Accueil > politique | Entretien par Marion Rousset | 22 mars 2012

« La rupture de la décence »

Au terme du mandat
présidentiel,
les sociologues
Michel Pinçon et Monique
Pinçon-Charlot reviennent
sur les principales mesures
qui ont valu à Nicolas
Sarkozy son titre de « Président
des riches ». Entretien.

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Regards.fr : Nicolas Sarkozy, qui a tourné
la page du bling-bling,
a-t-il varié dans la politique
qu’il mène à l’égard des
riches ?

Michel Pinçon et Monique
Pinçon-Charlot :
Non. Cet abandon de l’exhibitionnisme
libéral, de ce culte
de l’argent des premiers mois
du quinquennat, n’avait pas
pour objet ou pour cause une
soudaine conversion au social.
C’était plutôt une tentative d’infléchir
des sondages d’opinion
qui annonçaient la débâcle.
La rupture qui était un axe du
programme sarkozien avait bien
lieu, mais elle était celle de
la décence. L’indécence des
propos tenus, des postures,
des mimiques, des intonations
était sans doute inspirée par un
vague populisme, d’autant plus
vague que Nicolas Sarkozy est
très loin dans l’espace social
comme dans l’espace urbain
des catégories sociales qu’il
entendait peut-être séduire
avec ce vrai-faux parler de ceux
qui veulent « faire peuple ». Ses
attitudes corporelles et langagières
avaient peu à voir en
réalité avec les façons et les
parlers des gens modestes. Par
ailleurs, le gavroche caricatural
par son manque de connaissance
du sujet à imiter s’acoquinait
dans le même temps beaucoup
trop visiblement avec les
« gavés » du libéralisme. Cette
incohérence a très vite fait
percevoir le côté bonimenteur
d’un Nicolas Sarkozy de moins
en moins crédible en tant que
président de la République.

Regards.fr : Pouvez-vous retracer la
chronologie des mesures
à l’avantage des plus favorisés ?

M. Pinçon et M.
Pinçon-Charlot :
Difficilement, car les mesures
s’entrecroisent de manière
à rendre ces avantages peu
perceptibles. Ainsi la suppression
du bouclier fiscal a été
accompagnée d’une réforme
de l’impôt de solidarité sur la
fortune (ISF). Cette suppression
a coûté quelque 600 millions
d’euros aux plus riches. Le
seuil de l’ISF étant relevé et les
taux d’imposition étant abaissés,
au même moment, il s’en est suivi une diminution importante
du nombre des assujettis.
Ils étaient 562 000 en 2010, ils
sont 300 000 de moins pour
l’exercice 2011. Pour les contribuables
qui restent redevables
à l’ISF, le taux d’imposition sur
la dernière tranche passera de
1,8 % à 0,5 %, ce qui allège
considérablement leur impôt.
La pression fiscale sur les plus
nantis a baissé de près de deux
milliards d’euros. Le solde est
positif : les plus riches paient
moins d’impôts après la réforme
qu’avant. Mais évidemment
la communication élyséenne
s’est contentée de mettre
l’accent sur la suppression
du bouclier fiscal.

Regards.fr : Il y a chez Nicolas Sarkozy
tout un art et une manière
de brouiller les cartes.
Vous évoquiez récemment
« ce charmant oxymore
de TVA sociale »…

