Accueil > Société | Par Clémentine Autain | 1er février 2004

Laurent Mucchielli : « L’effet Sarkozy ? C’est un peu croire au père Noël... »

Les statistiques officielles révélées en janvier sur la délinquance sont très flatteuses pour Nicolas Sarkozy : le nombre de crimes et délits aurait diminué de 3,4% entre 2002 et 2003. Quel crédit accorder à ces chiffres ?Laurent Mucchielli.

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Ces chiffres constituent les résultats officiels de l’activité des services de police et de gendarmerie et non un recensement de la délinquance. L’unité de compte de cette statistique est le procès-verbal transmis à la justice. Tout ce qui ne fait pas l’objet d’un PV n’y apparaît pas, comme les mains courantes. Pour mesurer ce qui n’est pas verbalisé, il faut recourir à d’autres modes de comptage, en particulier les enquêtes de victimation que nous développons en France, dans la recherche scientifique, depuis le milieu des années 1980.

Au fond, nous sommes au premier abord devant un paradoxe. Voici en effet les forces de police plus nombreuses sur le terrain, avec des consignes de grande sévérité, une panoplie de nouvelles infractions et une pression hiérarchique de résultats et, malgré tout cela, elles constatent moins d’infractions... C’est l’inverse qui serait logique ! Il y a là une énigme que l’augmentation des gardes à vue et des condamnations à la prison ne suffisent certainement pas à expliquer. Mais détaillons un peu ces chiffres. On constate certes une baisse sur les vols et cambriolages mais aussi une hausse sur les atteintes aux personnes et les infractions qui relèvent des contrôles policiers sur la voie publique (immigration clandestine, usage et revente de cannabis, outrages et violences à policiers...). En réalité, si le total est moins élevé qu’en 2002, c’est parce que les vols et cambriolages sont le plus gros morceau de la délinquance et qu’à eux seuls ils font baisser l’ensemble. Alors, pourquoi les policiers ont-ils dressé moins de PV pour vols et cambriolages ? Il n’y a pas de réponse définitive mais on peut tout de même douter que ce soit simplement l’effet dissuasif de la présence policière sur la voie publique. On peut aussi se demander s’il n’y a pas des causes qui tiennent à la meilleure protection des biens, notamment des véhicules. Enfin, on peut se demander si, à la fois pour des raisons pratiques (il y a moins de monde dans les commissariats) et pour des raisons de pression hiérarchique (les consignes sont : il faut que les chiffres baissent), les policiers n’ont pas un peu rechigné à traiter les plaintes de vols et cambriolages. C’est plausible car ces infractions sont très peu élucidées par la police, qu’il s’agit neuf fois sur dix de plaintes contre X dont on sait qu’elles ne donneront rien et seront classées sans suite. Voilà les hypothèses. Qu’en est-il exactement ? Personne ne le sait.

Il n’y aurait donc pas d’effet Sarkozy ?** **Laurent Mucchielli. Le ministre de l’Intérieur a un réel talent pour faire aboutir les dossiers qui s’engluent dans le ministère depuis des années (redéploiement police/gendarmerie, observatoire de la délinquance, Sangatte...). Il a un nouveau style de gestion de son administration qui donne des résultats. Mais il faut sortir de cette croyance magique dans l’idée qu’il suffirait à un ministre de l’Intérieur de taper du poing sur la table et de faire la tournée des commissariats en encourageant ses troupes pour faire reculer la délinquance... C’est un peu comme croire au Père Noël !

Dans quelle mesure les politiques répressives ont-elles un impact sur la sécurité ?** **Laurent Mucchielli. A nouveau, nous manquons de données. Il est certain que, pour certaines infractions, l’effet dissuasif, la « peur du gendarme », peut jouer. Le cas de la vitesse sur la route en témoigne. Mais sur la plupart des autres délinquances, cela n’a sans doute aucun effet. Cela me rappelle le vieux débat sur la peine de mort. Contrairement à ce que les partisans de cette peine ont longtemps soutenu, les études menées dans tous les pays occidentaux ont toujours conclu qu’elle n’avait aucun effet dissuasif. Par ailleurs, à voir ce qui se passe dans certaines banlieues que je connais un peu, on constate que ces politiques répressives ont des effets pervers non négligeables. Le harcèlement des jeunes en bas de tours conduit à certaines injustices - je pense à des cas concrets de jeunes « chargés » par les policiers de manière à être sûrs qu’ils seront condamnés alors qu’ils étaient dans une trajectoire de réinsertion - et à des effets contre productifs : faire monter subitement la tension et multiplier les humiliations envers les jeunes pourrait bien se retourner un jour contre les policiers.

Paru dans Regards n°3, février 2004

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