Accueil > Culture | Par Thomas Bauder | 11 janvier 2012

La gueule des sans-emploi

A l’heure où revient la question du peuple, quatre films français
à l’affiche en ce tout début 2012 renouvellent la représentation des
sans travail, des sans-logement, des sans-argent. Quatre propositions
de personnages, et quelques réussites de cinéma.

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Qu’il s’agisse d’un couple surendetté, dans Une
vie meilleure
de Cédric Kahn
, d’une travailleuse
pauvre, dans Louise Wimmer de Cyril Mennegun,
d’un ouvrier larguant les amarres du combat syndical
avec Dans la tourmente de Christophe Ruggia, ou encore
d’une mère abandonnante retrouvée par sa fille après trente
ans d’absence dans Parlez-moi de vous de Pierre Pinaud,
tous donnent à voir, chacun à leur manière, les stigmates de
la crise économique et de l’injustice sociale qui traverse le
pays, mais tentent aussi d’apporter une représentation renouvelée,
parfois convaincante, parfois moins, de ces individus
appartenant hic et nunc au - lâchons le mot – prolétariat .
Du temps que le cinéma français se projetait en noir et
blanc, les choses étaient simples : le populo, qu’il travaille
ou qu’il chôme, se voyait représenté à l’écran de la même
façon : casquettes portées plus ou moins nonchalamment,
chapeaux mous à bords pliés rendus
canailles par l’adjonction de
foulards (rouges ?) noués autour
du cou, le tout accessoirisé de musettes
portées, comme la gouaille
parigote ou l’argot des faubourgs,
en bandoulière. Bref, qu’il soit incarné
par la gueule de Jean Gabin ou
celle de Serge Reggiani, l’ouvrier
était reconnaissable entre mille.
Aujourd’hui les choses sont plus
compliquées.

Depuis la proclamation unilatérale
de la fin de la lutte des classes,
chaque individu se doit d’être
autonome, incité à proposer sa compétence et son énergie pour être immédiatement reconnu
et gratifié au sein du grand marché de l’emploi.

C’est donc de cette manière, par un entretien d’embauche,
que démarre Une vie meilleure, neuvième film de Cédric
Kahn. Yann, jeune type « qui n’en veut », tente de convaincre le
gérant d’un restaurant à la mode de le prendre comme cuistot.
La situation est banale, la chute aussi : sans expérience,
pas de boulot, sans boulot, pas d’expérience. Dégoûté, il est
raccompagné à la porte par Nadia, chouette serveuse qui
rame entre le boulot en soirée et son fils qu’elle élève seule.
Love at first sight ou immédiate reconnaissance d’appartenir
à la classe des galériens ? Toujours est-il que ces deux-là se
kiffent d’entrée de jeu, c’est comme ça. Malin, le film s’appuie
sur un casting « bankébeule » (Guillaume Canet / Yann et Leila
Bekhti / Nadia) avec l’espoir d’appâter le chaland du grand
public, plus habitué à se pâmer devant Tout ce qui brille ou à
sortir Les petits mouchoirs, qu’à suivre 110 minutes durant,
l’échec d’une prise au mot du sinistre « travailler plus pour
gagner plus »… Car dans Une vie meilleure, comme souvent
dans la vie normale, ni l’installation à son compte, dès lors
qu’elle se fait le couteau financier sous la gorge, ni l’énergie
laborieuse du tandem, ni la volonté de réussir de Yann, ne
leur permettent d’échapper au surendettement et à sa spirale
de misère. Lorsque Nadia choisit d’émigrer au Canada
pour éponger les dettes de leur business, c’est à Yann qu’elle
confie son fils. Avec un seul salaire, ses dettes et un gosse
sur les bras, Yann a tôt fait de rejoindre
les damnés de la terre dans
un taudis tenu par un marchand de
sommeil.

Un jeune travailleur blanc, avec un
gamin arabe, dans un environnement
de « sans-paps » africains…
pour s’en sortir (du mélo, du pathos,
de la misère…) Cédric Kahn choisit
alors de faire son métier de cinéaste,
tirant malgré lui ces scènes
dans le « Bronx » de Saint-Denis
du côté de l’énergie du Gloria de
John Casavettes plutôt que du
côté du réalisme social des frères
Dardennes. Ainsi on peut dire que
chez Kahn, le héros populo se situe
dans les marges, misfit du western
des temps modernes. Reconnaissable
à ses actes plus qu’à ses discours
ou à son look, ne tenant pas
en place dans les cases qui sont
prévues pour lui par l’ensemble
des décideurs sociaux que sont les
banquiers, les escrocs salopards,
et même les « assistantes soces »…

Le casting en béton, c’est aussi le
choix qu’a fait Christophe Ruggia,
pour son polar prolo, Dans la tourmente.
Ici deux ouvriers, l’un père,
époux et camarade modèle (Clovis
Cornillac), et l’autre (Yvan Attal), à la dérive sociale et familiale, laissent tomber l’action
syndicale pour monter au braquo de leur propre boîte. C’est
pourtant l’organisation d’une riposte classique aux menaces
de délocalisation (grève, occupation) qui leur permet d’avoir
l’info, à la fois de la délocalisation programmée des machines
et de l’existence d’un magot de deux bâtons.

