Emiliano Zapata Salazar (1879-1919), leader de la révolution mexicaine (1910-1920), et ses hommes..
Accueil > politique | Par Roger Martelli | 19 avril 2011

La révolution n’est pas dans le rétroviseur

L’esprit de révolution est d’actualité.
Mais si toutes les révolutions
ont des points communs,
rassembler les ingrédients n’est
pas suffisant. Et vouloir calquer
les références du passé n’est pas la solution.

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La révolution n’est pas intemporelle, elle est
toujours celle d’une époque et d’un système
social. « La » révolution, à vrai dire, n’existe pas.
Il y a « des » révolutions. La révolution puritaine
anglaise du XVIIe siècle, la Commune de Paris de
1871, les marches de l’automne 1989 à Berlin
et les manifestations du Caire en janvier ne se
superposent pas. Elles ne se ressemblent pas, et
pourtant du fondamental les rassemble : à la différence
du coup d’Etat qui vient « d’en haut », une
révolution est une irruption « du bas ». Son éclatement
signale que la légitimité a cessé d’être
du côté de la loi, que le cadre institutionnel est
obsolète et que le moment est venu d’envisager
une refondation dans l’ordre politique.

Des ruptures nécessaires

Il montre en même temps que le système global
dans lequel baignent les institutions a cessé
de permettre l’amélioration de l’état des choses
existant et qu’il est dès lors devenu nécessaire
d’envisager des ruptures. Pas seulement dans
la sphère politique, mais dans les logiques générales
qui ordonnent le fonctionnement des
sociétés. La révolution est ce moment populaire
intempestif par où s’exprime l’exigence de remettre
d’un coup toutes les pendules à l’heure.
Elle pointe quand se réduisent les marges de manoeuvre
à l’intérieur d’un système inchangé. On
en est là, en France, aujourd’hui. Fonctionnelle
pour la croissance des avoirs privés, la société
ne l’est pas pour le développement des capacités
humaines. Dès lors, les résidents doutent,
l’incertitude tourne au mécontentement, à l’indignation
et à la colère. Parler de rupture n’est pas
une incongruité ; c’est même une nécessité.

Mais la rupture peut très vite fonctionner comme
une notion vide. Tout désir de rupture ne porte
pas vers le progressisme ; toute révolution n’est
pas positive. Quand la colère se couple avec le
ressentiment (tous pareils, tous contre nous),
quand elle se dresse, non contre les possédants
ou les puissants – trop loin, trop abstraits –, mais
contre le proche, « l’autre », le voisin, l’immigré,
le nouveau pauvre, alors l’esprit de lutte glisse
vers l’amertume et la haine : c’est la révolution
fasciste, virulente ou larvée. Quand la colère se
tourne contre l’Etat, la dépense publique (trop
de fonctionnaires), la redistribution (trop d’assistanat),
quand elle prétend promouvoir les compétents
et les efficaces contre les médiocres et
les fainéants, on a au bout du chemin la révolution
reaganienne. En bref, la colère sans l’espérance peut tendre à faire de la rupture une contre-révolution…

En second lieu, nous restons dominés par des
modèles qui, de fait, nous placent dans une
impasse : ou bien l’évolution graduelle, électorale
et parlementaire ; ou bien le basculement
dans un temps court, par une sorte de moment
magique où s’affrontent deux violences, celle
des dominants et celle des dominés. Envisager
la révolution par la violence populaire organisée
et contrôlée a conduit aux dérapages et à l’Etat-
Moloch ; ignorer la force potentielle de la violence
des dominants, a conduit à l’irréalisme et à
l’échec (le Chili). Faut-il se préparer à la violence
inéluctable ou faut-il se demander comment,
dans l’action collective massive, se créent les
conditions d’une impossibilité de recours à la
violence ? Si la seconde option apparaît comme
la plus raisonnable, alors la rupture n’est ni dans
le gradualisme de la réforme ni dans la concentration
« du » moment révolutionnaire.

L’insupportable et le souhaitable

« Une » révolution peut se déclencher, sans
programmation ; « la » révolution ne peut être
qu’un processus qui inclut à la fois des moments
d’accélération et de seuil, et des temps
de respiration, aucune société ne pouvant
décemment vivre sur le registre de la tension
permanente. Du temps long… et pas d’enlisement.
Ce qui compte ce n’est pas la succession
des moments paroxystiques, c’est la cohérence
des pratiques transformatrices : la cohérence
des réformes engagées – ce que l’on appelle
le projet – et celle des méthodes de la mobilisation
collective.

Une révolution n’est rien d’autre que le temps
plus ou moins long qui sépare l’insupportable
contre lequel on se dresse et le souhaitable que
l’on espère, mais dont, au départ, on n’est pas
toujours sûr qu’il soit possible. Ce qui manque
aujourd’hui, c’est la conviction de cette possibilité.
Ce n’est pas qu’ait disparu la capacité à
rêver d’un monde remis sur ses pieds, le désir
passionné que les valeurs humaines ne soient
pas de simples mots gravés dans nos grandes
déclarations. Mais ce que l’on ne sait pas très
bien, c’est comment passer de l’espérance
d’hier à celle d’aujourd’hui et de demain.

