Accueil > Culture | Par Thomas Bauder | 11 octobre 2012

Le briseur de tabous

Annoncé, après éloge de la critique, comme un succès public potentiel, Dans la Maison, le nouveau film de François Ozon déçoit néanmoins. Faussement provocant, irritant même parfois, le film se révèle être le lieu d’une expression idéologique moins « friendly » qu’elle n’y paraît.

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En son temps, Claude Chabrol s’était fait une spécialité de dénoncer les turpitudes de la bourgeoisie de Province. Aujourd’hui, François Ozon semble en avoir repris le flambeau, non sans avoir déplacé ses projecteurs sur un autre segment de la société française : la classe moyenne de banlieue. On se souvient que déjà, le discours tenu dans Potiche, son précédent film, flirtait avec le mépris de classe. Que le film ait été l’adaptation d’une pièce de théâtre de boulevard des 70’s ne change rien au propos mis en scène. Face à la caricature d’un patron archaïque, Ozon s’amusait avec des grévistes infantiles, mollement défendus par un syndicaliste bureaucrate. In fine, le nouveau « deal » social se soldait par un changement de méthode managériale, incarné par la figure maternante de la femme du patron, tellement plus « cool » que sa caricature de mari.

Cette fois-ci, Ozon récidive avec l’histoire d’un professeur de français, écrivain frustré qui pousse l’un de ses élèves à mettre en littérature sa fascination perverse pour la mère de l’un de ses camarades de classe. On attendait un exercice virtuose sur la manipulation, sa représentation, le pouvoir de la fiction et la fascination qu’elle procure, on se retrouve à assister à un film aussi plat qu’une télévision contemporaine, réceptacle d’un ensemble d’énoncés plus ou moins réac où l’ironie du regard le dispute, une fois encore, au mépris de classe.


Ici, le choix de Fabrice Luchini pour incarner le professeur est tout sauf anodin. On sait l’amour du comédien pour la littérature en général et le grand roman français en particulier. La Fontaine, Flaubert, Hugo et Céline font partie de ces auteurs que Luchini aime à lire sur scène, dans une mise en scène de lui-même, lyrique parfois, emphatique souvent. Pourquoi pas. Mais que ce soit au théâtre ou sur les plateaux télé, c’est aussi comme porte-voix du polémiste « néo-réac » Philippe Muray, que Luchini officie. Ainsi lorsque, dès les premières minutes du film, l’abattement de l’enseignant face au niveau de ses élèves se manifeste par un « les barbares sont dans nos classes », on se demande qui parle ? Le personnage de Germain ? Luchini acteur ou Muray derrière lui ?

Cette question du locuteur, c’est bien évidemment le petit truc avec lequel Ozon joue visuellement, répétant les scènes selon que le point de vue appartient soit au narrateur, l’élève Claude, soit à son lecteur, le professeur Germain. Mais alors, et même en tenant compte de la distance entre l’auteur et ses personnages, qu’en est-il de l’insistance et de la jouissance avec laquelle les uns et les autres reprennent en boucle cette sortie verbale sur « l’odeur singulière des femmes de la classe moyenne »  ? À ce titre que faut il penser de ce que le film nous dit de l’art contemporain, (« c’est de la merde »), et de la présence valant démonstration lors d’une scène dans une galerie, d’une œuvre représentant des bites en formes de svatiska, aux côtés de poupées gonflables à têtes de Staline, Mao ou Hitler ? Qui parle si ce n’est Ozon lui-même, exprimant peut-être par là son idéologie singulière de représentant du conformisme intellectuel ?

Exprimant ce qu’il croit dénoncer, François Ozon semble surtout avoir abdiqué du cinéma et de ses potentialités pour s’essayer, sans y parvenir jamais, au genre de la série télé. On pourrait ainsi regarder son film comme un envers de Desperate Housewives, faisant l’aveu de sa fascination pour le régime narratif et esthétique de la série américaine et de son incapacité à lui arriver à la cheville. Car en fait ce qui est en passe de devenir le vrai modèle d’Ozon ce serait plutôt celui du boulevard filmé, expression d’un regard populiste vaguement démago, avec décors signifiants, coups de théâtres convenus et comédiens surjouant leurs personnages. La promesse de François Ozon consistait à nous faire entrer Dans la Maison, finalement on a préféré en sortir.

Dans la maison de François Ozon. Avec Fabrice Luchini, Ernst Umhauer, Kristin Scott Thomas. Sortie en salles le 10 octobre 2012.

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