Accueil > monde | Entretien par Emmanuel Riondé | 27 novembre 2011

« La RDC n’est pas sortie de la gestion mobutiste des ressources »

Des élections présidentielle et législatives se tiennent le 28 novembre
en République démocratique du Congo. Le vainqueur perpétuera-t-il
l’économie de rente à courte vue initiée par le sortant Joseph Kabila ?
Entretien avec Thierry Vircoulon, spécialiste de la région.

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Regards.fr : Va-t-on assister à des élections
libres et transparentes en
RDC, le 28 novembre ?

Thierry Vircoulon : À l’International Crisis Group
(ICG), nous avons mentionné
dans nos derniers rapports un certain nombre
d’anomalies en ce qui concerne l’enregistrement
électoral. On compte 6,3 millions d’électeurs de
plus dans le pays depuis les élections de 2006,
et cette augmentation est particulièrement nette
dans les provinces de l’Est plutôt favorables à
Joseph Kabila et à son Parti du peuple pour la
reconstruction et la démocratie (PPRD). Par
contre, à Kinshasa, la capitale traditionnellement
dévolue aux forces d’opposition, cette
augmentation est bien moindre. On peut donc
avoir des doutes.

Regards.fr : Quels sont les enjeux de ces élections
législatives et présidentielle ?

Thierry Vircoulon : Le principal est la consolidation du système démocratique
congolais : ces élections vont faire
figure de test pour les autorités. En 2006, le
scrutin avait été entièrement organisé, financé et
sécurisé par la communauté internationale. Ce
n’est pas le cas cette année, même si l’UE reste
le principal financeur et que l’ONU va apporter
un appui logistique. Est-ce que les autorités vont
être capables d’organiser correctement ce scrutin,
et démontrer ainsi qu’après 30 ans de régime
de parti unique et une transition démocratique
ratée en 2005-2006, cette transition est
désormais sur de bons rails ? Elles ont pris du
retard dans la préparation du processus électoral,
ce qui a déjà provoqué des problèmes dans
l’organisation du scrutin.

Regards.fr : Quel est le bilan de Joseph Kabila à propos
duquel l’ambassadeur américain
disait
« il fait peu et dit encore moins » ?

Thierry Vircoulon : Le bilan de ces cinq dernières années, où il a été
pleinement au contrôle [entre 2003 et 2006, il
avait partagé le pouvoir avec Jean-Pierre Bemba,
premier ministre, ndlr
], est très mitigé. Sur la
mise en place des institutions démocratiques
mais aussi sur le plan du développement. Son
programme de 2006 qui annonçait de vastes
chantiers dans les domaines du logement, de la santé et de l’éducation a produit des réalisations
extrêmement modestes concentrées essentiellement
sur la réfection des boulevards centraux
des principales villes du pays ! Ce qui est un
peu court en matière de lutte contre la pauvreté.
Sans compter que ces travaux ont été réalisés
avec l’argent des Chinois et des programmes
européens d’aide au développement. Aucun
denier public congolais n’a été engagé.
En fait, le système consistant à vivre sur les
recettes plus ou moins opaques du secteur
minier perdure. Cela reste la principale source
de revenus de l’État comme la principale
source de clientélisme.

Regards.fr : Les ressources, notamment le cuivre
et le cobalt, valent au pays son surnom
de « scandale géologique ». Le premier
ministre a d’ailleurs déclaré que la RDC
ne savait pas
« mettre en valeur » ses richesses…
En réalité ne seraient-elles pas
plutôt pillées ou confisquées ?

Thierry Vircoulon : Le premier ministre dit vrai en ce qui concerne
la forêt, le pétrole mais aussi le potentiel minier
en réalité bien plus important que ce qui en
est extrait aujourd’hui. Pourquoi ? Le système
précédent était construit sur le pillage de ces
ressources. Mais le pillage, c’est comme la corruption,
il faut être deux, et aujourd’hui encore,
les élites congolaises sont les premières à
vendre leur pays.
Les autorités jouent au jeu de la redistribution
des permis d’exploitation. Des sociétés écrans
sont créées, elles achètent des permis d’exploiter
pour ensuite les revendre à des sociétés
identiques ou à de véritables entreprises. Ainsi, il
y a eu en octobre des ventes d’actifs miniers par
la Sodimico et la Gécamines [les sociétés d’État
d’exploitation minière au Katanga] à des prix en
deçà du marché. Le FMI s’en est inquiété et a demandé
des explications. Affaire en cours. Le pays
n’est en réalité pas sorti de la gestion mobutiste
en ce qui concerne l’exploitation des ressources.
On est dans des logiques de trader à courte vue.

Thierry Vircoulon, chercheur, est
responsable du programme
Afrique centrale
de l’International
Crisis Group (ICG), une organisation non gouvernementale travaillant pour la prévention et la résolution des conflits armés. www.crisisgroup.org

Les Kivu, piraterie en « zone grise »

À l’est du pays, dans une région des grands lacs
toujours secouée par les conséquences du
génocide rwandais de 1994, les provinces
du Kivu restent en proie aux groupes
armés : « Rien n’est réglé, résume Thierry
Vircoulon. L’accord signé en 2009 entre
Kigali et Kinshasa a permis de stabiliser
la confrontation avec le Rwanda, mais les
groupes armés sont toujours là. L’armée
congolaise, qui reste largement impayée et
inorganisée, est incapable de les maîtriser.
Du coup, malgré la présence de quelques
services de l’État, les Kivu constituent
aujourd’hui une sorte de zone grise où se
maintient un banditisme militarisé. Et
depuis quelque temps – c’est la mode dans
la région – des groupes Maï-Maï se sont
même mis à la piraterie sur le
lac Tanganyika.
 »

Vu ailleurs sur le web

Le blog de Colette Braeckman, journaliste belge spécialiste de la région des Grands lacs.

Les rapports et briefings de l’International Crisis Group sur la RDC.

Le dossier que l’hebdomadaire Jeune Afrique consacre à l’élection en RDC.

Portfolio

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