Accueil > économie | Par Benoît Borrits | 8 novembre 2011

La taxe Tobin c’est pour demain ?

Nicolas Sarkozy, Angela Merkel, et récemment, la Commission européenne…
La taxation des flux financiers, hier qualifiée d’utopie altermondialiste,
semble aujourd’hui faire recette. Comment expliquer
ce revirement ? Faut-il s’en réjouir ? Décryptage.

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Depuis plus
d’une décennie,
Attac et de
nombreuses
associations
altermondialistes défendent
le principe d’une taxe Tobin.
Avec le tournant de la crise
de 2008, de plus en plus de
personnalités politiques de
tous bords, la droite et Sarkozy
compris, se prononcent en
faveur de diverses taxes sur
les transactions financières.
Le 27 septembre, la Commission
européenne, peu réputée
pour son hostilité aux marchés
financiers, a adopté un projet
de taxation des transactions
de 0,1 % sur les actions et
les obligations et de 0,01 %
sur les produits dérivés. Comment
expliquer que cette taxation
financière, hier présentée
comme un « non-sens économique
 » ou «  impossible à
mettre en oeuvre
 », trouve aujourd’hui
des défenseurs parmi
ses anciens détracteurs ?
Cette nouvelle taxe a-t-elle
une réelle chance d’être mise
en oeuvre ou l’adhésion de
principe du duo Sarkozy-Merkel
n’est-elle qu’une posture
électoraliste ?

Volte-face

« Je vois trois raisons au
changement de position de
la classe politique
, explique
Bruno Jetin, maître de conférence
à l’université de Paris 13,
membre du conseil scientifique
d’Attac et spécialiste des taxes
globales. Tout d’abord, la crise
de 2008 a provoqué un endettement
massif des États pour
sauver le système bancaire.
Ils sont désormais à l’affût de
toute nouvelle source de financement.
Du côté de la Commission
européenne, cela fait
maintenant plus d’un an que
ce projet est en gestation : ils
estiment que la crise va durer
et que les rendements des prélèvements
actuels pour financer
le budget européen vont
décroître. Enfin, les pays riches
ont pris des engagements en
faveur de l’aide au développement,
engagements qui n’ont
jamais été tenus. Aujourd’hui,
ces pays sont confrontés à la
concurrence de la Chine et
d’autres pays émergents qui
n’ont pas peur de faire des
chèques significatifs.
 »

Au-delà des cercles altermondialistes,
il semblerait que la
communauté universitaire ait
largement changé d’opinion à
la suite de la grande crise de
2008. « Jusqu’à présent, les
économistes étaient généralement
réticents aux taxes sur
les transactions financières
,
rappelle Günther Capelle-Blancard,
directeur adjoint du Centre d’études prospectives et
d’informations internationales (CEPII) et professeur à l’université de
Paris 1. Le sujet n’apparaissait
pas comme sérieux : en taxant,
on augmentait les coûts de
transaction, réduisait la liquidité
et accentuait la volatilité. La
crise a changé le consensus.
On se demande aujourd’hui si les marchés ne sont pas
trop liquides. Du coup, l’idée
de taxe refait surface pour de
multiples objectifs.
 » En effet,
la récente crise nous a montré
que la surabondance d’acteurs
et de transactions était aussi
un facteur spéculatif favorisant
des baisses et des hausses de
cours défiant souvent la raison.

Du côté des banques

Si les universitaires semblent
avoir modifié leur point de
vue, il n’en est pas de même
de la communauté financière
qui a fait sienne la religion de
l’autorégulation des marchés
financiers associée à toujours
moins d’État dans la vie économique.
Pourtant la crise de
2008, au cours de laquelle les
États sont massivement intervenus
aux secours des banques,
aurait logiquement dû changer
la donne. Toutefois, quelques
voix s’élèvent en faveur de ces
taxations. L’ancien trader, aujourd’hui
romancier et investisseur,
Jean-Manuel Rozan, vient
de fonder l’association The Life
Organization, dont l’objectif est
la «  création immédiate d’une
taxe sur les transactions financières

 ». Plus concrètement,
le Crédit coopératif a mis en
place en mai 2011 la contribution
volontaire sur les transactions
de change (CVTC), un
prélèvement de 0,01 % que la
banque s’applique à elle-même
sur la totalité de ses transactions
de change et qu’elle
affectera à des ONG intervenant
dans la réalisation des
Objectifs du millénaire pour le
développement [1].

