Accueil > Culture | Par Marcel Martin | 1er mai 2000

Le cinéma comme marché ou comme art

Après un trimestre catastrophique, le cinéma français pavoise, requinqué par le faramineux succès public de Taxi 2. Simultanément, la participation hexagonale à Cannes s’annonce de belle tenue et nourrit l’espoir de figurer cette année aux premières places du palmarès.

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Est-ce pour éviter une nouvelle surprise que la présidence du jury a été confiée au "Taxi Boy", Luc Besson, supposé plus au fait des souhaits des puissances du marché que David Cronenberg, président en 1999, pourtant connu lui aussi pour avoir "crashé" de multiples voitures ? Quoi qu’il en soit, au moment où le cinéma français reconquiert brillamment une part de marché conséquente et inespérée, grâce à un film élaboré sur le modèle américain mais aussi à une oeuvre typiquement nationale (le Goût des autres), voici que le président de la République fait de "l’exception française" une affaire d’Etat en plaidant pour une plus large diffusion de nos films (actuellement moins de 2 % du total) aux Etats-Unis. La désaffection du public français, en particulier des jeunes, à l’égard de la production nationale, pèse lourdement sur le marché intérieur et nos films susceptibles d’attirer le "grand public" sont évidemment trop peu nombreux pour inverser durablement la tendance.

Naturellement, le spectateur est libre de ses choix et c’est avant tout sa recherche de divertissement qui conditionne le succès. Mais ce choix est-il totalement libre ? Entre un film qui sort avec 520 copies (la Plage) ou même 690 (Toy Story) et le tout venant des produits français qui doivent se contenter du dixième de ces chiffres, les chances ne sont pas égales. Un récent rapport du CNC établit que le cinéma américain est deux fois et demie plus visible que le nôtre sur les écrans et les 831 copies de Taxi 2 sont l’exception qui confirme la règle. L’évolution de l’offre, déterminée par la prolifération des multiplexes, a accru la capacité d’emprise mentale des productions US sur notre public. La réalisatrice Claire Simon a pu écrire que "nous ne choisissons pas les films que nous voyons, ce sont eux qui nous choisissent". Et quand elle ajoute que "nous sommes tous de gentils colonisés par Hollywood qui dévore l’imaginaire de tous", sa provocation mérite une sérieuse réflexion sur le danger de cette monoculture.

La séduction exercée par les films américains ne laisse pas de susciter quelque perplexité, même quand on s’y fait prendre (on pourrait dire bluffé), à la fois épaté et piégé : malgré les préventions que la simple raison suggère. Le côté infantilisant de beaucoup de superproductions nourrit l’imaginaire du spectateur en quête de contes de fées, tout en le sécurisant par le happy end automatique. Quant à la mise en scène, il semble désormais que le cinéma, contaminé par la télévision, met en oeuvre la platitude des sitcom.

Le cinéaste Paul Schrader a dit un jour que "Hollywood, c’est du vieux vin offert dans des bouteilles neuves". Pas tellement neuves si l’on en juge par l’esthétique vieillotte de bon nombre de productions récentes ; cet académisme visuel ignore ce que Claire Denis appelle "la narration plastique" : l’auteur du remarquable Beau Travail n’a pas oublié la leçon des grands maîtres, de Wells à Besson, de Naruse à Antonioni. Et l’on voit resurgir la sotte accusation d’élitisme à propos du cinéma d’auteur, supposé intello. On sent parfois tant de hargne dans ces attaques, le plus souvent à l’encontre du meilleur cinéma français, qu’il est nécessaire de dénoncer le mépris qu’elles impliquent à l’égard du spectateur. Il est vital de résister à l’insidieux lavage de cerveau que met en oeuvre la société médiatique par le gavage télévisuel et l’insipide cinéma de supermarché : est-il déjà trop tard pour stigmatiser la mal-bouffe audiovisuelle ?

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