ce décret porte atteinte à notre indépendance et à la qualité de notre métier » , estime un chercheur en sciences humaines dans une université parisienne. Décret qui prévoit, dans le cadre de la LRU, une évaluation et une répartition des missions d’enseignement et de recherche, décidées en dernier lieu par les présidents de fac. « Il s’agit aussi de retirer au préalable le décret, pour ensuite rediscuter de vrais moyens et d’une autre loi générale digne des enjeux de l’Université et de la recherche française, plutôt que celle bâclée par le gouvernement lors de l’été 2007 après seulement deux mois de mandature » , poursuit cet « universitaire en colère » . La réforme des concours pour l’enseignement secondaire est tout aussi incomprise et rejetée par les manifestants : « la suppression de l’année de stage de terrain est une aberration, et l’allongement du cursus d’un an peut accroître les inégalités sociales d’accession à la profession » dénonce une étudiante d’un IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres) de la région parisienne, en grève depuis le 31 janvier.

LES CHERCHEURS SORTENT DU LABO

Les chercheurs fonctionnaires des organismes de recherche, pour beaucoup mobilisés depuis plus de trois mois contre les réorganisations du secteur, font également entendre leur voix aux côtés de la communauté universitaire. À l’image de Mathieu, chercheur au CNRS (Centre National de Recherche Scientifique) de Gif-sur-Yvette, sorti avec sa blouse blanche et sa pancarte « Sarko, tu vas avoir chaud, on est sortis du labo » . Selon lui, « le démantèlement du CNRS et des Unités Mixtes de Recherche (UMR), leur dilution dans une sphère universitaire dont les financements peuvent être d’origine privées, et la soumission de la recherche à des critères de rentabilités directs favorisent la recherche appliquée au détriment de la recherche fondamentale » . Les chercheurs de l’Observatoire de Paris, une UMR en astronomie et en astrophysique, dénoncent eux les baisses des budgets, et arborent la longue liste de leurs travaux publiés en 2008, « afin de montrer, contrairement à ce que pense le gouvernement, qu’[ils] travaillent efficacement » , justifie une chercheuse.

HOSTILES À LA LRU

Le cortège des chercheurs passé, on retrouve la communauté universitaire défilant de manière plus ou moins groupée derrière les banderoles de chaque fac. Si la mobilisation se cristallise autour des deux revendications portées par la coordination nationale, nombreux sont les slogans, tel que le très répandu « Pécresse, universités en détresse » , hostiles à la LRU et à la politique générale du Ministère. « Ces deux décrets ont été les gouttes d’eau qui ont fait déborder le vase. Le mécontentement est profond. Ce sont deux pièces d’une réforme globale qui oriente l’université vers une gestion managériale et comptable » , estime Sylvain Piron, maître de conférence en histoire médiévale à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). La LRU, autrement dénommée loi d’autonomie des universités, donne la possibilité de faire appel à des financements d’origines privées, et confère un pouvoir accru aux présidents d’universités, notamment dans la gestion des personnels et des budgets. Ce qui explique aussi la visibilité croissante des personnels BIATOSS (Bibliothécaires, Ingénieurs, Administratifs, Techniciens, Ouvriers de Services et de Santé) dans le mouvement, concernés eux aussi par des dispositions prises dans le sillage de la LRU. Marie et Julia, bibliothécaires en droit à l’université de Paris 12, dont 50 % du personnel est en grève, « soutiennent la mobilisation des enseignants chercheurs, mais sont aussi contre la remise en cause de leur statut de fonctionnaire et contre la fin des recrutement de personnels de catégorie C, qui déboucheront sur des embauches précaires » . Marie insiste aussi sur les dangers de la Prime de Fonction et de Résultats (PFR) appliquée aux personnels BIATOSS, « qui risquent de créer des déséquilibres de salaires, en fonction des appréciations des présidences de facs, au lieu d’augmenter les salaires fixes » .

DURCIR LE MOUVEMENT

Bien que présents en nombre, les étudiants restent les plus partagés sur cette mobilisation. Le discours de Sébastien, étudiant en Master à Paris 3, semble bien résumer la situation : « nous ne souhaitons pas nous cantonner aux revendications des professeurs, mais à des considérations plus globales. L’année dernière, les étudiants se sont battus contre la LRU, et les professeurs n’avaient pas perçu tous les dangers que cette loi portait en elle. Maintenant que c’est le cas, il faut qu’ils se mobilisent au-delà du décret modifiant leur statut, sur une base commune avec le reste de la communauté universitaire » . Ces divergences de revendications provoquent en effet quelques tensions dans les assemblées générales universitaires. Malgré tout, les étudiants défilent souvent aux côtés des groupes d’enseignants chercheurs et des personnels, comme pour les facs de Rennes, qui garnissent la manifestation d’un cortège relativement important. Que ce soit pour les étudiants, les enseignants et les personnels, toutes les assemblées générales rennaises exigent l’abrogation de la LRU, car « elle est porteuse de dangers pour l’ensemble de la communauté universitaire » , estime un étudiant de Rennes 2. À l’image des facs rennaises, souvent avant-gardistes des mouvements universitaires, la mobilisation pourrait se consolider et rapprocher encore plus personnels, enseignants et étudiants dans les jours à venir. D’autant que Valérie Pécresse et le gouvernement ne semblent pas vouloir faire de réelles concessions, à commencer par le décret de modification du statut des enseignants-chercheurs, qui pourrait être « amélioré » , mais « pas retiré » . De son côté, la dernière coordination nationale des enseignants et personnels, réunit mercredi 11 février, a appelé à durcir le mouvement, dénonçant « la série de réformes, dont la LRU, engagées à la hussardes, et la transformation des organismes de recherche en agences de moyens » . Cette dernière a également appelé les enseignants du primaire et du secondaire à se joindre au mouvement. Une coordination nationale étudiante se réunira elle les 14 et 15 février à l’université de Rennes 2, avant la prochaine manifestation unitaire, prévue pour le 19 février.

S.L.

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Les chercheurs de l’Observatoire de Paris exposent leurs publications de 2008
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