M. Pinçon et M.
Pinçon-Charlot :
Les deux termes sont contradictoires.
La TVA est le contraire
d’un impôt « social » qui réduirait
les écarts de revenus. En
étant le même pour tous, il
maintient la dispersion des revenus
disponibles mais, en valeur
absolue, si les ménages les
plus fortunés vont évidemment
contribuer davantage aux recettes
de l’État, car ils consomment
plus, les ménages les plus
modestes vont voir leur situation
déjà précaire s’aggraver.
Sur un salaire de 1 300 euros,
une hausse de 2 % de la TVA
représente 26 euros si elle
s’applique à la totalité des
revenus. À l’autre extrémité
de la société, un revenu de
15 000 euros taxé de 2 %
supplémentaires rapporte
300 euros€ aux recettes fiscales.
Mathématiquement, en
valeur relative, l’effort est le
même, mais en valeur absolue
les 300 euros sont négligeables
pour les revenus les
plus élevés, alors que tout euro
compte dans un budget de
1 300 euros.
Nous pourrions aussi parler des
annonces péremptoires qui débouchent
sur le néant. Il en est
ainsi pour la suppression des
paradis fiscaux qui, en 2009,
en prélude à la réunion du G20
à Pittsburgh, avaient été déclarés
anéantis. Rien de moins.
Aux dernières nouvelles ils se
portent bien, merci. BNP Paribas
y dispose toujours d’environ
180 filiales. LVMH (groupe
Arnault) en possède 140. Ces
filiales sont mobilisées pour optimiser
la fiscalité des sociétés.
Avec les prix de transfert par
exemple. La société mère, localisée
en France, vend au prix de
revient, voire en dessous, une
partie de sa production à une
filiale localisée dans un paradis
fiscal. Ces biens sont revendus
sur le marché mondial avec une
marge bénéficiaire exemptée
d’impôt.

Regards.fr : Il y a aussi cette annonce
de taxe Tobin réduite à
peau de chagrin…

M. Pinçon et M.
Pinçon-Charlot :
Dans l’esprit de James Tobin
économiste libéral, prix Nobel,
cette taxe devait freiner la spéculation
qui se développait
dans les marchés financiers.
Tobin s’est d’ailleurs désolidarisé
des altermondialistes qui
avaient repris son idée. Quant
à Sarkozy, il était opposé à
cette taxe en 1999 : dans un
débat avec François Hollande
il avait déclaré que, si nous la
mettions en œuvre en France,
nous aurions des « dizaines de
milliers de chômeurs supplémentaires
 ». Pour être réélu le
voilà prêt, une fois de plus, à se contredire. Mais en limitant
le champ de cette taxe aux
transactions sur les actions
et à une partie des produits
dérivés, certains CDS (Credit
Default Swap
, des assurances
sur la valeur d’obligations), il
en a considérablement réduit
la portée. Son ministre de la
Coopération, Henri de Raincourt,
avait en tête une assiette
plus large, qui aurait pu rapporter
entre 30 et 60 milliards de
dollars par an. La réduction
de l’assiette ramène le produit
envisagé à un milliard d’euros.
De plus, le ministre avait envisagé
trois emplois du produit
de cette taxe : réduction de
la dette, aider à équilibrer le
budget et participer à l’aide au
développement des pays
pauvres, ce dernier point
paraissant bien normal pour
un ministre chargé de la coopération.
Ce point n’a pas
été repris dans le projet définitif,
la taxe ne servira donc,
au mieux, qu’à alléger les
charges de l’État.

Regards.fr : Le 29 janvier, le président
s’est engagé à
« ne pas
laisser tomber les gens de
Lejaby ». Un petit geste
en direction de l’électorat
ouvrier. En 2007, avec la
« valeur travail », il avait
réussi à s’adresser aux catégories
populaires. Cela
vous semble-t-il encore
possible aujourd’hui ?

M. Pinçon et M.
Pinçon-Charlot :
Tant mieux pour les travailleurs
et travailleuses de Lejaby.
Mais la mesure envisagée ne
concerne qu’une partie des salariés
licenciés. Il faut en outre
attendre la réalisation de ce
sauvetage qui comprend une
formation assez lourde prise
en charge par les finances
publiques, puisqu’il s’agit de
passer du textile aux cuirs et
peaux. Quant à la façon dont
les catégories populaires
peuvent recevoir ce type de
nouvelle, il ne faut pas sous-estimer
l’impact de l’échec
de la reprise d’Arcelor Mittal à
Grandange. Nicolas Sarkozy
a beaucoup déçu et la suspicion
à son égard est la règle
aujourd’hui.

Regards.fr : La France a changé. Dans
quel état laisse-t-il le pays
après un quinquennat ?

