Accueil > monde | Entretien par Emmanuel Riondé | 18 mars 2012

« La légitimité vient des urnes, pas de l’histoire »

L’indépendance algérienne
acquise en
1962, après sept ans
de guerre, était porteuse
de promesses d’émancipation
pour les peuples
du Sud. Elles ont vite été
trahies par un régime dont
les dirigeants, 50 ans après,
gardent la main. Entretien
avec Kader Abderrahim,
universitaire spécialiste
de l’Algérie.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Regards.fr : Il y a deux ans, à l’occasion
du cinquantenaire
de l’indépendance de
nombreux pays africains,
des voix se sont élevées
pour dire que les indépendances
réelles restaient à
conquérir. L’Algérie est-elle
indépendante ?

Kader Abderrahim : On ne peut pas dire que l’Algérie
doit encore conquérir son
indépendance. Ou alors, plus
rien n’a de valeur, y compris
une guerre de libération nationale…
En revanche, comme
ailleurs, les promesses n’ont
pas été tenues en Algérie.
Beaucoup de choses écrites
noir sur blanc dans la Constitution
du pays sont formelles
mais pas réelles. Et sur le plan
politique, à peu près tout reste
à conquérir car depuis 1962
les élites algériennes ont pour
principal souci de préserver
leurs intérêts. En outre, la
France est restée le partenaire
privilégié avec un accord non-écrit
entre les deux pays : d’un
côté, on préserve les intérêts
de l’ancienne puissance coloniale
dans la région ; de l’autre,
on garantit que les pouvoirs en
place à Alger ne seront pas
inquiétés.

Regards.fr : Cet accord, c’est le
principe fondateur de
toute la Françafrique…
Pourtant l’Algérie tient
une place à part dans
l’histoire de la décolonisation.
Pour quelles raisons ?

Kader Abderrahim : D’abord, parce qu’il a fallu une
guerre de sept ans pour obtenir
le départ des Français. Ensuite,
parce que l’Algérie était une
colonie pleine et entière. Je ne
pense pas qu’on ait d’autres
exemples, à l’époque, de colonie
de peuplement envisagée
à cette échelle. Dans la plupart
des autres pays, les Français
n’avaient pas – ou moins – touché
aux structures traditionnelles.
Aussi, quand de Gaulle
disait que l’Algérie c’était la
France, il avait raison ! C’était
une réalité politique, humaine,
sociale. Ce sont des éléments
fondamentaux pour comprendre
l’importance de l’indépendance
algérienne.
Il faut se remémorer ce qu’a
représenté ce pays pour le Sud
dans cette période : le voyage
de Mandela en 1961 pour suivre
une formation militaire, le Che
à la tribune à Alger, les visites
de Tito, Mao, etc. Entre 1965
et 1975, le pays a été considéré
comme « le phare du Tiers-monde
 » et a, de fait, contribué
à soutenir des mouvements
de libération nationale un peu
partout. Il faut replacer tout ça
dans le contexte de l’époque,
il y avait un bouillonnement intense… Et pour les intellectuels,
notamment français, qui
ont soutenu la lutte algérienne
pour l’indépendance, les Sartre,
Jeanson, Mandouze, etc.,
l’Algérie, c’était le modèle socialiste
démocratique qui les
avait tant fait rêver. La fracture
n’en a été que plus violente…

Regards.fr : À quel moment se produit-
elle ?

Kader Abderrahim : Dès 1964, les plus lucides
voient ce qui se prépare. La
dérive autoritaire de Ben Bella
qui devient autiste annonce
la suite. Et en 1965, le coup
d’État de Boumediene constitue
un choc important. Certains
intellectuels français vont
lui accorder du crédit, simplement
parce qu’il a été formé
à l’Est. Mais à partir de 1967,
il réprime férocement après
une tentative de putsch, il y a
des milliers d’arrestations. Et
c’est un système policier qui
se met en place avec des
prisons pleines, des disparitions,
des exécutions arbitraires. Un
véritable système stalinien.

Regards.fr : Malgré ces dérives flagrantes,
le pouvoir n’a
jamais cessé de convoquer
et d’instrumentaliser
la guerre d’indépendance
dans ses discours…

Kader Abderrahim : Bien sûr, le régime a surjoué
de la fibre patriotique et nationaliste.
Cela fonctionne moins
bien aujourd’hui parce que les
dirigeants ont dévoyé cette histoire
en considérant qu’ils en
étaient les seuls détenteurs. Or
dans les sociétés modernes,
la légitimité vient des urnes,
pas de l’histoire. Et si on ne
conserve que cette dernière,
on devient une caricature de
ce que l’on a été. Bouteflika a
une tribune aujourd’hui, c’est
pathétique ! Il parle comme
dans les années 1970 à la
tribune de l’ONU ! Par contre,
les dirigeants algériens ont
aussi conservé de cette
époque une grande capacité
à mesurer les rapports
de force, leur évolution et à en
tirer les conséquences. Mais
c’est uniquement au service
de leurs intérêts propres et
de ceux du régime.

