Accueil > idées/culture | Par Marion Rousset | 24 novembre 2011

Le fil « rouge » de l’histoire

Chris Harman observe le monde, depuis la préhistoire jusqu’à la fin
du xxe siècle, avec des lunettes marxistes. C’est le prisme qu’il a choisi
pour dérouler une Histoire populaire de l’humanité. Une somme
pour aiguiser son esprit critique.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

De tout temps, les êtres humains
ont été cupides, compétitifs et
agressifs. Pour toujours, le capitalisme
qui a pris possession de
la planète restera indépassable.
Ce sont ces évidences qui n’en sont pas, les
« de tout temps » et les « pour toujours », auxquelles
Chris Harman tord le cou dans son Histoire
populaire de l’humanité
dont la traduction
en français vient de paraître aux éditions La
Découverte. Une histoire polycentrique au sein
de laquelle l’Asie, l’Afrique, l’Amérique, l’Europe
sont traitées « à parts égales », comme le revendique
un autre livre paru au Seuil, en octobre
également. Une histoire longue qui observe le
monde, depuis la préhistoire jusqu’à la fin du
xxe siècle, avec des lunettes marxistes. C’est le
fil « rouge » qu’a choisi l’auteur pour défricher ce
vaste chantier et en faire émerger un livre qui
aura nécessité un immense travail de recherche.
Au final, l’objet ressemble moins à un essai qui
se lirait d’une traite qu’à une somme dans laquelle
le lecteur peut venir puiser au gré de ses
envies et de ses centres d’intérêts. Pour autant,
on n’est point ici devant une juxtaposition d’événements
sans lien entre eux, à l’image de l’historiographie
traditionnelle qui dresse l’inventaire
des prouesses des « grands hommes ». Mais ce
n’est pas non plus une histoire « par en bas »,
du point de vue des simples participants, que
propose ici Chris Harman. Par-delà le rôle des
individus et des idées qu’ils propagent, chaque
séquence s’inscrit au contraire dans un schéma
général qui repose sur des soubassements matériels
 : « Le squelette n’est pas le corps vivant.
Mais sans le squelette, le corps n’aurait aucune
solidité et ne pourrait survivre.
 »

Naissance des classes

Contre la croyance dans le caractère naturel,
propre au comportement humain, de l’inégalité
et de l’oppression, partagée par Desmond
Morris, Robert Ardrey ou Richard Dawkins, cet
ouvrage s’attache à montrer que la division en
classes est le produit d’une histoire. Nulle compétition,
nulle domination masculine, nulle obsession
de la propriété privée dans les sociétés
de chasseurs-cueilleurs. La vision de bandes de
« sauvages » se livrant des batailles sanglantes
pour assurer leur survie n’est pas corroborée
par la recherche scientifique. «  C’est en étudiant
ces sociétés que des anthropologues comme
Richard Lee ont pu tirer des conclusions sur
ce que fut la vie de l’ensemble de notre espèce
pendant au moins 90 % de son histoire
 », rappelle
Chris Harman. Sur tous les continents,
l’obtention de moyens d’existence reposait sur
la collaboration, l’entraide, un principe de réciprocité généralisée. « Il n’y avait pas de dirigeants,
de patrons ou de divisions en classes
dans ces sociétés
 », affirme l’auteur. L’égalitarisme
et l’altruisme étaient poussés par la nécessité,
la survie de chacun dépendant de celle du
groupe. «  La division en classes, l’établissement
d’appareils d’État permanents reposant sur
des bureaucrates salariés à plein temps et des
corps d’hommes armés, la subordination des
femmes
 » n’ont donc pas toujours existé. Comment,
dès lors, « expliquer que des hommes qui
n’avaient jamais manifesté de velléité de domination
deviennent soudain des oppresseurs ? Et
comment comprendre la soumission, tout aussi
nouvelle, d’un groupe d’individus
 » ?

L’émergence des sociétés de classes remonte
à la révolution urbaine, il y a environ dix mille
ans. Dans la lignée de Marx et Engels, Harman
estime que ce changement procède de fondements
matériels. D’où l’insistance de l’auteur à
décrire l’évolution des techniques agraires et
autres moyens de subsistance. «  La division en
classes était le revers de la médaille de l’introduction
de méthodes de production dégageant
un excédent.
 » Ainsi, le labourage à la charrue
« encouragea un approfondissement de la division
sexuelle du travail
 », le creusement et la
maintenance de canaux d’irrigation de canaux
ordinaires « introduisit une division entre ceux
qui supervisaient le travail et ceux qui l’exécutaient

