Accueil > Société | Par Jean-Claude Oliva | 1er juin 1999

Le carrefour

Entretien avec Mogen Niss

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Il n’y a pas si longtemps, l’Enseignement supérieur (à l’université) était un phénomène plutôt élitiste au Danemark, s’adressant à une partie assez limitée de la population. Jusqu’au début des années 60, moins de 10 % d’une cohorte de jeunes obtenait le baccalauréat et bien moins un diplôme d’enseignement supérieur. Comme dans la plupart des pays de l’Ouest, l’Enseignement supérieur au Danemark a commencé à croître dans les années 60 et 70 et a plus ou moins continué depuis. Ce passage d’une éducation d’élite à une éducation de masse a modifié d’une façon dramatique le rôle, les perspectives et les conditions de l’Enseignement supérieur dans le pays. Aujourd’hui, une partie non négligeable de la jeunesse obtient un diplôme d’enseignement supérieur (surtout au niveau master, 5 à 7 ans d’études) et trouve du travail dans de nouvelles professions spécialisées au point que la spécialisation correspond rarement aux disciplines enseignées. Encore que de nouvelles disciplines aient émergé récemment. Aussi les diplômés ont tendance à entrer dans de nombreuses professions moins sur la base de leur spécialisation académique que sur la possession d’un diplôme.

Cela a contribué à soumettre à forte pression la classique et intime connexion entre Enseignement supérieur et Recherche. Il est justifié de parler de forces centrifuges qui tendent à les séparer toujours plus. Après les élections législatives du printemps 1999, un ministère de la Recherche séparé a été créé qui a mené à une division de la tutelle sur l’enseignement supérieur (l’ensemble étant assuré par l’Etat danois). Tout ce qui concerne les études, les programmes, les étudiants est rattaché au ministère de l’Education tandis que ce qui concerne les institutions, le personnel, les bâtiments de recherche, etc., est rattaché au ministère de la Recherche. Le ministère de l’Education doit demander au ministère de la Recherche de lui fournir des services éducatifs.

Expansion quantitative

Avec l’expansion quantitative de l’enseignement supérieur, les politiciens et les gestionnaires ont voulu démanteler le rapport classique et automatique entre l’Enseignement et la Recherche parce qu’il augmentait de façon sensible les coûts de l’Enseignement supérieur en expansion. L’argument officiel était : nous avons juste besoin d’une augmentation marquée du nombre de diplômés et nous n’avons pas besoin de l’augmentation correspondante du volume de la recherche. L’autre facteur important est le désir politique de contrôler la recherche. La tradition politique et culturelle de base au Danemark est un populisme anti-intellectuel et la notion de recherche fondamentale libre n’a jamais intéressé la plupart des politiciens danois. Aussi longtemps que les universités étaient petites et peu nombreuses, la recherche fut acceptée, mais quand elles devinrent plus grandes et plus nombreuses, la solution politique fut de pousser la recherche en direction d’un usage utilitaire au profit de la société, de l’industrie et du commerce. [...]

Une conséquence de cette séparation est que l’éducation tend à devenir un tout dont le lien avec les traditions et les résultats de la recherche est affaibli. Les relations entre le contenu des projets de recherche spécifique faits dans le pays et le contenu de l’enseignement supérieur sont de plus en plus ténus. Les professeurs d’université qui ont une subvention de recherche l’utilisent pour "racheter leur liberté" par rapport à leur fonction d’enseignant, sous-traitée par des professeurs à temps partiel peu expérimentés. Les chercheurs ont tendance à regarder de haut l’enseignement et à rencontrer rarement des étudiants. En un mot, l’enseignement supérieur "se secondarise". Comme il apparaît sans doute, je ne suis pas vraiment pour ce type de développement. A mon avis, il est essentiel d’entretenir une relation intime entre enseignement supérieur et recherche. Si j’avais à exprimer des souhaits au niveau européen, ce serait de voir une recommandation pour rétablir d’une façon générale ces relations et une recommandation pour que "cent fleurs fleurissent" dans l’enseignement supérieur à travers l’Europe, à l’intérieur et entre les pays, c’est-à-dire pour contrecarrer les essais actuels d’harmoniser/uniformiser l’enseignement supérieur. J’avoue que je suis sceptique sur l’aide qu’on peut attendre de l’Union européenne pour cela. Sur la base de l’expérience antérieure, il semble plutôt que l’Union européenne ne souffre pas moins que le Danemark des maladies indiquées.

Spécial web : le** **texte intégral

* Professeur de mathématiques et d’enseignement des mathématiques, Université de Roskilde, Danemark.

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