Regards.fr : Des élections législatives
se profilent au mois de
mai. Faut-il en attendre
quelque chose dans le
contexte régional des Printemps
arabes ?

Kader Abderrahim : Non, les dés sont pipés. On va
faire rentrer des ex-militants du
FIS qui auront fait allégeance
au pouvoir et on va leur donner
des sièges. Ils seront éparpillés,
inorganisés politiquement donc
inoffensifs et en plus ils vont servir
de faire-valoir à une pseudo ouverture
démocratique.

Ceux qui dirigent l’Algérie
aujourd’hui sont ébranlés par
ce qui se passe autour mais
convaincus que ça ne peut pas
les concerner. Depuis quelques
années, ils achètent la paix sociale
avec l’argent du pétrole.
C’est une stratégie à courte vue
et le pays est toujours au bord
d’imploser. Mais il n’implose
pas… Car le régime est fort en
interne et soutenu à l’étranger.
Contrairement à Ben Ali qui,
les derniers temps, ne percevait
plus la réalité sociale de la Tunisie,
les dirigeants algériens sont
parfaitement informés de ce
qui se passe dans le pays, des troubles nombreux qui y ont lieu ;
face à cela, ils manient l’agitprop,
la guerre psychologique,
la redistribution de la rente. S’il
doit y avoir des changements, ce
seront des révolutions de palais.
Et, par ailleurs, même si les Algériens
n’aiment pas l’entendre,
leur pays constitue un pôle de
stabilité dans la région où il reste
un relais précieux de l’Occident.
Un événement récent est passé
relativement inaperçu, qui en dit
pourtant long sur les ressources
de ce régime. Pour la première
fois depuis dix ans, le nouveau
ministre marocain des Affaires
étrangères s’est rendu à Alger
où il a négocié une réouverture
de la frontière. C’est une
excellente affaire pour le régime
algérien : il va pouvoir dire qu’il
s’efforce d’améliorer la relation
avec son voisin, sur laquelle
le dossier Sahraoui pèse toujours
lourd ; il va desserrer l’étau
intérieur en donnant la possibilité
à des milliers d’Algériens
d’aller respirer un autre air ; et la
région frontalière du Maroc, plutôt
à la peine économiquement,
va être ravie de voir débarquer
ces visiteurs. L’Algérie veut reprendre
l’initiative pour jouer un
rôle sur la scène internationale,
et de ce point de vue cet accord
s’avère très intelligent.

Kader A. Abderrahim est maître
de conférence à Sciences Po Paris,
chercheur associé à l’Institut de
relations internationales et
stratégiques (IRIS) et auteur de
L’Indépendance comme seul but
(éd. Paris Méditerranée, 2008).

Algérie, 50 ans de promesses et de désillusions

1962, le 18 mars,
les accords d’Évian
sont signés, suivis
d’un cessez-le-feu le
lendemain : fin de
la guerre débutée le
1er novembre 1954.
Le 5 juillet suivant, l’Algérie
proclame son
indépendance.

1964, « Le développement du socialisme en Algérie
est lié aux luttes des autres peuples dans le monde
 », La
Charte d’Alger.

1971, nationalisation des hydrocarbures. Comme la
plupart des pays arabes producteurs, l’Algérie reprend
la main sur son pétrole.

1988, une révolte sociale éclate en octobre à Alger.
La jeunesse descend massivement dans la rue, la
répression fait plusieurs centaines de morts. L’état de
siège est déclaré. De nombreux Algériens considèrent
que cette séquence avortée est la première régionale –
avec 23 ans d’avance – du Printemps arabe 2011.

1989, une nouvelle Constitution ouvrant la voie au
multipartisme est adoptée par référendum. Débute
alors en Algérie, selon Kader Abderrahim, « une vraie
parenthèse démocratique, avec de vrais débats, une
vraie presse…
 », qui se refermera en 1991.

1992, le 29 juin,
Mohamed Boudiaf qui
dirigeait depuis janvier
le Haut Comité d’État est
assassiné. Ce fondateur
du FLN – qui en fut aussi
l’un des premiers dissidents
au lendemain de
l’indépendance et s’exila
au Maroc – avait été
rappelé par les généraux
soucieux d’habiller leur
présence au sommet
de l’État d’un peu de
légitimité historique. Mais rapidement, il va dénoncer
la corruption et menacer leur mainmise sur le pouvoir
algérien. Officiellement, on ne sait toujours pas qui a tué
Boudiaf.

2005,
adoption par référendum de la charte « pour la paix et
la réconciliation nationale ». Le bilan de la guerre civile
de la décennie 1990 s’élève à environ 200 000 morts et
des milliers de disparus.

2011,
comme en 2010, des émeutes, mouvements sociaux et
manifestations éclatent régulièrement un peu partout
dans le pays.

E.R.

A lire aussi sur regards.fr

Cet été, nous oublierons l’hiver, une contribution de la journaliste et blogueuse algéroise Ghania Mouffok

L’Algérie aux portes du printemps, par Sabrina Kassa.

Algérie, pourquoi la graine révolutionnaire ne prend pas, un article de Arab Chih, journaliste algérien.

Portfolio

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?