Accueil > Société | Par Nicolas Kssis | 1er avril 2008

La loi du silence

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Une étrange obsession s’est répandue dans le monde du sport depuis le début de l’année. Il faut « briser la loi du silence », comme l’a précisé Roselyne Bachelot, qui présentait devant la presse un plan de lutte contre les violences sexuelles dans le milieu sportif (avec même un numéro vert). De son côté, Gilles Bertoni, délégué général de la Fondation du sport, expliquait, sûr de lui, au sujet de la violence dans le football : « L’omerta dans le sport, c’est fini ». Si l’on ne peut que se réjouir de voir des responsables politiques ou institutionnels prendre la mesure de phénomènes aussi graves que le hooliganisme ou les agressions sexuelles, on n’imaginait quand même pas qu’en 2008, la véritable mafia qui sévissait en France se nichait au cœur des stades et rôdait autour des vestiaires... On avait peut-être tort après tout.

Ce type de discours constitue de fait un demi-aveu. Englué dans son apolitisme de façade et compressé par des intérêts économiques bien compris de plus en plus imposants, le monde sportif a toujours cherché à cacher ses vices et minorer ses problèmes, avec la complicité bienveillante des autorités et des médias. Dans l’univers enchanté du sport, le viol était impensable, la violence était importée par des éléments extérieurs, le dopage était le recours de coureurs isolés, la corruption au CIO était de la diffamation, et on pourrait prolonger à l’envi les exemples. Mais les temps changent. La surmédiatisation rapporte beaucoup, mais expose tout autant. La multiplication des scandales rendit progressivement intenable le maintien d’un discours idyllique.

On se souvient de la Grande Boucle 1998, quand l’ampleur du dopage éclata à la face du pays, tout juste remis de son bonheur de la Coupe du monde. Comment ne pas retenir un rire jaune en se souvenant du défilé des responsables de la Société du Tour récitant leur credo ingénu en dépit des arrestations et des reportages accablants. Pareil à Bastia, où les dirigeants du club corse précisent avec indulgence que leurs supporters, auteurs d’une banderole raciste, n’avaient commis qu’une grosse bêtise de gamins un peu turbulents. Ne pas casser le rêve et, si possible, repeindre rapidement le mur pour cacher les fissures, des fois que les nouveaux propriétaires (télés, milliardaires russes, que sais-je encore...) ne se rendent compte de la véritable situation de l’édifice.

L’affaire Isabelle Demongeot, joueuse de tennis qui avait, dans un livre, accusé son entraîneur de nombreux viols, avait projeté sur le devant de la scène la cruelle réalité des vestiaires. Un univers clos, où la culture de la toute-puissance de l’entraîneur et la violence sur les corps ne pouvaient qu’aboutir à ce type de drame. Le rapport commandé par le ministère et opéré auprès de 356 jeunes sportifs d’Aquitaine, entre 13 et 23 ans, avec toutes les réserves qu’il faut conserver à l’esprit dans son utilisation, révèle des chiffres effrayants : 71 avouent des cas de harcèlements et 24 des agressions physiques, surtout chez les femmes, et avec un fort sentiment auto-culpabilisateur qui pousse au repli et au silence.

Au final, l’enjeu n’est pas tant de briser cette fameuse loi du silence, mais d’interroger les institutions sportives et publiques sur la fonction qu’elles ont occupée pour que la jurisprudence de l’omerta perdure si longtemps. N.K.

Paru dans Regards n°50, avril 2008

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