Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er octobre 2007

La révolution rock’n’roll

Alors que le cultissime Elvis Presley faisait la une des magazines, pour les trente ans de sa mort, la Fondation Cartier a choisi de ne pas mettre l’accent sur un seul homme, fût-il une étoile, mais sur les origines du rock’n’roll. Un mouvement musical populaire, à la croisée du social et du politique.

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Au début, le directeur de la Fondation Cartier, Alain-Dominique Perrin, avait imaginé une exposition sur le rock’n’roll des années 1950. Au final, le parcours inclut aussi la période qui précède, celle des fondations. Ce choix permet de planter le décor de l’Amérique puritaine et ségrégationniste dans laquelle prend racine cette fièvre musicale nouvelle qui se propage rapidement sur les ondes radiophoniques et télévisuelles. Revenir aux sources, c’est aussi se tourner vers le Sud des Etats-Unis où mûrissent et se mélangent des influences noires autant que blanches. C’est, au fond, mieux appréhender l’ampleur du bouleversement total, aux ramifications culturelles, sociales, technologiques et politiques, qui s’est produit autour de symboles comme Elvis Presley qui en fut le catalyseur. Sans minimiser l’extraordinaire impact de l’idole des jeunes, dont on peut voir les portraits réalisés par le photographe Alfred Wertheimer, l’institution culturelle parisienne rend hommage à tous les pionniers : Fats Domino, Bo Diddley, Eddie Cochran, Chuck Berry, Jerry Lee Lewis, Carl Perkins, Bill Haley, Little Richard... Mais aussi aux courants qui les ont nourris, de la country tendance terroir au boogie-woogie, du jazz au gospel et au blues. « Je ne trouvais pas très intéressant que le public quitte l’exposition en pensant que c’est Elvis Presley qui a inventé le rock’n’roll » , explique Gilles Pétard, co-commissaire général de l’exposition, grand collectionneur de musique noire. Une partie de ses trésors se trouve d’ailleurs exposée boulevard Raspail.

Effervescence

On est loin de l’anecdote, avec les affiches, disques, photos, coupures de presse, etc. Tous ces objets parlent du contexte, des enjeux et des mythes qui travaillent les décennies 1940-1950. Les magazines d’époque traduisent l’état d’esprit du lecteur conservateur : « Dans la presse grand public comme Life et Look (les Paris Match américains de l’époque), on sent une peur. On voit que les gens ont l’impression de marcher sur de la dynamite » , affirme Gilles Pétard. En outre, le graphisme annonciateur du pop art des posters, les juke-box fluorescents et autres objets au design cosmique illustrent à merveille l’effervescence d’un monde moderne en proie à des transformations technologiques sans précédent. Un monde qui voit la télévision faire son apparition dans les foyers, la consommation changer d’échelle, et qui rêve de conquête spatiale. En ouverture de l’exposition, un long documentaire datant de 1984 met en perspective cette irruption du rock’n’roll dans la société américaine. Les organisateurs, qui avaient songé un temps à réaliser leur propre film, ont été bien inspirés d’introduire leur parcours avec celui de Patrick Montgomery et Pamela Page. D’autant que ce n’est pas qu’un alibi, mais un fil qui se déroule tout le long de l’exposition. Au sous-sol, les photographies de Marion Post-Wolcott, Jack Delano et Russell Lee, prises dans les années 1940, dressent un panorama du Sud pauvre des Etats-Unis. Et pour clore ce voyage visuel et auditif, une fresque murale prenant la forme d’un patchwork acidulé, qui juxtapose événements politiques et actualité musicale.

La séquence retenue s’étale de 1939 à 1959. D’aucuns pourront s’étonner de la première date. On aurait pu remonter au milieu des années 1920, lors des premiers enregistrements de blues, de jazz et de country. Moins lointaine, la date de 1938 « aurait été plus pertinente » , admet Florent Mazzoleni, critique rock, spécialiste de la musique sudiste. « Pour la première fois cette année-là, des artistes issus du swing, un courant du jazz qui bat son plein, et du boogie-woogie, des bluesmen et des chanteurs de gospel sont présentés sur une grande scène new-yorkaise, le Carnegie Hall, où se font et se défont les statuts de vedettes. Cette édition est organisée par John Hamon, le découvreur de Billie Holiday, de Bob Dylan ou encore de Springsteen. » Des artistes noirs venus du Sud, devant un public blanc vivant au Nord. Une première.

Le jazz, le boogie-woogie, le blues et le gospel ont mûri loin de la côte Est, de New York comme des autres grandes métropoles sophistiquées. De Kansas City à La Nouvelle-Orléans, cette partie du pays est au carrefour de multiples inspirations. Elle devient ainsi le creuset de musiques nouvelles, hybrides et endiablées. Dans ce Sud mystique, au fil des interactions entre les populations noires, et parfois la communauté blanche, des liens se créent. Des musiciens noirs se mettent à écouter des blancs, et inversement. Commence à voir le jour un blues électrique, urbain, assaisonné de musique country, qui prendra quelques années plus tard le nom de « rock’n’roll ». Louis Jordan, qui vient des grands orchestres de jazz, fait partie des pionniers. Il y a aussi Roy Brown, Wynonie Harris, ou encore Fats Domino. De petits labels indépendants comme « King » à Cincinnati ou « Sun », le studio de Sam Phillips à Memphis, s’intéressent à ces artistes. Mais le mouvement est encore balbutiant. Il n’a pas trouvé de figure acceptable aux yeux de la classe moyenne blanche, capable de le personnifier.

