Accueil > Société | Par Léo Huisman | 1er février 2007

La pauvreté au menu

La question de l’alimentation fait de nouveau irruption dans le débat public. Parce que les soupes populaires multipliées en hiver n’accueillent plus seulement les SDF. Parce que l’état de santé dégradé des plus pauvres est directement lié à leur façon de s’alimenter. la restauration collective apparaît désormais comme le seul moyen de trouver un juste équilibre alimentaire. Enquête sur une urgence qui dure.

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On a beaucoup parlé, ces deux derniers mois, des 200 tentes montées sur le canal Saint-Martin par les « Enfants de Don Quichotte ». Beaucoup plus que des 500 repas servis chaque jour sur le site. L’association a réussi à interpeller les pouvoirs publics sur la situation des « mal-logés ». La question de l’alimentation pourtant intimement liée à celle du logement est restée au second plan. Dans l’urgence, la solidarité des riverains a permis aux Don Quichotte de nourrir plus de monde qu’il n’y avait de tentes installées sur les rives du canal. « On a reçu beaucoup de dons des particuliers, détaille Franck, qui s’est occupé de l’alimentation sur le site, des personnes âgées nous apportent des soupes concoctées par leur soin. Le milieu associatif s’est mobilisé aussi, le Comité des sans-logis, Une chorba pour tous nous livrent tous les soirs des repas chauds, de même que la Chorba ». Pierre de Poret peut aussi témoigner de cette solidarité. L’association dont il est président, la Fédération française des banques alimentaires, est surtout connue du grand public pour la grande collecte qu’elle organise en novembre. Chaque année le temps d’un week-end, elle sollicite le don de denrées des particuliers dans les supermarchés en France. Au total, elle récupère 71 000 tonnes de denrées qu’elle redistribue ensuite à ses associations et organismes sociaux partenaires. Les chiffres sont aussi impressionnants aux Restos du cœur. Lors de leur dernière campagne d’hiver, 75 millions de repas ont été servis pour 45 millions d’euros de dons et de legs récoltés. Des chiffres qui permettent à Pierre de Poret d’avancer que « si l’on meurt encore de froid en France, on ne meurt plus de faim ».

Soupes populaires

« Si tout le monde réussit à manger, c’est parce que des associations comme la nôtre ou des plus grosses comme les Restos du cœur existent » répond Khater Yenbou, directeur de l’association La Chorba qui distribue colis et repas chauds dans un local à Paris. Les « soupes populaires » sont la forme d’aide alimentaire la plus visible. Grâce à un tissu associatif bien en place depuis l’ouverture des premiers centres de distribution des Restos du cœur en 1985, elles permettent de contenir des situations d’urgence. Mais depuis vingt ans, l’urgence persiste et ne concerne plus seulement les exclus. « Il est difficile de savoir si l’aide alimentaire augmente ou pas, constate Pierre de Poret. On peut dire avec certitude qu’elle ne diminue pas et, fait nouveau, elle concerne des gens de plus en plus diversifiés : des personnes vulnérables, des jeunes de moins de 26 ans, des personnes âgées de plus de 70 ans et des familles monoparentales. » On estime à deux millions le nombre de personnes ayant recours à l’aide alimentaire. Parmi elles, une sur dix est salariée, et près de 70 % ont un domicile. Cette évolution est confirmée par Dominique Glories, responsable du service de bénévolat à l’Armée du Salut. Depuis vingt ans, il distribue « la soupe de nuit », place du Colonel Fabien. « Les personnes âgées qui viennent nous voir ont de très faibles retraites, constate-t-il. Elles vivent généralement dans une chambre de bonne ou un petit studio. Une fois leur loyer payé, elles n’ont pas assez de revenu pour manger quotidiennement et décemment. Beaucoup de chômeurs en fin de droits et des Rmistes viennent à « la soupe de nuit ». Avec un RMI à un peu plus de 400 euros, comme pour les personnes âgées, la plus grosse partie de leur revenu va dans le studio ou la location d’une chambre dans un hôtel. Et à la fin du mois, il ne leur reste pas grand-chose pour se nourrir. Viennent enfin les sans-papiers, les déboutés du droit d’asile. S’ils ne trouvent personne chez qui manger, ce qui est très souvent le cas, nous sommes les seuls à pouvoir les sustenter. » Dans leurs associations respectives, Khater Yenbou et Dominique Glories ont vu aussi débarquer des familles monoparentales. Pour la plupart d’entre elles, des femmes seules avec leurs enfants. « Avec elles, on est confronté à un autre problème, dit-on à La Chorba. On veille à ce qu’elles ne s’enlisent pas dans les distributions. On préfère leur donner des colis alimentaires qu’elle gèrent pendant quelques jours si elles ont la possibilité de cuisiner. »

