Accueil > monde | Par Emmanuel Riondé | 12 septembre 2011

La Palestine menacée de « vétoïsation »

L’ONU va devoir statuer sur l’admission de la Palestine lors de
son Assemblée générale, qui débute le 13 septembre. Israël et les
Etats-Unis s’y opposent. La stratégie de l’Autorité nationale paraît
flottante. En cas d’échec, les réponses pourraient venir des mobilisations des Palestiniens sur le terrain.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Bientôt un 194e
pays dans le
« club » mondial
des Nations
unies ? Après le
Sud-Soudan le 14 juillet dernier,
l’admission de la Palestine
constituerait un véritable
coup de tonnerre. Sur le site
Internet de l’ONU, c’est dans
la catégorie des « Etats non membres
 », aux côtés du Vatican,
qu’on la trouve aujourd’hui,
sous la rubrique : « Entités
auxquelles a été adressée une
invitation permanente à participer
en qualité d’observateur
aux sessions et aux travaux de
l’Assemblée générale et ayant
un bureau permanent au Siège
de l’ONU.
 » Un intitulé alambiqué
que l’Organisation de
libération de la Palestine (OLP)
et les dirigeants de l’Autorité
nationale (ANP) voudraient voir
disparaître lors de la 66e session
de l’Assemblée générale
des Nations unies qui s’ouvre le
13 septembre à New York. «  Le
peuple palestinien a, comme
les autres, un droit inaliénable
à la liberté et à l’autodétermination
,
résume Safwat Ibraghith,
premier conseiller au sein de
la Mission de Palestine en
France [1]. Et c’est sur la base
de ce droit que les Palestiniens
cherchent à établir leur Etat et à
le faire reconnaître. Pour nous,
l’ONU est le forum le plus naturel
pour une telle démarche.
 »
Le 13 août, Mahmoud Abbas
a fait savoir qu’il présenterait
cette demande d’adhésion d’un
Etat de Palestine aux Nations
unies le 20 septembre.

Une démarche à haute charge
symbolique, politique, historique
 : le 29 novembre 1947,
la résolution 181 consacrait le
partage de la Palestine mandataire
en deux Etats [2]. Moins de
deux ans plus tard, après une
guerre conclue par la Nakba et
la déclaration d’indépendance
israélienne (en mai 1948),
l’ONU accueillait Israël comme
Etat membre, le 11 mai 1949.
L’OLP, elle, a dû attendre 1974
pour être admise au sein de
l’organisation en tant que mouvement
de libération nationale
et observateur. « Une reconnaissance
de l’Etat palestinien
en septembre vaudrait application,
soixante-quatre ans
plus tard, de la résolution 181
,
souligne Dominique Vidal, journaliste,
historien, co-auteur des
100 clés du Proche-Orient [3].
C’est à dire la naissance d’un
Etat souverain avec des droits
égaux à ceux des autres Etats,
ce qui serait un fait majeur
dans l’histoire du conflit.
 »

Le veto des États-Unis

Au sein de l’Assemblée générale,
les Palestiniens ne devraient
avoir aucun mal à réunir les
128 votes nécessaires à cette
reconnaissance (voir encadré).
Mais, les Etats-Unis, membres
du Conseil de sécurité, ont fait
savoir qu’ils opposeraient leur
veto à une éventuelle admission.
Une promesse qui n’a pas suffi
à rassurer en Israël. Le quotidien
Haaretz révélait début juin que le ministère israélien des
affaires étrangères mobilisait
ambassades et diplomates pour
qu’ils exercent des pressions au
plus haut niveau afin de contrecarrer
l’offensive palestinienne à
l’ONU [4]. Et, fin juillet, le même
Haaretz faisait part de l’étude
par le Conseil de sécurité nationale,
un organisme consultatif,
d’une possible abrogation des
accords d’Oslo en représailles.

