Accueil > actu | Par Jackie Viruega | 1er mai 2000

La sélection par les maths

Entretien avec Christine Charretton

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Les maths, un monde d’hommes. Les filles ne s’orientent pas vers les sciences, en général. Les stéréotypes les plus éculés jouent encore...

Qu’est-ce qui a provoqué la création de votre association Femmes et maths ? Pensez-vous que les femmes ne s’intéressent pas assez aux maths ?

Christine Charretton : Le déclic fut la mixité des Ecoles normales (supérieures) en 1986, qui a entraîné une baisse considérable du potentiel de matheuses, avec des effets néfastes (1) dans l’enseignement supérieur, alors que l’Ecole est le vivier de la recherche en maths. Très peu de femmes réussissent désormais le concours en maths, une ou deux à l’ENS de Lyon, c’est déjà un exploit ! Déjà la mixité du concours de l’agrégation après 1968 avait causé des dégâts, qui ont été amplifiés. De plus, le système très élitiste de l’ENS présente un aspect démocratique important car les études sont financées : le dommage est double pour les femmes. Notre association, créée en 1988, se fixe comme objectif de d’encourager les filles à faire des maths. Elle a aussi pour objet d’offrir un lieu de débat aux mathématiciennes.

Parce qu’elles en manquent ?

C.C. : Etant donné le nombre très minoritaire des femmes en maths, on peut imaginer qu’un certain nombre d’entre elles ne se sentent pas très bien, professionnellement et humainement, dans ce milieu. L’association leur offre un cadre et des manifestations où elles se retrouvent. Nous tenons à ce que les femmes fassent les communications dans les débats que nous organisons. Dans les assemblées publiques, ce sont les hommes qui prennent la parole : qui la monopolisent disent certaines, mais tout le monde n’est pas du même avis ; les points de vue sur la mixité diffèrent dans l’association. Pour le moment, la règle est la non-mixité dans les prises de parole de nos manifestations.

Il n’y a pas d’hommes adhérents ?

C.C. : Quelques-uns parmi nos presque 200 adhérents. L’association réunit des femmes enseignants-chercheurs du supérieur et professeurs du secondaire et des chercheuses du CNRS. Nous éprouvons quelques difficultés à attirer les plus jeunes. Pour plusieurs raisons, à mon avis. L’une est la crise générale du mouvement associatif. Une autre tient à ce que nous sommes héritières, de près ou de loin, du mouvement féministe et que ce cadre politique est un peu rejeté par les jeunes générations. Une jeune femme qui soutient une thèse et obtient un poste pense qu’elle n’a pas souffert de ségrégation. C’est après que les ennuis commencent, quand elle se retrouve dans ce milieu extrêmement masculin, où les postes hiérarchiques sont réservés aux hommes... Enfin, la vie des enseignants-chercheurs est de moins en moins facile. Les postes sont moins nombreux, une course effrénée à l’embauche se développe, où ceux qui ont le plus de chances sont des professionnels de la recherche. Or, tout le temps consacré à la recherche l’est exclusivement à cette activité. Et la recherche en maths, contrairement à la sociologie ou l’histoire, ne donne pas à réfléchir sur la société, du moins dans l’immédiateté. Il faut d’abord en sortir. Ces conditions expliquent aussi la moindre présence de jeunes chercheuses dans une association comme la nôtre. Une des actions que nous menons s’adresse particulièrement à elles, ce sont les forums des jeunes mathématiciennes, en janvier ou février de chaque année, où se tiennent des conférences de jeunes mathématiciennes et de mathématiciennes confirmées et une conférence sur les problèmes sociaux du milieu. Cette année, nous avons abordé l’histoire des rapports des femmes avec les techniques, avec une communication de l’historienne Delphine Gardey et la présence de Michelle Perrot, elle même historienne.

Avez-vous le soutien d’autres associations féministes et d’autres associations de mathématiques ?

C.C. : Les deux principales associations de maths en France, la Société mathématique de France et la Société des mathématiques appliquées et industrielles, dont sont membres certaines de nos adhérentes, mènent des actions communes avec nous. Leur aide pourrait se concrétiser davantage, par exemple en nous accordant la réciprocité dans les réductions de cotisations. La présidente actuelle de la SMF, Mireille Martin-Deschamps appelle nos adhérentes à se présenter dans les conseils d’administration de la SMF, mais les femmes ne postulent pas spontanément, ces sociétés de maths représentant des mondes d’hommes. Hors ces associations, nous avons une collaboration régulière avec l’Association française des femmes diplômées de l’université, avec l’Association des femmes ingénieurs, qui sont très actives. Sur le plan européen, il existe une société européenne de femmes mathématiciennes, European women in Mathematics, dont notre association est correspondante. Nous sommes de plus en liaison avec les organismes et les mouvements de type institutionnel, comme Maths 2000, pour contribuer à combattre les images extrêmement stéréotypées des maths. C’est vraiment nécessaire. Un exemple récent, le numéro de Pour la science (excellent au demeurant) consacré à Bourbaki. Y figurent deux femmes, perdues dans un monde d’hommes, dont Simone Weil (2) parce qu’elle était la soeur d’André Weil...