En adaptant leur action à cette nouvelle donne, l’objectif affiché des associations et institutions est de resocialiser au plus vite certains bénéficiaires de l’aide alimentaire. Parce que les distributions de repas chaud le soir tout au long de l’année parent aux situations les plus pressées, mais ne constituent pas un point de départ pour s’en sortir.

Mal-bouffe

Des personnes de plus en plus diverses éprouvent de grandes difficulté à se nourrir et s’exposent du même coup à de graves problèmes de santé, l’autre levier de l’irruption de la question de l’alimentation dans le débat public. Les maladies cardio-vasculaires, le diabète, l’obésité et les cancers sont autant de pathologies massivement déterminées par l’alimentation. « On vit dans une société d’abondance, explique Dominique Poisson, rédactrice en chef de la revue Alimentation et précarité (1). Mais le paradoxe, c’est que l’on a accès à de bons produits tout en mangeant de plus en plus mal. La publicité, la surconsommation ont des effets dévastateurs en véhiculant des modèles de « mal-bouffe »ou de bouffe rapide. »

Restauration collective

Ce qui est vrai pour l’ensemble de la population française l’est encore plus pour les populations les plus défavorisées. L’obésité, par exemple, est dix fois plus fréquente chez les enfants dont le père est ouvrier non qualifié que chez ceux dont le père est cadre. Une étude (2) rendue publique l’année dernière attribue ces problèmes de santé à des carences en aliments fondamentaux sur le plan nutritionnel. On ne mange pas assez de fruits et de légumes, ni de viandes ou de poissons. Soit parce que nous n’en avons pas les moyens, soit parce que ces aliments ne font plus partie de nos habitudes alimentaires. Pour remédier à cela, les institutions publiques favorisent l’accès à la restauration collective. C’est le cas en Seine-Saint-Denis, où le mois dernier les maires (UDF) du Bourget et de Drancy décidaient de rendre gratuite la cantine des écoles de leurs communes. L’objectif affiché de cette démarche : offrir au moins un repas équilibré par jour aux écoliers et soulager le porte-monnaie des familles. Une première en France qui partait du constat que « trop d’enfants ne vont pas à la cantine, faute de moyens, et ne mangent pas ou mal quand ils rentrent chez eux ». Les restaurants scolaires proposent une entrée, un plat de résistance et un dessert, trois plats qui permettent de varier les apports nutritionnels quand le dîner pris à la maison se limite souvent à deux plats. Les bienfaits de la restauration collective ne concernent pas que la jeunesse. A la Caisse centrale d’aides sociales d’EDF-GDF, on insiste sur l’importance de développer la restauration collective plutôt que les chèques restaurants ou la restauration rapide. « Pour des jeunes salariés d’EDF et de GDF réduits à dormir dans leur voiture le soir car le logement leur est inaccessible et qui éprouvent les pires difficultés à se nourrir, constate Marcel Viard, administrateur de la CCAS en charge du secteur de la restauration, bien souvent, c’est à midi que se fait l’équilibre alimentaire. »

