Accueil > monde | Entretien par Emmanuel Riondé | 8 septembre 2012

« La place du privé dans l’économie reste un débat central en Chine »

Cet automne le PC chinois change de leader. Entre les clivages
politiques et économiques qui divisent le parti et le ralentissement de
la croissance, pour le sinologue Jean-Pierre Cabestan, les nouveaux
dirigeants devront faire des choix difficiles » dans les mois à venir.

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Regards.fr : À l’approche du 18e congrès du
Parti communiste chinois, nombre
d’observateurs considèrent que
l’affrontement entre les « enfants de
Princes » et le « clan de la ligue de la
jeunesse » va être décisif. Quelle réalité
politique recouvre ce clivage ?

Jean-Pierre Cabestan. Je suis très réservé
par rapport à cette approche mise en avant
par certains chercheurs américains d’origine
chinoise. Comme on en parle beaucoup, cela
finit par structurer le débat… Mais la réalité est
qu’il y a beaucoup de divergences au sein même
de chacun de ces deux camps qui sont loin d’être
homogènes. Du côté des « enfants de princes »,
même s’il s’agit de fait d’un groupe socialement
et sociologiquement identifiable puisqu’on y
regroupe les responsables politiques issus de
familles de hauts cadres du régime, les divisions
politiques sont nombreuses. De la même façon,
du côté de ce que l’on appelle le clan de la Ligue
de la jeunesse communiste – par laquelle tous
ceux qui souhaitaient faire une carrière politique
sont passés –, on trouve une profusion de profils
qui ne partagent pas forcément les mêmes
options. Je préfère donc recourir à des critères
plus politiques.

Conservateurs contre réformateurs par
exemple ?

Oui, les vraies questions et
les vrais clivages structurants sont économiques,
sociaux et politiques. Qui veut plus de privé, qui
veut plus d’État ? Qui souhaite une ouverture plus
grande au marché global, qui n’en veut pas ? La
place du privé dans l’économie reste un débat
central en Chine. C’est celle des privilèges dont bénéficient les entreprises d’État qui sont
en situation de quasi-monopole et s’arc-boutent
sur cette position favorable, perpétuant ce que
l’on appelle en Chine les « intérêts acquis ». Ces
derniers temps, la tendance du Parti est plutôt
au renforcement du contrôle économique, type
ploutocratique, sur les secteurs de l’énergie, de
l’industrie lourde et de la construction.
Sur la question sociale, Hu Jintao et Wen Jiabao
étaient plutôt d’accord et ont, en partie, répondu
aux aspirations de la société, avançant sur les
dossiers des assurances santé, vieillesse,
chômage, etc. Il est vrai qu’en Chine, la mise en
oeuvre de ces programmes se réalise à l’échelon
municipal mais de fait, la volonté politique
était bien là, au sommet de l’État. Sur le volet
politique, en revanche, il n’y a pas eu beaucoup
de courage. On a beaucoup parlé des appels de
Wen Jiabao à la réforme politique mais cela est
resté très imprécis.

Les successeurs désignés de Hu Jintao
et Wen Jiabao se sont-ils positionnés sur
ces débats ?

Non, ils ne peuvent
pas abattre leur carte, c’est trop tôt. Comme
toujours en Chine, ils vont encore être occupés
pendant de long mois à nouer des alliances,
les renforcer, promouvoir leurs alliés, etc. Ils
y sont contraints avant de pouvoir envisager
toute éventuelle réforme. On sait d’où viennent,
familialement et politiquement, Xi Jinping et Li
Keqiang. Lors de ses expériences locales, M. Xi
a plutôt soutenu l’économie privée, principale
source d’emploi aujourd’hui en Chine. Mais on
ne sait encore rien de ce qu’il portera. Idem pour
Li Keqiang, plus proche de Hu Jintao et dont
les expériences provinciales n’ont pas laissé
un souvenir impérissable ; il ne s’est pas fait
remarquer comme un grand administrateur. L’un
des hommes à suivre de près est Li Yuanchao,
responsable de l’organisation du parti. Il a
commencé à travailler depuis cinq ans avec
Xi Jinping et est, sans conteste, quelqu’un qui
souhaite moderniser le système chinois. Estce
un réformateur pour autant ? Pas sûr. Il a
aussi été l’un des premiers à mettre en place
la police de l’Internet ce qui laisse penser qu’il
n’est pas trop favorable à un desserrement des
contrôles. Du coup, difficile de savoir ce que
porte vraiment son modernisme : les germes
d’une démocratisation ou un renforcement du
parti unique ? Là aussi, on est dans l’expectative.