M. Pinçon et M.
Pinçon-Charlot :
La grande bourgeoisie est la
seule classe sociale en France
aujourd’hui. Elle est la seule à
exister en-soi, c’est-à-dire objectivement,
par la place dans
les rapports de production,
les revenus, le mode de vie,
mais aussi pour-soi, subjectivement,
dans la conscience partagée
d’appartenir à un même
groupe social. Cela se voit
dans la pratique systématique
de la cooptation pour former
des instances homogènes qui
vont des conseils d’administration
des grandes sociétés
aux rallyes créés par les mères
de famille pour assurer à leurs
enfants de partager leurs loisirs
avec des partenaires appartenant
au même milieu. On retrouve
cet entre-soi sciemment
recherché dans l’habitat, toutes
ces familles résidant dans les
beaux quartiers des villes ou
ayant des résidences dans
les mêmes stations de sports
d’hiver (Megève) ou balnéaires
(les Parcs de Saint-Tropez,
« lotissement » ultra-chic où l’on
retrouve les Pinault et autres
Arnault). D’où une homogénéité
idéologique remarquable :
au second tour de la présidentielle
de 2007, Nicolas Sarkozy
a recueilli 87 % des suffrages
exprimés à Neuilly.
Cela est antérieur à l’élection
de Nicolas Sarkozy, mais la
classe ouvrière en particulier
existe toujours objectivement,
par sa place dans les rapports
de production et par ses
modes de vie, mais elle existe
de moins en moins dans les
consciences. Il y a à cela beaucoup
de raisons, la désindustrialisation,
la dévalorisation du
travail ouvrier, l’individualisme
auquel poussent le chômage et
la recherche désespérée d’un
emploi, quel qu’il soit. Avec le
recul de la production industrielle,
et l’effondrement des régimes
socialistes, de l’URSS et
des pays de l’Europe de l’Est,
c’est aussi toute une culture
spécifique qui est en crise, en
recul. Les points d’appui du
mouvement ouvrier sont fragilisés.
Ce qui a facilité la tâche
à Nicolas Sarkozy.

Regards.fr : Ces transformations ne
rendent-elles pas difficile
leur dépassement ?

M. Pinçon et M.
Pinçon-Charlot :
Les forces de progrès sont provisoirement
en recul, mais la
situation reste ouverte : la crise
est aiguë, le mécontentement
profond, les organisations de
gauche sont toujours actives,
même si les effectifs ont pu
chuter, et d’autres forces se
sont levées, parmi les jeunes
en particulier. Tout espoir n’est
pas perdu. Il y a de quoi s’indigner,
mais il faut aller plus loin
et mettre en cause un système
économique et politique en
bout de course, les jeux mortels
de la finance de casino
conduisant les économies à
leur perte. Les spoliations que
représentent les atteintes aux
droits sociaux et aux services
publics mettent en évidence
que l’oligarchie entend faire
payer sa cupidité insatiable
aux classes populaires et aux
classes moyennes qui ne sont
pour rien dans cette gabegie.
S’indigner ne suffit pas, il faut
faire rendre raison au capitalisme.

Trois visages du sarkozysme

Quelques semaines. C’est le temps dont dispose
Nicolas Sarkozy pour faire oublier un bilan
qui fait débat jusque dans ses propres rangs.
Inflations législatives, réformes hasardeuses et
parfois contradictoires, le quinquennat restera
marqué par une augmentation des inégalités
et la capitulation face aux marchés, alors que
la crise donnait au pays une chance historique
de faire un pas de côté. Politique bling-bling,
malaise de la Justice, politique sécuritaire qui
aura même réussi à dégoûter la police, chômage
qui n’en finit plus de monter, les sujets étaient
nombreux.

Nous avons proposé aux sociologues
et philosophe Monique Pinçon-Charlot, Michel
Pinçon, Danièle Linhart, Eric Fassin et Michel
Feher
de revenir sur le quinquennat. Cadeaux
aux plus riches, autoritarisme, travail malmené :
trois visages du sarkozysme décryptés.

Michel Pinçon
et Monique Pinçon-Charlot,
sociologues, sont spécialistes de la grande
bourgeoisie.

Leur dernier ouvrage paru : Le
Président des riches
, éd. La Découverte/
Poche, 2011.

Portfolio

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