Pour Dominique Poisson, la décision des deux maires de Seine-Saint-Denis montre que les collectivités locales sont bien préoccupées par les problèmes de santé liés à l’alimentation. Mais elle rappelle qu’« il ne s’agit tout de même que de 4 repas sur les 14 qui sont censés être pris en une semaine ». Et que cela « ne règle pas le problème de l’alimentation à la maison ». « Les produits de base, les pâtes, les pommes de terre, certains fruits, certains légumes, continue-t-elle, bien souvent, cela coûterait moins cher aux ménages de les acheter et de les cuisiner plutôt que d’aller manger dans des fast-foods. Mais il y a une réelle difficulté des populations défavorisées à se nourrir de ces aliments. »

Des difficultés que les acteurs, publics et associatifs, tentent de dépasser en réadaptant leur politique sur l’aide alimentaire. Pour le Comité interministériel de lutte contre l’exclusion (CILE), la priorité n’est plus de nourrir les personnes en difficulté, mais de bien les nourrir. Il insiste sur l’importance d’« adapter l’aide aux besoins des personnes en qualité et en quantité ». Et cela passe d’abord par un travail en collaboration avec les associations sur la connaissance chez les personnes aidées de leur besoins nutritionnels.

Il s’agit désormais, comme en témoigne le slogan des Banques alimentaires, de « travailler avec et non pas seulement pour la personne ». Du côté des associations, on préfère généralement voir se développer les épiceries sociales où chacun est libre de choisir les denrées dont il a besoin, paie symboliquement ce qu’il prend : quitte à être accompagné dans cette démarche : plutôt que de continuer à distribuer gratuitement des colis alimentaires. Les ateliers cuisine fleurissent aussi. A Paris, par exemple, dans le XIVe arrondissement, un centre d’animation socioculturel a pu voir le jour il y a deux ans parce qu’il proposait ce type d’ateliers. Des ateliers qui permettent à leurs animateurs de sensibiliser parents et enfants sur leurs besoins nutritionnels tout en leur redonnant goût à la cuisine.

La malnutrition des Français les plus défavorisés est devenue depuis quelques années un problème de santé publique. Au niveau local ou national, la prise de conscience de l’Etat est incontestable. Les annonces doivent maintenant être suivies de résultats effectifs. C’est ce à quoi veille le collectif Alerte, qui regroupe depuis dix ans 36 fédérations et associations nationales de lutte contre la pauvreté et l’exclusion (le Secours populaire, Emmaüs, ATD Quart-Monde entre autres).

Pour aller plus loin , voir le site internet : www.aide-alimentaire.org <http://www.aide-alimentaire.org/>

(1) Publiée par le Centre de recherche et d’information nutritionnelle (CERIN).

(2) Un numéro spécial du Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) publié en mars 2006 revient sur les principales conclusions de cette étude baptisée ABENA, réalisée entre 2004 et 2005 et commandée par le ministère délégué à la Cohésion sociale et à la Parité.

Repères

Il y a 150 ans, Marx parlait de prolétariat en haillons pour des individus exclus des classes populaires et rejetés dans la misère. Leur souci quotidien était de calmer la faim par une nourriture consistante, le pain, les féculents et déjà la soupe.

Avec les Trente Glorieuses (1945-1975), une nouvelle figure de la pauvreté apparaît. C’est celle de l’appel de l’abbé Pierre pendant l’hiver 1954, celle qu’on appellera le « quart-monde », lorsque la fondation ATD verra le jour en 1956. Une pauvreté persistante qui survit au quotidien.

Les années 1980 voient le chômage croître de façon spectaculaire et avec lui une nouvelle forme de laissés-pour-compte. Les nouveaux pauvres se massent lors de la première distribution de repas des Restos du cœur en décembre 1985. Devancés d’un an par les banques alimentaires qui s’étaient fédérées en 1984.

Aujourd’hui, 2 millions de personnes ont recours à l’aide alimentaire ; 10 % des ménages vivent sous le seuil de pauvreté ; l’obésité est dix fois plus fréquente chez les enfants dont le père est ouvrier non qualifié que chez ceux dont le père est cadre.

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