De fait, les frontières entre réformistes et
conservateurs ne semblent pas toujours
très claires… Qu’en est-il malgré tout du
rapport de force entre les deux ?

L’affaire Bo Xilai (voir
encadré) a donné un léger avantage au camp
réformateur. L’ancien maire de Chongqing était
un populiste, un néomaoïste qui a déployé
une politique de la loi et de l’ordre avant tout
répressive. Au plan économique, il a endetté
Chongqing de manière très spectaculaire.
Son côté volontariste et le caractère assez
irréaliste de sa politique financière ont provoqué
beaucoup de critiques et il s’est fait des ennemis
jusqu’au sein de son propre camp conservateur.
Un camp qui a été en partie plombé par sa chute
au printemps dernier.

Les mouvements de contestation,
notamment dans la région du Sichuan contre des projets de développement
économique, se sont multipliés ces
derniers mois. Et les inégalités
sociales et les écarts de revenus ont
spectaculairement augmenté en
quelques années. La situation sociale
est-elle explosive ?

Les sources de
protestation ici ne sont pas tant le creusement
des inégalités que les cas d’injustice et les
décisions perçues comme arbitraires. Bien
sûr, les inégalités sociales engendrent de la
frustration mais elles sont moins un facteur
de tension qu’on ne le croit en Europe. Que
certains conduisent des BMW, ça passe mais si
le conducteur écrase un piéton et s’en tire grâce
à ses relations, cela génère de la colère et de la
contestation. C’est l’impunité du pouvoir qui est
le plus souvent contestée.
Concernant les mouvements de protestation
que l’on observe depuis un certain nombre
d’années, ils sont surtout le fait de Chinois de
la classe moyenne de plus en plus préoccupés
par certains problèmes, notamment sur les
questions environnementales. Bien que
ce soient des préoccupations justifiées, la
communication gouvernementale est très
mauvaise sur ses sujets, voire inexistante. Ces
réactions populaires sont donc typiques de ces
classes qui veulent être sécurisées. Pour autant,
il n’est pas certain que leurs mouvements portent
les ferments d’une contestation politique plus
large. D’autant que l’État les gère de façon plus
rapide et efficace qu’auparavant. L’an dernier
à Dalian (Liaoning), il y a ainsi eu de grosses
manifestations contre une usine chimique. Elle a
rapidement été fermée par les autorités… Avant
de réouvrir discrètement quelques mois plus tard
et de se remettre à fonctionner. Sans que cela
provoque de nouvelles mobilisations. Donc, il y
a bien des mouvements de protestation épars,
mais rien n’indique pour l’instant qu’ils peuvent
ouvrir des perspectives plus larges.

Comment les intellectuels chinois
pèsent-ils sur les évolutions politiques
du régime ?

Ils ont un poids idéologique
mais restent majoritairement proches du
régime. D’abord parce que, bénéficiant de
nombreux avantages, ils sont dans l’ensemble
plutôt légitimistes ; ensuite parce qu’ils sont
assez déconnectés des véritables problèmes
de la population, notamment les professeurs
d’université, et souvent peu au fait des politiques
publiques déployées et de leurs effets.
Pendant une dizaine d’années, les milieux
intellectuels chinois ont été dominés par ce que
l’on a appelé la nouvelle gauche. Des gens à la
fois proches du système et critiques à l’égard
d’un gouvernement qui devenait trop libéral
économiquement. Avec l’affaire Bo Xilai, cette
mouvance a perdu de sa superbe : on s’est
aperçu que celui qui était censé incarner la
lutte contre les problèmes sociaux était aussi
quelqu’un de corrompu, en tout cas bien loin
d’être irréprochable.

Va-t-on assister à un congrès « historique »
comme certains le prétendent ?

Les congrès arrivent
généralement entre deux séquences politiques
et représentent rarement un tournant. Au mieux,
ils amorcent une transition. Les résolutions
approuvées par le 18e congrès vont sûrement
évoquer quelques mesures réformistes et il va
y avoir des luttes sur ces sujets mais tout ne
transparaîtra pas et dans l’immédiat, on va rester
dans le flou. Ce qui rend ce congrès historique, ce
n’est pas tant l’arrivée d’une nouvelle génération
de responsables au sommet de l’État que la
situation dans laquelle se trouve aujourd’hui
la Chine. Ralentissement de la croissance,
hausse des tensions sociales, situations un peu
tendues de voisinage… Tout cela va obliger les
nouveaux dirigeants à faire des choix difficiles
et probablement à changer d’orientation. Mais
il est encore trop tôt pour savoir lesquels
et dans quelle direction.