On a voulu hier échapper au gouffre de la
concurrence et de la tyrannie des marchés ; on a
eu la tutelle de l’Etat, jusqu’à la démesure. De ce
fait, nous nous trouvons dans un état d’étrange
incertitude : il faut faire franchement autrement ;
en même temps, on doute encore de la possibilité
de le faire vraiment. Dès lors, le spectre
des comportements possibles est restreint : qui
veut éviter le pire est tenté par le moindre mal
de l’adaptation au système ; qui veut dire sa
colère se résigne aux coups de pied solitaires
dans la fourmilière. Au bout du chemin, on peut
alors trouver de la résignation ou de la révolte,
de l’adaptation revendiquée ou de la radicalité
affirmée, mais pas une révolution.
De quoi a-t-on besoin pour que se construise
enfin un processus de rupture avec l’ordre dominant ? D’agitateurs professionnels ? La société
bouge, et rudement. De guides éclairés ? Il y a de la pensée critique à profusion. Ce qui manque,
ce ne sont pas les ingrédients, mais le liant et… la
marmite. Il manque la cohérence d’un projet partagé
et le lieu politique pour réussir le partage.

On peut penser que, en attendant la grande
impulsion insurrectionnelle de la révolution, on
rassemble les plus convaincus, les « révolutionnaires
 » déjà acquis, pour débusquer les illusions
« gradualistes » et entretenir la flamme au coeur
des combats réels, en évitant le pouvoir qui corrompt.
On peut penser que, pour préparer le moment
du grand basculement légal, on reconstruit
le grand parti républicain qui, à l’instar du socialisme
expansif d’avant 1914, éduquera le peuple
jusqu’à ce qu’il prenne conscience que le temps
est venu de changer la société. On souffle sur la
braise ou on éduque : dans les deux cas, c’est le
« on » – « le » parti – qui est au centre de tout. Explicite
ou non, le plus stratégique resterait dans le
noyau qui sait, qui ne s’en laisse pas conter, qui
résiste et qui guide : forme ultime de cette vieille
idée selon laquelle le peuple dominé ne peut pas
aller par lui-même au-delà de la pensée de ses
dominants. Le peuple du XXIe siècle a assez de
savoirs pour agir…

La magique rupture

L’esprit de révolution est d’actualité, mais il ne se
pense pas avec l’oeil sur le rétroviseur. Il est fort ;
potentiellement il peut être majoritaire à gauche. Il
lui reste à faire force politique. Comment ? En tout
cas, pas à l’ancienne. A chaque ère sa révolution ;
à chaque révolution sa construction collective.
Aller d’une échéance électorale à l’autre est de
moins en moins convaincant ; se préparer mentalement
au choc frontal ultime est inefficace.
Il ne suffit pas d’être républicain, communiste,
écologiste ou marxiste : il faut être un peu de tout
cela… et quelque chose d’autre. Il ne suffit pas
d’attendre que, dans le mouvement critique existant
– le mouvement social… – s’opère spontanément
l’alchimie subtile qui produira le sursaut et la
magique rupture. Il faut façonner quelque chose
qui assume les fonctions qui ont été longtemps
celle des partis, mais sans ignorer ce qu’on été
les limites de la « forme parti » calquée sur le fonctionnement
hiérarchique de l’Etat. La révolution ne
procédera pas « des » partis et a fortiori « du » parti
 ; elle ne se construira pas sans construction politique
pérenne : les deux affirmations sont vraies
en même temps ; elles sont fausses séparément.

Eviter la répétition

La tradition révolutionnaire n’est pas devant un
champ de ruines. Tout n’est pas à reprendre à zéro.
Et pourtant l’ancrage dans une glorieuse tradition
ne suffit pas à dessiner l’ossature des réponses
nécessaires. Il ne manque pas de matériaux pour
reconstruire. Sachons toutefois au départ que la
tâche est du registre de la refondation et non de
la répétition. Il faut de l’activité et de l’organisation
politique spécifique – le « mouvement des mouvements
 » est à mes yeux un mythe – mais cette
activité sera infirme si elle ne recompose pas en
profondeur l’articulation du syndical, de l’associatif
et du partisan. Il faut de l’organisation durable,
comme l’ont menée les partis, mais en rompant
avec les logiques de délégation permanente et de
professionnalisation masculine de fait. Il faut que
les catégories populaires se sentent représentées,
mais surtout qu’elles trouvent les ressorts
pour s’impliquer.

En bref, il faut poursuivre la leçon des révolutionnaires
d’hier, jacobins, libertaires, socialistes,
bolcheviks, syndicalistes révolutionnaires ; mais
nous ne rejouerons pas leur histoire. A l’intérieur
d’une gauche de gauche, trois mots devraient
être travaillés ensemble, à égalité de dignité : rupture,
car l’adaptation au système est un leurre ;
rassemblement, car aucune pratique, aucune tradition
critique ne peut prétendre à l’hégémonie
sur le grand tout de l’alternative ; novation, car
moins que jamais la fidélité ne saurait se réduire à
l’imitation.

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