Un monde d’hommes plus que les autres sciences ? Comment l’expliquez-vous ?

C.C. : La représentation féminine pèche dans toutes les instances de tous les milieux professionnels, la règle générale étant l’absence ou l’extrême rareté des femmes dans les hiérarchies. Dans l’université aussi, dans les sciences en général aussi, même dans les disciplines où les femmes sont nombreuses. Mais les maths sont plus, beaucoup plus que toutes les autres disciplines, un monde d’hommes. Rien, objectivement rien en mathématique ne le justifie. Aucune raison valable n’existe qui en fasse une spécialité masculine. L’enseignement secondaire en maths est d’ailleurs très féminisé. C’est l’accès à la recherche en maths qui est réputé masculin et le milieu de la recherche qui est régi par des lois masculines. Cela vient-il de ce que les femmes ne sont pas préparées à la coupure d’avec le monde que requiert la recherche en maths, qui exige un travail très solitaire, une énorme concentration ?

Pourquoi les maths se sont-elles vues attribuer un rôle sélectif ?

C.C. : La sélection sociale opérée par les maths ne constitue pas un axe de travail de notre association, mais nos collègues du secondaire sont très sensibilisées à ce problème.Je dirais que les maths ont été choisies parce qu’elles forment une discipline à la fois porteuse de progrès scientifique et réputée neutre, donc dénuée de contenu idéologique, contrairement aux sciences humaines ou à la littérature. Cette neutralité est apparente : ni l’enseignement, ni les programmes, ni la représentation sociale de la discipline, et encore moins les corrections de copies ne sont neutres. Mais ce caractère "objectif" (un théorème vrai n’est pas révisé ; on ne change pas de point de vue en maths, il y a enrichissement des connaissances) me paraît fondamental dans le choix des maths comme critère de sélection. Il me semble aussi que le caractère "gratuit" des maths, disons leur abstraction, joue dans le sens d’une sélection sociale. Comment démontrer leur "utilité" sociale, alors que rien n’est plus difficile que de modéliser une situation concrète, de la mathématiser. Et cela en dépit de la nécessité de posséder une culture scientifique et des connaissances en maths pour des métiers de plus en plus nombreux. Il se rajoute un autre élément, qui est scientifiquement démontré : le lien très fort entre la maîtrise du langage et l’apprentissage des mathématiques. Les carences du premier peuvent entraîner des difficultés d’apprentissage des secondes. En tendance, les enfants épargnés par les difficultés inhérentes au langage ne rencontrent aucun problème avec les mathématiques. Bien évidemment, l’héritage culturel familial et social est déterminant, donnant un avantage décisif aux enfants de milieux favorisés.La réforme des programmes du second degré accorde moins de place aux mathématiques. Encore faut-il examiner la sélection cachée en vigueur aujourd’hui au lycée, en fonction des options, par exemple, qui bénéficie à plein à ceux qui ont accès à la connaissance du système scolaire et universitaire et de ses lois. Finalement, les enfants des familles moins favorisées auront une formation scientifique moindre. Le rôle sélectif des maths joue tout autant peut être, sans que les choses soient dites.

Comment se joue la sélection par genre ? Comment se construit-elle dans l’enseignement secondaire ?

C.C. : Les filles ne s’orientent pas vers les sciences en général. Une des prochaines actions de l’association est, d’ailleurs, une exposition itinérante à destination des lycées. Elle met en scène des mathématiciennes et donne à voir que les maths peuvent être un plaisir et un vrai métier, où les femmes ont leur place. Il existe une image répulsive de la mathématicienne, une croyance selon laquelle faire des maths n’est pas un métier de femme. Le poète Jacques Roubaud raconte dans son livre Mathématique (3) un dialogue avec une jeune doctorante : "Qu’est ce que tu as fait samedi ? - Je suis allée danser... Je n’ai surtout pas dit que j’étais mathématicienne..." Celle qui aime les maths n’est pas une femme ! Les stéréotypes les plus éculés jouent encore très fort, on ne parle plus de "bas-bleus" mais les "bonnes en maths" continuent d’être la risée de la classe. S’il y a identification à une prof admirée, les filles ne voient dans les maths que le moyen de devenir enseignante, sans attacher d’intérêt à la discipline. La question de la place qu’on est autorisé-e à tenir dans la société se pose toujours pour les filles. Vouloir être ingénieur ou enseignant-chercheur est considéré comme de l’ambition, cette ambition est permise aux garçons, beaucoup moins aux filles, même dans les milieux intellectuels.

1. Voir "Le sexe des anges", Regards, janvier 1997.

2. Certes pas mathématicienne, mais la philosophe aurait mérité mieux, peut-être ?

3. Jacques Roubaud, Mathématique : récit, Seuil, collection Fiction et cie, 1997, 279 p, 123F.

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