« Cette mobilisation, comme
celle que l’on peut observer
en France sur le site du CRIF
(Conseil représentatif des institutions
juives de France, ndlr) devrait
achever de convaincre les
sceptiques
, souligne Dominique
Vidal : si le gouvernement israélien
et ses alliés dépensent tant
d’énergie contre ce vote, c’est
bien que l’enjeu est important.
 »
Pourtant, quelle que soit la décision
de l’ONU, les négociations
n’en seront que très peu impactées
à court terme. Les dossiers
clefs du conflits – tracé des frontières,
démantèlement des colonies
et du mur, droit au retour
des réfugiés, statut de Jérusalem
– devraient rester bloqués
pour quelque temps encore. Un
blocage toujours dû à la politique
du gouvernement israélien
(coalition droite / extrême-droite),
qui continue de coloniser la
Cisjordanie,
Jérusalem,
et dont
le chef Benyamin Netanyahou
a fait savoir le 23 mai qu’il refusait
tout retour aux frontières de
1967.

« Mais c’est le cadre global des
négociations qui se trouverait
changé par cette admission
,
considère Dominique Vidal. Car
on ne serait plus dans une situation
mettant face à face un Etat
et un mouvement de libération
nationale, mais bien dans un
schéma avec deux Etats souverains,
avec toutes leurs prérogatives
et tenus de négocier
sur la base des résolutions de
l’ONU...
 »

« En cas d’admission, les Palestiniens
pourraient activer le
chapitre VII de la charte (qui
prévoit une « Action en cas de
menace contre la paix, de rupture
de la paix et d’acte d’agression
 », ndlr), les dirigeants
palestiniens bénéficieraient
d’une immunité diplomatique, la
Palestine
pourrait adhérer à des
organisations internationales,
etc.
, ajoute une source proche
de l’ANP souhaitant garder l’anonymat. Il est clair que cette
admission ouvrirait des possibilités
intéressantes, c’est bien
pour cela qu’Israël se mobilise.
Sauf que cela n’aura pas lieu,
puisque que les Etats-Unis ne
reviendront pas sur leur veto...
 »
Sur ce point, l’historien américain-
palestinien Rashid Khalidi
confirme : «  Il n’y a aucune
chance pour qu’Obama revienne
sur sa décision. On est
dans une période pré-electorale
aux Etats-Unis, à quatorze
mois des présidentielles, et le
seul agenda qui vaille ici reste
celui de la politique intérieure.
Cela écrase toutes les considérations
de politique extérieure.
 »
Pour autant, selon Dominique
Vidal, Barack Obama y réfléchira
à deux fois avant de confirmer
son veto : « Dans le contexte des
intifadas arabes, et alors qu’il
essaie depuis le début de son
mandat de séduire les opinions
publiques arabes, cela pourrait
avoir des conséquences fâcheuses
pour lui dans la région.
Il y a, on le sait depuis quelques
années, de vrais débats au sein
de l’administration américaine
sur la politique proche-orientale
et la relation avec Tel-Aviv.
Il faut donc être prudent et fin
dans l’analyse de la situation...
Les positions peuvent évoluer.
 »
Insistant sur l’importance du
« basculement actuel des rapports
de force mondiaux
 », avec
notamment le poids grandissant
des puissances émergentes,
le journaliste spécialiste de la
région estime que « tous les
acteurs du conflit au Proche-
Orient ont une conscience aiguë
de ce basculement, notamment
Israël, qui, depuis 1948,
n’a jamais été aussi isolée sur
la scène diplomatique et dans
l’opinion mondiale »
.

