Accueil > actu | Par Jackie Viruega | 1er octobre 1999

« La réflexion sur l’école ne doit pas être auto-centrée »

Entretien avec Nicole Borvo

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La réflexion sur l’école doit avoir lieu en fonction des buts que se fixe la société entière : quel système éducatif veut- elle ? Missions de l’école, structures, fonctionnement, savoirs, rapport au travail, rapport à la citoyenneté : un grand débat démocratique est indispensable.

Les questionnements sur le système éducatif semblent dispersés et contradictoires. Lestés de querelles byzantines pour savoir si l’école éduque ou instruit (1), ils accusent une difficulté à dessiner un projet éducatif crédible : et légitime aux yeux de l’opinion : à la hauteur (politique) de la réforme de Jules Ferry ou du plan Langevin-Wallon. Mais est-ce faisable ? Avec tous ses défauts, le système éducatif fonctionne, bon an, mal an, grâce aux enseignants et grâce aux élèves !

N.B. : Il est certain que si le débat sur l’école se réduit à un face à face entre le gouvernement de gauche, plus précisément le ministre Claude Allègre, et les enseignants, il est bien mal engagé. Cela pèse lourd. Les nombreux ouvrages parus lors de cette rentrée scolaire manifestent un grand désarroi.

L’expansion numérique des élèves et l’obtention du baccalauréat par plus de 60 % d’une classe d’âge constituent des succès du service public national d’éducation. Les acquis et les mérites des enseignants ne sont pas en cause. Mais la société se trouve face à de nouveaux enjeux et de nouveaux problèmes. L’explosion des connaissances, la révolution informationnelle appellent un développement sans précédent de la culture et de la formation pour le plus grand nombre. Comment relever ce défi ? Notre système éducatif paraît de ce point de vue en bout de course. Doit-on renvoyer les problèmes de l’école à la société ? A l’évidence, l’école subit les maux de la société : fractures multiples, exclusion, inégalités croissantes. Mais dans sa fonction spécifique, l’école rencontre des problèmes qui lui sont propres.

Elle peut par ailleurs contribuer à en créer. Il s’agit de cerner les uns et les autres : on peut même parler de crise : pour opérer les transformations nécessaires dans le système éducatif. Je crois qu’il vaut mieux poser la question de l’école dans ces termes-là.Cette tendance à renvoyer à la société des questions qui concernent directement l’école est l’objet d’un débat qui traverse la gauche et les communistes. Ce que je dis là ne signifie pas que le système éducatif soit indépendant de la société : si on veut une société inégalitaire comme aujourd’hui où seule une élite possède savoirs, pouvoirs et richesses, l’école peut continuer à reproduire cet état de fait pendant longtemps !

Quant à la pédagogie, ce corps de connaissances au service de la transmission des savoirs n’a pas à être opposé aux savoirs eux-mêmes. Il y aurait plutôt, à mon avis, à travailler les savoirs pour faire de la pédagogie efficace, à analyser les processus d’appropriation des connaissances, à discerner l’origine des blocages. Il y aurait à faire coopérer les différents stades d’élaboration du savoir et les différents lieux de cette production : la recherche, l’université, les lieux de scolarisation, les instituts de formation des maîtres, les entreprises. Tout cela devrait se croiser bien davantage.

Ces blocages sont souvent imputés à la confrontation entre la logique socio-culturelle du milieu scolaire et celle d’élèves étrangers à ce milieu ...

N.B. : Un nombre beaucoup trop grand d’élèves se trouvent en échec faute de s’approprier les savoirs. Sans doute, les difficultés sociales qui pèsent sur certains enfants obèrent leur capacité à intégrer sans problèmes le milieu scolaire. Mais s’il faut s’attaquer à l’échec scolaire, la question du sens des savoirs dépasse ce dernier. Elle concerne une masse d’élèves beaucoup plus importante. Elle interroge plus largement les modes de transmission et la nature des connaissances, en rapport à la fois avec la crise de la société et l’évolution des savoirs.

La dépendance n’est-elle pas trop grande entre le cursus scolaire et l’emploi ?

N.B. : Qu’une part importante de la population et de la jeunesse connaissent le chômage a des effets sur l’école. Le rapport est étroit entre diplôme et emploi et, comme le travail est de plus en plus complexe, la tendance ne se retournera pas. Les familles reportent sur le système éducatif les angoisses que provoque la rareté des débouchés professionnels. En période de plein emploi, les tensions n’atteignaient pas cette intensité. Aujourd’hui, les élèves qui sont dans l’intégration forte et s’échinent à réussir connaissent un stress éprouvant ; ceux qui pensent qu’ils n’auront pas le droit à l’intégration, une angoisse douloureuse qui les démobilise. Ce problème-là est dans la société, pas dans l’école. Cela ne doit pas empêcher la réflexion sur les rapports entre diplôme et vie professionnelle, d’autant que la formation ne s’arrête pas avec l’école.

