Accueil > actu | Par Marion Rousset, Rémi Douat | 1er mars 2007

Le FN est-il un parti de pouvoir ?

Le Front national a-t-il gagné la bataille de la légitimité ? Volontairement hors système, il cristallise un mouvement de protestation. troisième parti de France en nombre de voix, il peine à apparaître comme une alternative crédible de gouvernement. Même auprès de ses militants. Analyse.

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« Le paradoxe Le Pen »  : c’est l’un des événements politiques préélectoraux enregistrés par le baromètre politique français du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof). Ce dispositif d’enquête électorale révélait début février une « forte acceptation de l’intégration du Front national au jeu démocratique » . En clair, le FN a gagné la bataille de la légitimité. Les Français jugent acceptable (et non souhaitable) que le FN obtienne les signatures permettant de se lancer dans la course à l’Elysée. Tout autant que la présence de députés frontistes dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale. Cela correspond-il à une percée prévisible du leader du FN pour la prochaine présidentielle ? « Il n’y a aucune certitude pour le Front national de réitérer la performance électorale d’avril 2002 » , répond Jerôme Jaffré, l’analyste politique qui a dirigé cette étude. C’est là le paradoxe. Un 21 avril bis est-il possible ? « C’était un accident électoral. De fait, aujourd’hui, les conditions pour un deuxième 21 avril ne sont pas réunies. Le meilleur score de Le Pen, c’est 5 millions de voix. Aujourd’hui, même à 7 millions, il n’est pas au deuxième tour et il le sait pertinemment » , affirme le sociologue Erwan Lecœur. Jean-Yves Camus, politologue, fait le même pronostic : « Avec 30 % pour Ségolène Royal et 30 % pour Nicolas Sarkozy, il est exclu que Le Pen soit au deuxième tour, pour le moment. Il y a un réel réflexe de vote utile symbolisé notamment par le mauvais pourcentage de José Bové. »

Car pour le Cevipof, si les Français, opposants au FN en tête, trouvent « acceptable » la présence du parti d’extrême droite dans le jeu politique national, les réponses sont plus que nuancées sur son éventuelle réussite électorale. La plupart des sondés rejettent tout accord électoral avec le FN, et quant à savoir si Le Pen peut être président de la République, c’est non pour 82 % des sondés. Mieux, un quart des électeurs ayant voté pour Le Pen au premier tour de 2002 n’ont pas voté pour lui au second. « C’est un phénomène qui ne s’était jamais produit auparavant » , commente Jerôme Jaffré. De fait, seulement 40 % de son électorat souhaite qu’il soit élu, ce qui fait de lui une exception. « Pour les autres partis, plus de 50 %, voire plus de 80 % des électeurs veulent que leur candidat soit élu président » , estime Erwan Lecœur.

CHARGE NÉGATIVE

Le chef du Front national continue de faire peur. L’image inquiétante du négationnisme et de la xénophobie lui colle à la peau depuis 1989. Cette année-là, il assimile les chambres à gaz à un « point de détail » . Alors qu’il n’était pas considéré comme dangereux en 1983, six ans plus tard, 65 % de la population voient en lui une menace. Le Pen n’a pourtant de cesse de refuser, jusque devant les tribunaux, l’étiquette infamante d’« extrême droite ». Il s’est même présenté récemment comme un « homme de centre-droit » . Se voulant rassurant, il a expliqué que la « crainte » qu’il suscite « n’est justifiée ni par [ses] propositions, ni par [son] passé. Personne ne [l]’a vu tenter de renverser la République » . Mais il a beau jouer la carte de la victime, persistant à se dire boycotté par les médias, sa charge de négativité est telle qu’il sert encore d’épouvantail. Il cristallise un mouvement de protestation sans toutefois apparaître comme une alternative crédible. « On peut être d’accord avec les idées de Le Pen mais ne pas lui faire confiance, ne pas souhaiter qu’il soit élu » , résume Nonna Mayer, politologue au Cevipof. Le vote FN est surtout une sonnette d’alarme.

