Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 2 novembre 2010

La Vénus d’Abdellatif Kechiche

Après L’esquive et La graine et le mulet, le réalisateur poursuit son exploration de la différence. Situé au début du XIXe siècle, Vénus noire met en scène les tribulations d’une femme d’Afrique australe, exhibée comme bête de foire, puis disséquée par l’anatomiste Georges Cuvier

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Elle n’avait rien de difforme dans les proportions du corps et des membres. Ses épaules, son dos, le haut de sa poitrine avaient de la grâce. La saillie de son ventre n’était point excessive. Ses bras un peu grêles étaient très bien faits, et sa main charmante. Son pied était aussi fort joli ... » S’agit-il d’une évocation inspirée de Vénus, la déesse romaine de l’amour et de la beauté ? Non, loin du mythe antique, s’impose une bien sinistre réalité, toute proche de nous. La tonalité de la description ne tarde pas à changer. Pour devenir franchement monstrueuse : «  Ce que notre Boschimane avait de plus rebutant, c’était la physionomie. (...) Je n’ai jamais vu de tête humaine plus semblable aux singes que la sienne ... » Ces lignes sont tirées d’une présentation faite en 1817 à l’Académie des sciences, nommée « Extraits d’observations faites sur le cadavre d’une femme connue à Paris et à Londres sous le nom de Vénus hottentote ». Elles sont signées par l’anatomiste Georges Cuvier, l’un des plus célèbres scientifiques français du début du XIXe siècle : fixiste et non évolutionniste.

Le couperet de la classification raciale est tombé : cette femme bochimane qui appartient aux populations d’Afrique australe : région réputée la plus sauvage et bestiale du continent noir : est un chaînon intermédiaire entre l’homme et l’animal, le Noir et le Jaune, rangée parmi «  les races à crâne déprimé et comprimé  », c’est-à-dire «  condamnées à une éternelle infériorité  ».

Proie du racisme scientifique, cette «  femelle  » se nomme Saartjie Baartman. Interprétée par la comédienne Yahima Torres, elle est l’héroïne de Vénus noire , le quatrième long-métrage d’Abdellatif Kechiche, après La graine et le mulet (2007), L’esquive (2003) et La faute à Voltaire (2001).

Trompe-l’oeil

Sélectionné au festival de Venise, le film s’ouvre sur ce compte-rendu de Georges Cuvier (auquel François Marthouret prête ses traits), offert aux applaudissements d’un parterre de scientifiques invités à admirer le moulage du corps de la Vénus hottentote. Troublant trompe-l’oeil imitant la texture et la couleur vivantes de la peau mais figé dans une immobilité mortifère, elle apparaît d’abord aux spectateurs sous la forme d’un objet, ce qu’elle n’a en réalité cessé d’être tout au long de sa vie. Objet contradictoire qui plus est, comme son surnom l’indique, Vénus et hottentote étaient alors historiquement incompatibles. Si le canon occidental de la Vénus est callipyge (doté de belles fesses), Saartjie Baartman possède deux traits anatomiques communs à certaines femmes khoisanes : une hypertrophie de l’arrière-train (stéatopygie) et des organes génitaux protubérants, élongation des lèvres inférieures (macronymphie). «  Il n’est rien de plus célèbre en histoire naturelle que le tablier des Hottentotes  », avance Cuvier. Quant à son premier « maître », Hendrick Caezar (Andre Jacobs), un fermier boer du Cap qui a fait d’elle une bête de foire dans la Londres de 1810, il l’oblige à se laisser toucher les fesses par des spectateurs mi-terrorisés mi-galvanisés pour qu’ils se rendent bien compte qu’elle n’est pas «  un coussin rembourré  ».