Jean-Pierre Cabestan,
directeur du département
de Sciences-Politiques de
l’Université baptiste de
Hong Kong est directeur de
recherche au CNRS.

Repères

Le congrès. Légalement, et théoriquement, le 18e congrès du PCC
devrait se tenir entre le 21 septembre et le 21 décembre prochain.
L’enjeu principal de ce rendez-vous quinquennal est le renouvellement
des 9 sièges au Comité permanent du bureau politique du
congrès national du peuple. Il s’agit de l’instance majeure, celle qui
dirige la politique chinoise et fixe les orientations stratégiques du
pays. Ce congrès va marquer le départ du Président Hu Jintao et du
Premier ministre Wen Jiabao, en poste depuis mars 2003. À moins
d’une énorme surprise, on connaît déjà le nom de leurs successeurs
qui prendront officiellement leurs fonctions lors de l’Assemblée
populaire nationale en mars 2013. Il devrait s’agir respectivement de
Xi Jinping et de Li Keqiang, deux hommes nés dans les années 1950,
une nouvelle génération de dirigeants.

Une croissance ralentie. La croissance chinoise continue
de ralentir : selon des chiffres publiés en avril dernier, le produit
intérieur brut (PIB) a progressé de 8,1 % au premier trimestre 2012,
contre 8,9 % au cours des trois mois précédents ; en 2012, la création
d’emplois va tourner autour de 9 millions dans les agglomérations
urbaines, contre 12,1 millions en 2011 ; En revanche, les inégalités et
les écarts de revenus s’accroissent : en 2008, le revenu des 10 % des
chinois les plus riches était 23 fois plus élevé que celui des 10 % les
plus pauvres alors que cet écart n’était que de 7,3 % dix ans plus tôt ;
À noter que les conflits sociaux continuent de se manifester
de façon régulière.

L’affaire Bo Xilai. La première partie de l’année a été marquée
en Chine par le « scandale » ou « l’affaire » Bo Xilai. Du nom de l’ancien
maire de Chongqing, destitué en mars dernier. À la tête d’une villeprovince
de 32 millions d’habitants, ce dirigeant est connu à la fois
pour sa politique répressive, la mise en place de programmes sociaux
et ses références récurrentes à Mao… Une fibre sociale réelle mais des
méthodes brutales et très peu d’appétence pour la réforme du système
politique. M. Bo a été depuis écarté des hautes sphères du pouvoir.
Son adversaire et contre-modèle, Wang-Yang, qui l’avait précédé
à Chongqing, aujourd’hui secrétaire général du Parti à Canton, est
lui un libéral économique assumé, présenté comme un réformateur
politique. Il devrait normalement intégrer le Comité permanent du
congrès. Pour bien des observateurs avertis, cette affaire où se sont
mesurés conservateurs politiques, réformateurs économiques, héritiers
dorés et ambitieux de tous bords – nombre d’entre eux cumulant
bien souvent plusieurs de ces étiquettes –, est emblématique de la
situation politique complexe de la Chine (Lire l’article de Martine Bulard « Dans
le chaudron politique chinois
 » sur le
site du Monde diplomatique).

Enfants de princes vs Ligue de la jeunesse ? Ce 18e congrès va-t-il donner lieu à un affrontement entre les
« enfants de prince » – ces fils de hauts cadres historiques du régime
– et le « Clan de la Ligue de la Jeunesse » du PCC ? Certains y voient
l’enjeu majeur de l’échéance à venir. Mais ce clivage opposant des
« factions construites sur la base d’interprétation d’observateurs  »,
note le sinologue Jean-Philippe Béja, pourra difficilement effacer celui
définit par des critères plus traditionnels. On retiendra donc que le
futur président Xi Jinping est considéré comme un conservateur
politique ; tandis que le futur premier ministre Li Keqiang, bien connu
dans les milieux intellectuels, pencherait plutôt, lui, vers la réforme.
Fils d’un ancien dirigeant, le premier est classé dans la catégorie des
« enfants de prince » ; le second a été formé à la Ligue de la jeunesse,
cette instance du PCC à laquelle est associée Hu Jintao, le président
sortant, plutôt un conservateur politiquement et donc plus
proche de Xi Jinping…
Repères politiques brouillés, affrontements annoncés de groupes
d’intérêts économiques, il est en réalité bien difficile de savoir qui
seront les vainqueurs de ce congrès et quelle sera la ligne politique
adoptée à son issue (lire l’article de François Danjou « Les
repères brouillés du parti
 » sur le site
Question Chine.net).

Portfolio

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