Négociations stériles

Pour Rashid Khalidi, la démarche
de l’ONU a pour principal
intérêt de signifier que les
Palestiniens cessent de « tout
miser sur les négociations
 ».
De quoi satisfaire cet historien
accusant l’ANP et le Hamas de
se fourvoyer dans des impasses
stratégiques (négociations permanentes
et stériles des premiers, « pseudo-résistance »
armée inefficace des seconds)
depuis vingt ans. Il espère
aussi que, entre autres effets
positifs, le Printemps arabe
conduira « les dirigeants arabes
à prendre leurs distances avec
les Etats-Unis
 ».
Cette prise de distance, notre
source anonyme l’observe au
niveau de l’ANP : « Depuis
quelques mois, il y a une érosion
de la relation exclusive
de l’ANP avec les Etats-Unis
et l’Europe, et l’Autorité se
retourne vers les pays arabes.
C’est d’ailleurs aussi comme ça
qu’il faut lire la demande palestinienne
d’admission à l’ONU :
une tentative de créer du mouvement,
un peu à l’aveugle,
dans un contexte modifié. Potentiellement
intéressant, mais
le résultat est très improbable
et cela génère un risque : fin
septembre, si l’Etat n’a pas
été admis, les Palestiniens
vont demander des comptes
à l’ANP. Que répondra-t-elle ?
Quel sera son projet ? Il y a des
gens sérieux au sein de l’Autorité,
mais, globalement, elle regroupe
aujourd’hui une nomenklatura
qui vit des financements
de la communauté internationale
et n’a pas envie que cela
cesse. Sauf que la perspective
de deux Etats s’éloigne. Et les
nouvelles réflexions autour de
la construction d’un Etat binational
ou d’une Confédération
viennent plutôt du côté des
Arabes israéliens (Palestiniens
devenus citoyens israéliens
après la guerre de 1948, ndlr)
ou de la société civile palestinienne.
Les alternatives sont là,
pas dans les organisations politiques,
poussiéreuses aux yeux
des 20 - 40 ans.
 »

Une analyse partagée par
Rashid Khalidi : « L’ANP est
une autorité sans souveraineté,
sans juridiction et sans autorité
réelle, puisque, en Cisjordanie,
les Israéliens peuvent arrêter
n’importe qui, quand ils veulent,
où ils veulent... Les Palestiniens
voient bien qu’il n’y a plus rien
à attendre des négociations. Et
les mobilisations comme à Bilin,
à Jérusalem prouvent qu’ils ont
compris que c’est sur le terrain
que l’on s’attaque réellement
à ce qui reste le fond du problème
 : l’occupation.
 »

La solution pour les Palestiniens
viendra-t-elle de ces
mobilisations menées par de
nouvelles générations, dans
un contexte régional et international
plus favorable ? Difficile
d’y répondre. En attendant,
Safwat Ibraghith se raccroche
au futur très proche : « L’approbation
(l’admission, ndlr) par les
Nations unies de l’Etat palestinien
est importante pour garder
vivantes les perspectives d’une
solution à deux Etats
 ». Perspective
encore « sauvable » ?
Réponse le 23 septembre.

Admission à l’Onu, mode d’emploi

La reconnaissance d’un
Etat ou gouvernement par
ses pairs est un acte
strictement bilatéral. Il faut
pour y prétendre arguer
d’un territoire, d’un peuple
et d’un gouvernement
. La
Palestine est aujourd’hui
reconnue, généralement
dans les frontières de
1967, par plus de 120
Etats membres de l’ONU
,
un chiffre qui devrait
atteindre et dépasser les
130 à l’approche
du 13 septembre.

L’admission au sein des
Nations unies relève, elle,
d’un tout autre processus :
après que l’Etat requérant
a officialisé son acceptation
de la charte de l’ONU, le
Conseil de Sécurité (CS)
statue sur une recommandation
en faveur de son
admission. Il faut pour cela
que 9 membres du Conseil
sur 15 y soient favorables
,
dont l’ensemble des cinq
membres permanents qui
disposent tous d’un droit de
veto. Si le CS recommande
l’admission, l’Assemblée
générale doit émettre un
vote favorable à la majorité
des deux tiers
pour intégrer
le nouvel État.

E.R.

Notes

[1Equivalent d’une ambassade,
la Mission de Palestine en France,
dont le chef est aujourd’hui Hael
Al-Fahoum, a remplacé depuis
juillet 2010 la Délégation générale
de Palestine.

[2La résolution 181 du 29 novembre
1947 accorde 56,5 % du territoire aux
juifs, 43 % aux Palestiniens et place
Jérusalem sous mandat international.

[3Les 100 clés du Proche-
Orient
, éd. Fayard, de Alain Gresh,
Dominique
Vidal et Emmanuelle Pauly.

[4Lire « Haaretz exclusive : Secret
cables show Israel’s battle plan
over Palestinian UN bid », article
de Barak Ravid, du 10 juin 2011,
sur www.haaretz.com.

Portfolio

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?