Désincarnations

«  Je peux écrire que vous êtes une princesse  ? » veut lui soutirer un journaliste ; «  Vous pourriez venir animer mon mariage cet été  ? » lui demande une femme du monde ; «  Vous êtes aliénée  », lui lance un philanthrope, membre du Comité de civilisation africaine, lors du procès qui accuse Caezar d’esclavagisme. Enjeu de tous les fantasmes et de toutes les appropriations, proie d’un faisceau de saisies et de dominations (coloniale, raciale, sexiste), la Vénus fut tour à tour : au Cap, à Londres et à Paris : domestique, « actrice » payée pour jouer la bête féroce, corps érotique offert au regard concupiscent de la haute société, esclave sexuelle dans des soirées libertines, prostituée passant de l’intimité d’un bordel à l’anonymat d’un pont, cadavre disséqué par les naturalistes qui placèrent ses organes dans des bocaux de formol.

Petit à petit dépecé, démembré, son corps, bien davantage que son apparente graisse, abrite en fait une série de désincarnations. Telle est la force dérangeante (et la prouesse cinématographique) de l’oeuvre de Kechiche : incarner, montrer, mettre en scène les tribulations de la Vénus noire sans avoir recours ni au registre moral, ni au registre émotif. Le cinéaste ne cherche pas à jouer sur l’empathie du spectateur pour le personnage féminin, cette dernière n’existant jamais en elle-même mais étant toujours prise dans le regard de l’autre.

Elle est cette Autre, bête difforme et exotique, exhibée et spectacularisée à tout va, modèle de tous les zoos humains qui ont marqué la période coloniale. «  La « Vénus hottentote » appartient au panthéon de l’anthropologie , explique François- Xavier Fauvelle, spécialiste de l’Afrique du Sud et de la Vénus hottentote. C’est un être intermédiaire, entre la femme de chair et d’os (Saartjie Baartman) morte le 29 décembre 1815 à Paris, et la figure désincarnée à force d’être décrite, étudiée, publiée, devenue l’archétype d’une humanité de rang inférieur, (...) la marionnette des naturalistes. Mais elle était aussi l’une des mascottes d’un public friand de spectacles où figuraient pêle-mêle enfants sauvages, avaleurs de couteaux, frères siamois, « Liliputiens », ventriloques et autres « monstres » et curiosités exotiques, hommes ou animaux. (...) Signe d’une véritable demande scientifique, les cadavres passaient occasionnellement du chapiteau à l’officine des savants, finissant sous le scalpel des anthropologues. Le monde scientifique, qui exerçait en outre une forte demande de sujets vivants, se greffa littéralement sur les réseaux du spectacle . »

Si cette dernière est un corps - carrefour, Kechiche excelle à saisir cet entre-deux, entre spectacle et science. La transaction entre son deuxième maître, Réaux (joué par Olivier Gourmet), et Cuvier fait froid dans le dos. Au Muséum, dans l’actuel Jardin des plantes, où elle est mesurée, observée sous toutes les coutures par les savants, la Vénus refuse d’exhiber son sexe, d’ôter son «  satané pagne  », provoquant la rage du scientifique et les foudres de son « impresario » : «  Ils ont refusé de t’« authentifier ». On a payé très cher pour que tu écartes les jambes. Pourquoi refuses-tu d’obéir à des hommes aussi illustres ? Tu leur montreras ce qu’ils veulent voir  », lui dit-il en substance. Une très belle scène confronte Saartjie à l’un des dessinateurs qui la croquent, Jean-Baptiste Berré (Michel Gionti) : une once de rapport humanisé se fait sentir entre eux, mais on tremble presque à la fin du film : après la mort de la Vénus, atteinte de pneumonie et d’une maladie vénérienne : quand on voit l’homme exécuter la peinture de son moulage, mettant le dernier coup de pinceau à son objectivation fatale.

Symbole

Ce moulage, son squelette, ainsi que les bocaux contenant ses organes génitaux et son cerveau, furent exposés au Musée de l’Homme jusqu’en 1976, date à laquelle ils sont relégués dans les réserves. En 1994, Nelson Mandela demande à François Mitterrand la restitution des restes de Saartjie Baartman, devenue le symbole de l’oppression coloniale. Mais le patrimoine de la science est inaliénable... En 2002, les députés français votent une loi permettant le retour et l’inhumation de sa dépouille dans sa terre natale du Cap. C’est sur ces images d’archives que s’achève le film. Fondu au noir.

Juliette Cerf

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