Classique dans sa représentation du col bleu, Ruggia,
cinéaste ouvertement militant, donne par ailleurs à ressentir
l’atmosphère pesante, nécessairement clandestine, de
l’action syndicale dans l’usine.

Paradoxalement, ce sont les mains de celui qui chôme depuis
trois ans qu’il choisit de donner le plus à voir, à contempler.
Des pognes, usées, (celles d’Yvan Attal, jamais meilleur que
dans le mutisme) portant les stigmates d’une vie de labeur,
des brulures de l’existence sociale sur la peau. À tel point
qu’on pourrait dire, à la place de Ruggia lui même, que représenter
un ouvrier au cinéma c’est d’abord s’attarder sur son
premier outil de travail, ses paluches, ses mains.

Pour son premier long métrage, Parlez-moi de vous, Pierre
Pinaud, choisit, lui, de dérouler l’histoire d’une Macha
Béranger contemporaine à la recherche de sa mère abandonnante.
Par opposition au dépouillement bourgeois de l’intérieur
domestique du personnage interprété par Karin Viard,
le jeune réalisateur prend le parti de
saturer l’univers et le cadre de vie
populaire. Ici ce qui fait « peuple »
c’est non seulement le capharnaüm
des intérieurs dépareillés, mais
aussi et surtout l’extrême prolixité
du langage. Ainsi dans Parlez-moi
de vous
, le populo est-il défini avant
tout par des mots, un niveau de
langage bien relaché, façon «  mais
kesske chuis conne !
 », le tout
assaisonné d’une utilisation immédiate
et inoxydable de la deuxième
personne du singulier. À la limite
on est chez les « Groseilles »…
Une simplification qui ne sert pas
forcément le film.

La laideur du béton…

Car aujourd’hui le populo,
le galérien, c’est potentiellement
un peu tout le monde.
Ainsi de Louise Wimmer , titre éponyme d’un autre premier film très enthousiasmant,
signé Cyril Mennegun. Louise, donc, la cinquantaine, membre
involontaire de la classe des travailleuses pauvres. Avec son
temps partiel subit, Louise ne peut pas se loger sans aide
de l’assistance sociale. En attendant, elle vit là où on la découvre
dès les premières minutes du film : dans sa voiture.
Plutôt mutique, sans être désocialisée, Louise se démerde
comme elle peut. Une ardoise au bar qui lui réceptionne le
courrier, un « plan » pour casser la graine gratis au Flunch du
coin, un peu de vol de gasoil aux réservoirs des poids lourds,
quelques solidarités qui résistent, et son quotidien dans cette
bagnole, vieille Volvo break au bord de rendre l’âme. La complexité
du film c’est celle de son héroïne. Car Louise n’a pas
toujours été à la rue : dans sa vie d’avant elle était mariée à
un entrepreneur qui roule en 4x4, elle a une fille qui a désormais
honte d’elle, bref, elle n’avait, comme beaucoup, aucune
prédisposition à zoner. Mais on comprend bien qu’un grain
de sable, un désir de vivre et d’aimer peut-être, a foutu par
terre sa vie de bourgeoise de petite province dont il ne lui
reste que quelques meubles et vaisselleries, et dont elle se
sépare en les mettant au clou avec un certain « lâcher prise ».
Comme Yann dans le film de Cédric Kahn, Louise ne rentre
pas dans les cases a priori de l’appartenance sociale. Ce qui
la définit, elle, c’est sa dignité, son
orgueil, sur lequel l’ensemble du
film repose. Son irréductibilité aussi.

À côté de la colère de Kahn, du
militantisme contradictoire de Ruggia,
de la naïveté, touchante quand
même, de Pinaud, on peut légitimement
penser que Cyril Mennegun
occupera la place de franc-tireur de
ce cinéma occupé à présenter une
image intègre de ceux qui ont peu.
Car à force de dégommer les stéréotypes
culturels et de faire fi des
stigmatisations sociales, le réalisateur
de Louise Winner parvient à ce
que l’on croyait impossible : nous
faire ressentir, avec son héroïne,
une drôle de joie à contempler des
tours HLM de dix-huit étages sous
un soleil de printemps. Comme si la
laideur du béton n’était rien comparée
à la promesse inattendue d’un
retour à la vie.

A voir

Louise Wimmer

par Cyril
Mennegun

déjà en salles.

Une vie meilleure

par Cédric Kahn

déjà en salles.

Parlez-moi de vous

par Pierre Pinaud

en salles le 11 janvier 2012.

Dans la tourmente

par Christophe
Ruggia,

en salles
le 11 janvier 2012.

Portfolio

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