La seule réduction des inégalités motive-t-elle une transformation du système éducatif ?

N.B. : Les inégalités scolaires sont multiformes et omniprésentes. Elles correspondent aux lieux (les départements, les quartiers), aux recrutements et aux dotations des établissements, aux filières d’enseignement, aux contenus de ces enseignements, aux débouchés, à la valeur sociale des diplômes... Leur indispensable réduction concourt au partage le plus large possible des pouvoirs et des savoirs. Il s’agit de plus et mieux former et informer. Pourquoi ? Pour donner à tous les enfants et adolescents le plus de capacités individuelles à maîtriser leur destin, de citoyens, de travailleurs, d’individus. C’est le but unique.

Et l’école doit être responsable de tout cela ?

N.B. : Les familles jouent évidemment le premier rôle dans le devenir des enfants. Mais l’école est la seule institution commune de culture et de formation que garantisse la collectivité publique. L’évolution des connaissances et du travail, les aspirations des individus exigent que chacun puisse se former tout au long de sa vie. La formation continue est un droit indispensable à conquérir mais n’enlève rien à l’importance de la formation initiale, au contraire : l’école doit pouvoir dispenser, à égalité, la culture la plus large et la plus solide possible, pour mettre chacun en mesure de maîtriser les évolutions futures. On est loin du compte ! Les difficultés à prendre ce problème à bras le corps sont telles que les risques existent de remettre en cause le principe d’un enseignement unique de qualité dispensé à égalité.

Risques perceptibles dans les protestations contre le coût de l’Education nationale (620 milliards de francs) ?

N.B. : Pas seulement ! La vague libérale qui domine la planète, et notre pays, imprime le système éducatif et ne concerne pas seulement le budget de l’Education nationale, mais l’enseignement lui-même. Certains disent qu’une formation continue efficace rend moins utile une formation initiale forte. De toute évidence, un lien direct existe entre le refus de voir partagés les pouvoirs que possède une mince frange de la population et les protestations contre le coût de l’école pour la collectivité. Oui mais l’école est le bien de la société entière et c’est elle qui décide du budget qu’elle y consacre.

Restreindre les dépenses d’éducation, c’est abaisser la qualité pour tous. Les aménagements ponctuels ont toujours abouti à "déshabiller Pierre pour habiller Paul". Cela dit, les moyens ne sont que ce qu’on en fait. Il ne s’agit pas d’en réclamer pour en rajouter : c’est inutile si on ne s’interroge pas sur ce qui ne fonctionne pas. Et puis qui doit payer ? L’impôt ? Les familles ? D’autres partenaires comme les entreprises ? Celles-ci devraient contribuer davantage, par le biais de la fiscalité et sur la base des énormes profits qu’elle tirent de la productivité croissante du travail. Trouver des richesses pour financer l’éducation, voilà une question loin d’être définitivement résolue.

J’entends dire "le quantitatif, c’est fini, faisons du qualitatif, cela coûtera moins". C’est inacceptable ! Le qualitatif coûte si on veut aller le plus loin possible dans le partage des savoirs : en réduction des effectifs, en équipe pédagogique, en formation des maîtres, en recherche, en équipements, etc. Parce que le service public est le mode le plus démocratique pour dispenser de l’instruction, la collectivité publique doit redistribuer plus d’argent, mais en revoyant les contributions des différents acteurs sociaux.

Quelles propositions pour tenter de sortir des difficultés ?

N.B. : Un grand débat démocratique, sur les missions de l’école, ses structures, son fonctionnement, les savoirs, le rapport au travail, le rapport à la citoyenneté. Les discussions d’experts sont trop éloignées de l’ensemble de la population. La réflexion sur l’école ne doit pas être auto-centrée mais avoir lieu en fonction des buts que se fixe la société : soit la pérennisation des dominations et des ségrégations, soit leur dépassement. Quelle école veut- elle ? Le débat constitue le seul moyen de ne pas laisser la main aux défenseurs du système tel qu’il est, ni à ceux qui veulent le casser. C’est de la vie de la cité qu’il s’agit. Citoyens et responsables politiques doivent y participer. Je souhaite que le PCF joue un rôle pour lancer ce débat, en tant que force politique et avec sa spécificité : inscrire, dans un projet plus large de transformation sociale, un projet de transformation du système éducatif, sa réponse aux enjeux de formation actuels. Ce ne peut être qu’un travail sérieux et lisible, impliquant les communistes et tous ceux qui se situent dans une perspective de transformation de la société. Un collectif est formé, qui lance un appel à toutes les contributions, de la part des acteurs du système d’éducation, des jeunes, du monde du travail, des associations, des élus. Une initiative aura lieu au printemps qui présentera les résultats ce ce travail préparatoire.

* Secrétaire nationale du PCF, responsable des questions de société.

1. NDLR : L’école, un des principaux lieux de socialisation des enfants et des adolescents, a pour spécificité d’éduquer en instruisant. C’est un fait. C’est aussi l’opinion de la majorité des Français.

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