 », le stockage des denrées fit émerger
des responsables de la gestion et de la surveillance.
Pour l’essentiel, outre que le surplus
de production découlant de ces améliorations
permit à certains de se libérer des travaux
agricoles, il favorisa aussi l’apparition d’une
minorité privilégiée vivant du travail des autres.
Chris Harman redéfinit au passage la place de
l’Afrique dans ce processus, mettant en cause
un préjugé qui consiste à y voir un continent
arriéré, inapte à entrer dans l’histoire et à regarder
vers l’avenir. En 1965, l’historien de droite
Hugh Trevor-Roper écrivait : « Il n’y a en Afrique
que l’histoire des Européens. Le reste n’est que
ténèbres
. » Plus récemment, en 2007, Nicolas
Sarkozy a prétendu lors du discours de Dakar
que « l’homme africain » n’était « pas assez
entré dans l’Histoire
 ». « Pourtant tous les processus
qui concoururent à l’apparition de la
civilisation en Eurasie et dans les Amériques se
développèrent de la même façon en Afrique, et
ce à plusieurs reprises
 », affirme l’auteur. Mais
les méfaits de la mouche tsé-tsé, comme le
problème des vents dominants contraires, ont
constitué des freins importants : « L’obstacle
au développement de ces sociétés n’était pas
insurmontable (…) mais elles se retrouvèrent
dans une position de faiblesse lorsqu’elles
furent finalement confrontées à des visiteurs
rapaces venus des anciennes régions arriérées
d’Europe occidentale.
 »

Vers La Fin du capitalisme ?

L’« histoire populaire » que dessine cet ouvrage
se nourrit à la source des soulèvements qui
agitèrent toutes les sociétés, depuis les premiers
empires chinois, les cités grecques, la
civilisation romaine, l’essor du christianisme et
les empires islamiques. Ces émeutes, révoltes
et rébellions s’apparentent toujours, au moins
en partie, à des luttes de classes. Un exemple
parmi tant d’autres : le Moyen Âge connut une
crise économique qui engendra des affrontements
acharnés entre seigneurs et paysans en
plusieurs endroits. En 1325, les paysans libres
des Flandres occidentales refusèrent de payer
les dîmes à l’Église et les fermages au seigneur
féodal. En juin 1381, la « Révolte des paysans »
anglaise permit brièvement aux insurgés ruraux
de contrôler Londres. À Paris, à la fin des années
1350, certains des bourgeois les plus
riches prirent également le contrôle de la ville.
En Italie, en 1378, ce sont les artisans de la
laine qui s’emparèrent de Florence après s’être
retournés contre les chefs des guildes de marchands
dominantes.

L’histoire des grandes rébellions montre toutefois
qu’elles n’ont pas souvent été capables de
porter un projet de réorganisation de la société
sur des bases nouvelles. Exception faite de la
Commune, décrite par Marx comme « un nouveau
point de départ d’une importance historique
universelle
 ». Mais cette histoire révèle aussi
que les révolutions sont parfois imprévisibles.
Plusieurs éclatèrent durant la seconde moitié
du XVIIIe siècle, après une période de paix sociale,
aux États-Unis, en Irlande, en Angleterre,
en Haïti, en Amérique Latine ou en France. Les
chapitres qui leur sont consacrés sont l’occasion,
par-delà la narration d’événements connus,
de descriptions minutieuses, comme celle de la
structuration par classes de la société française
de cette époque. Ils illustrent aussi la manière
dont le fil du récit peut se rompre sans crier gare :
« Il aurait été facile pour un observateur contemplant
le monde au milieu des années 1750, de
conclure que l’âge des révolutions était depuis
longtemps dépassé, malgré les absurdités et les
atrocités de l’époque
. »

L’échelle choisie par Chris Harman lui permet de
mettre à mal la croyance, développée dans les
années 1990 par Francis Kukuyama, en une fin
de l’histoire – ou du moins une fin de l’histoire
de la lutte des classes – et l’illusion du progrès
inéluctable sous le capitalisme. La durée de vie
de ce mode d’organisation semble bien courte
au regard des millénaires qui ont précédé son
apparition. Et « pour une large part de l’humanité,
la réalité de la vie a été, à divers moments
du siècle, plus horrible qu’à aucune période de
l’histoire connue
 ». Sans compter le creusement
accéléré des inégalités : « À la fin des années
1960, l’écart de revenus entre les 20 % les
plus riches et les 20 % les plus pauvres de la
population mondiale était de trente pour un, (…)
en 1998, de soixante-quatorze pour un.
 » L’ouvrage,
publié dans sa langue d’origine en 1999,
n’englobe pas les crises récentes qui sont venues
troubler le consensus qu’il dénonce. Mais
il apporte tout de même de l’eau au moulin de
ceux qui cherchent une alternative à un système
moins enraciné qu’il n’en a eu l’air. La longue durée
offre une multitude d’exemples qui attestent
du surgissement inattendu des révolutions et
du possible basculement vers d’autres formes
d’organisation. Voici donc une histoire qui « raconte
comment nous sommes devenus ce que
nous sommes
 ». Or « comprendre cela, suggère
l’auteur, c’est la clé qui permet de savoir si nous
pouvons, et comment nous pouvons, changer le
monde dans lequel nous vivons
 ».

A lire

Une histoire populaire de l’humanité.
De l’âge de pierre au nouveau millénaire

de Chris Harman

éd. La Découverte, 732 p., 25 €.

L’histoire à parts égales

de Romain Bertrand

éd. Seuil, 672 p., 28 €.

Militant révolutionnaire britannique, Chris Harman est mort en novembre 2009 alors qu’il participait à une Conférence au Caire en Egypte. Il était né en 1942. Rédacteur en chef de la revue International Socialism, il était l’un des dirigeants du Socialist Worker Party qu’il avait rejoint en 1961 (l’organisation s’appelait alors Socialist Review Group).

A lire ici, l’hommage que lui a rendu le NPA lors de sa disparition.

Portfolio

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?