Transgressions

Si le jeune Elvis met le feu aux poudres, au milieu des années 1950, ce n’est donc ni parce qu’il est l’inventeur du rock’n’roll, ni parce qu’il enregistre le premier disque du genre : Bill Haley a sorti quelques mois avant lui Rock around the clock . Mais il a déjà trente ans, quand Presley n’en a que dix-huit... Les clichés d’Alfred Wertheimer exposés au rez-de-chaussée capturent le magnétisme, la sensualité, qui émanait de ce post-ado quasi imberbe. Il vivait dans un quartier pauvre de Memphis, écoutait du gospel à l’église et rêvait du style flamboyant des cadors de Beale Street, l’artère principale de Memphis, où il traînait le samedi après-midi. Le King chante frénétiquement, et lorsqu’il danse, il ne se contente pas de battre la mesure du bout du pied, il bouge tout son corps, se déhanche, remuant le pelvis... Avec lui, les prolos sudistes, les loulous, ont enfin droit de cité. « Le rock’n’roll a permis une sorte de dérèglement social » , assure Florent Mazzoleni. Le dérèglement est aussi politique : l’alliance entre les franges les plus basses de la société, noires et blanches, par-delà les clivages ségrégationnistes, transgresse l’apartheid qui sévit aux Etats-Unis. En 1955, trois artistes noirs sortent de l’ombre : Little Richard avec Tutti Frutti , Chuck Berry avec Maybellene et Bo Diddley avec Bo Diddley et I’m a man . L’élément déclencheur, c’est Elvis, qui a enregistré en 1954 son premier single (That’s All Right) chez Sun Records.

Croisement culturel

Ce croisement culturel contribue à faire du rock’n’roll un trait d’union entre deux populations opprimées. C’est grâce à cette musique qu’on assiste aux premiers concerts dont les têtes d’affiche sont métissées, à l’instar de leur jeune public.

Cela ne s’était jamais vu aux Etats-Unis, du moins dans de telles proportions. Les Blancs qui venaient écouter du jazz à Harlem représentaient, en réalité, une infime minorité. « Avant, il y avait des radios blanches et noires. Sur les premières, on n’écoutait jamais de rythm & blues. C’est grâce à des disc-jockeys pionniers comme Allan Freed qu’elles commencent à passer les versions originales des enregistrements plutôt que les fades contrefaçons faites par des Blancs » , raconte Gilles Pétard. La reprise d Tutti Frutti par Francky Lymon, visible dans le documentaire présenté à la Fondation Cartier, en est presque drôle tant le chanteur est statique et policé...

Civil Rights Act

Cette révolution musicale inquiète l’Amérique bien-pensante. Le film de Patrick Montgomery et Pamela Page pointe ce titre, paru dans un journal : « Le rock’n’roll fabrique-t-il des délinquants ? »  ; ou cette phrase dite à la télévision : « Si on appelle ça l’idéologie communiste, je crois qu’on tape dans le mille » ... De nombreux maires, qui ont l’impression d’être assis sur de la dynamite, interdisent les concerts de rock dans leur ville « Sous leur air futile, leurs tenues de scène et leurs propos extravagants, les rockers participent implicitement à la reconnaissance de la culture noire. La musique est le seul moyen d’expression susceptible d’être entendu par tous. Elvis, Buddy Holly, Jerry Lee Lewis et les autres ne l’ont pas pensé, mais ils ont permis un changement des mentalités, affirme Florent Mazzoleni. C’est cela qui était contestataire, même si les paroles du rock sont souvent stupides, ce sont des onomatopées, des bluettes, la connotation est très sexuelle. » De fait, les débuts du rock’n’roll coïncident avec les premiers pas du mouvement pour les droits civiques. Le milieu des années 1950 est, en effet, marqué par deux événements importants : l’arrêt Brown, qui interdit la ségrégation dans les écoles, et l’affaire Rosa Parks, arrêtée pour avoir refusé de céder sa place à un Blanc dans un bus à Montgomery, dans l’Alabama. Les bases du Civil Rights

Act (1) de 1964 sont ainsi posées.

1959 marque la fin d’un cycle. Dans diverses circonstances, la carrière de plusieurs artistes s’interrompt brutalement. Le son brut et dur des origines se polit. Les vedettes déjantées sont remplacées par des « teenage idoles » insipides. L’industrie médiatique et discographique, qui avait donné les moyens au rock’n’roll d’un succès populaire, massif, a peut-être précipité la fin du premier acte.

M.R.

Paru dans Regards n°44

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