Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 1er février 2006

« La Trahison ». Se voir dans l’autre

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La Trahison, de Philippe Faucon, intègre une circulation de points de vue dans une fiction sur la situation des appelés musulmans pendant la guerre coloniale en Algérie, dans un univers rural et paysan. Au moment où ce besoin de mémoire est très fort, flash sur le film et éclairage avec l’historien Benjamin Stora.

Champ-contrechamp. Un livre, un film. D’une rive à l’autre. Tourné en Algérie sous protection, La Trahison, de Philippe Faucon, dialogue avec le livre du même nom de Claude Sales publié par les éditions du Seuil en 1999. Où un ancien sous-lieutenant, chef de poste sur les hauts-plateaux algériens (aujourd’hui devenu journaliste), doute de la possibilité de la « trahison » de l’un de « ses » hommes, Taïeb, un appelé musulman passé côté FLN et censé l’égorger. Auteur notamment de L’Amour (1989), Samia (2000) pour le cinéma et de Sabine (1992), Muriel fait le désespoir de ses parents (1994) pour la télévision, Philippe Faucon s’est efforcé de sortir du point de vue unique de cette histoire vécue en opérant une traversée du miroir. Elargissant le cadre, déplaçant les regards, le réalisateur né au Maroc en 1958 incorpore la position intenable, ambiguë de Taïeb et de trois autres « Français de souche nord-africaine » (FSNA), jeunes Algériens faisant leur service dans l’armée française qui furent amenés à changer de camp au fil du durcissement de la guerre.

Le territoire

Un camp, c’est-à-dire avant tout un espace, un rapport au territoire, au sein d’une guerre coloniale tissée dans le contact et la distance, la proximité et la ségrégation. Figée dans la torture et le racisme dont le film n’occulte rien. Là réside le visage si particulier de La Trahison : intégrer dans la fiction une circulation des points de vue, en mettant en images (en regards, en silences) à travers une relation forte unissant deux hommes la réciprocité de l’altérité. Comme l’analysait déjà l’historien Benjamin Stora [voir entretien] dans Imaginaires de guerre : « Le sentiment d’oubli de la guerre d’Algérie s’explique moins par l’absence de mémoire que par l’existence de mémoires tronquées, partielles et partiales, légendes et stéréotypes élaborés dans la crainte d’une parole vraie. [...] N’oublions pas que la blessure algérienne est restée vive par manque d’ouverture aux raisons de l’Autre et à ses propres déchirements. Les blessures sont, malgré elles, en miroir l’une de l’autre, et c’est dans cette réticence à se voir dans la souffrance de l’autre qu’existe une résistance forte à l’élaboration d’une mémoire authentique. Celle qui ne prend son sens qu’en une compréhension des souffrances que d’autres groupes ont subies. » L’interprète

Mars 1960, un poste isolé dans le Sud-Est algérien dont le quotidien oscille entre longues attentes et subites explosions de violence, liaisons militaires et encadrement des populations paysannes, déplacées puis installées dans des villages de regroupement, soins médicaux et tâches administratives. La surprésence des militaires, des femmes et des enfants tranche sur l’absence des paysans, officiellement partis chercher du travail, plus vraisemblablement partis rejoindre les combattants de l’ALN. Le caporal Taïeb (Ahmed Berrhama) sert d’interprète au lieutenant Roque (Vincent Martinez), double cinématographique de Claude Sales. On le sait, on le sent : traduire ici, c’est trahir... A la justesse des dialogues, précis et pesés, répond la dense beauté des cadrages et la force de la lumière du chef-opérateur Laurent Fenart. Taïeb fait le lien entre la population civile et l’armée française qui, elle, dénoue le lien, traque les contacts entre les civils et les fellaghas. « Ils sont ici comme des poissons dans l’eau. Il faut vider l’eau du bocal pour attraper les poissons », explique un capitaine en invoquant la guerre d’Indochine. Point de bascule du film, pivot accélérant le processus de la trahison, un plan saisissant donne à voir le regard de Taïeb, harangué par la colère d’une vieille paysanne, sur ces poissons morts jonchant le sol alors que tout le film dirige ses forces cinématographiques vers cet assèchement progressif, cette violente asphyxie, ce raidissement des positions, ce partage des eaux.

/La Trahison, de Philippe Faucon./

/En salles depuis le 25 janvier 2006/

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