« Mon engagement en faveur
des taxes sur les transactions
financières remonte à sept
ans, lorsque je suis entré au
conseil d’administration d’une
banque
, explique Avinash Persaud,
professeur émérite au
Gresham College de la City
de Londres. Les États sont les
premiers clients et partenaires
des banques. Ce sont aussi
les prêteurs en dernier ressort.
Pourquoi s’affranchir des impôts
 ? Le coût réel de l’absence
de taxe est très significatif.
 »
Quant à savoir si sa position reflète celle de son milieu,
Avinash Persaud répond sans
ambages : « La City y est très
majoritairement opposée, cette
position est inconséquente.
 »

Une volonté des États

« Je pense que cette proposition
va aboutir et que la volonté
politique de la France et de
l’Allemagne n’est pas feinte
,
pronostique Bruno Jetin. Ils y
ont tout intérêt et donnent ainsi
l’impression de faire payer les
riches.
 » Ce projet ne va-t-il
pas buter sur l’opposition du
Royaume-Uni ? « Ce pays est
dans une position paradoxale,

répond Avinash Persaud. Depuis
1986, il a mis en place
unilatéralement une taxe de
0,5 % sur toutes les transactions
d’actions. C’est la plus
forte au monde et elle rapporte
cinq milliards de dollars par
an. Pourtant, il s’oppose à la
généralisation des taxes sur
les transactions financières.
 »
Si la City est contre le projet
de la Commission, n’y aurait-il
pas un glissement en cours au
sein de la classe politique britannique
 ? « J’ai rencontré il y a
quelque temps les travaillistes,
les libéraux démocrates et les
conservateurs. Au risque de
vous étonner, c’est auprès des
conservateurs que j’ai eu la
meilleure écoute. Cela venait
peut-être du fait qu’ils étaient
alors dans l’opposition…
 »,
indique-t-il en souriant.

Ce projet de la Commission
risque bien de buter sur l’intransigeance
britannique ?
«  Non, il ira jusqu’au bout,
mais sous la forme d’une
directive avec possibilité de
désengagement qui permettra
à des pays, dont le Royaume-
Uni, de s’en affranchir. Mon
pari est qu’il va se mettre en
place avec un groupe de pays
pilotes dont l’Allemagne, la
France, la Belgique, l’Espagne
et sans doute l’Italie
 », affirme
Avinash Persaud.

Quant à une extension à
l’ensemble du G20, les avis
divergent. Pour Bruno Jetin et
Avinash Persaud, une majorité
serait envisageable. Günther
Capelle-Blancard, lui, est plutôt
réservé : « À l’exception du
Brésil, les pays émergents sont
souvent hostiles aux taxations
financières. Ils ne subissent
pas la crise et ont intérêt à faire
croître leur secteur financier.
 »
Alors, la taxe c’est pour demain
 ? Tout porterait donc à
le croire. « Dans un premier
temps, peu importe le pourcentage.
L’important est de
créer un précédent et d’administrer
la preuve que c’est faisable

 », indique Bruno Jetin.
Ce serait une victoire du mouvement
altermondialiste. « Pour
nous, la vraie question est de
savoir dans quelles conditions
cette taxe se mettra en place.
Si elle intervient pour remplacer
des impôts sur le capital ou
les profits, à la manière de ce
qui s’est passé quand le bouclier
fiscal a été supprimé en
contrepartie de l’allègement de
l’ISF, nous ne pourrons qu’y être
opposés
 » déclare Bruno Jetin.
Tel sera sans doute l’enjeu
essentiel de cette nouvelle
fiscalité.

Notes

[1En 2000, 189 États ont adopté
huit objectifs, à atteindre en 2015,
portant sur la pauvreté, la santé,
l’éducation, le genre, l’environnement
et le développement.

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