« Establishment », « bande des quatre », « UMPS »... Le Front national possède son propre vocabulaire. Pour le sociologue Erwan Lecœur, les mots créés par Jean-Marie Le Pen servent sa spécificité. « Il y a toute une vision du monde dans ce vocabulaire. Il la décline depuis vingt ans et cela lui permet de se poser en candidat anti-système, son fonds de commerce. Jean-Marie Le Pen est le candidat de l’insurrection. » Mais comment, alors que Nicolas Sarkozy se revendique de la rupture et Ségolène Royal de la différence d’avec les éléphants du PS, le chef de file du FN peut-il continuer à occuper cette case ? « L’un et l’autre sont dans une communication de la rupture, mais cela ne trompe personne, tranche Erwan Lecœur. Nicolas Sarkozy, par exemple, est l’homme du système par excellence. Il ne se cache même pas d’être l’ami des grands patrons et des médias. »

Malgré le succès électoral de 2002, la victimisation est toujours le ressort de la parole hors système du parti d’extrême droite. Au centre du mécanisme, le comportement face aux médias. La méthode : se taire hors échéance électorale. « Quand un scrutin se profile, Le Pen sort du bois en disant qu’on ne le laisse jamais parler, raconte Erwan Lecœur. Il entame alors en toute tranquillité son refrain sur l’immigration et l’insécurité. » Mais que pense Le Pen de la fiscalité, des retraites, de la sécu ? « On sait peu de chose , poursuit le sociologue. Dans la stratégie de Le Pen, cela doit rester vague. Les médias l’aident d’ailleurs dans ce sens, puisque il n’est jamais sommé de répondre sur tous les sujets sur lesquels toute la classe politique est obligée de répondre » . Toujours la règle du hors-système, même dans les médias. Pour le sociologue du FN, ce traitement particulier a des conséquences graves. « On en a fait un monstre, il ne faut pas s’étonner que cette construction nous échappe. »

LE VOTE INSURRECTIONNEL

Du côté des électeurs, les conditions sont réunies pour attirer de nouvelles voix, particulièrement en zone rurale et chez ceux qui ne votent pas, avancent les analystes. Car le vote insurrectionnel séduit, même porté par le FN. Il serait le signe d’un appétit pour le conflit. Car même si Nicolas Sarkozy se revendique de la rupture, il ajoute que cette rupture, comme pour mieux gommer son potentiel insurrectionnel, doit être « tranquille » . Le vocabulaire de Ségolène Royal montre aussi des stratégies d’apaisement écartant toute forme de conflit. L’ordre préconisé par la candidate socialiste se doit d’être « juste » . Le peu d’aspérités de ces concepts de campagne ouvre un boulevard pour Jean-Marie Le Pen qui, selon Erwan Lecœur, « se nourrit des friches et de l’absence de conflit dans notre société » . Comme dans un système de vases communicants, l’insurrection que propose Le Pen souffre du jaillissement du conflit dans l’espace public et les échanges. « A chaque mouvement social, mobilisation d’ampleur ou conflit d’envergure, Le Pen baisse » , analyse Erwan Lecœur.

Si cette posture permet d’attirer les mécontents au premier tour, elle condamne aussi le parti à rester à l’extérieur du système. C’est ce que Marine Le Pen tente de corriger lors de ses apparitions médiatiques : « Elle a compris qu’il fallait déghettoïser ce parti raciste et négationniste, sans quoi il serait confiné à une posture d’éternel perdant. Or elle veut arriver au pouvoir » , assure Jean-Yves Camus. Ainsi expliquait-elle à Rachid, dans la nouvelle émission politique de France 3 (1), qu’en tant que Français, il était concerné par la préférence nationale. Mais elle ajouta que s’il voulait trouver du travail, il n’avait qu’à changer de prénom. Une solution inédite pour lutter contre les discriminations à l’embauche... Le coupable désigné n’a pas changé mais l’emballage s’est modernisé. Elle a la carrure et l’éloquence de son père, mais c’est une femme, jeune, dans un parti dont l’électorat est principalement masculin. La fille du chef veut être de son temps. « A la différence de la vieille garde, elle défend l’avortement. Les dérapages sur la Shoah, elle n’en veut plus. Le père faisait tenir le groupuscule, elle s’appuie sur l’avant-garde sans abandonner les vieilles idées » , observe la sociologue Annie Collovald. Cette stratégie de banalisation, qui divise le parti, a été inaugurée par son père. En 2002, il jouait déjà la carte de la respectabilité. On l’a vu fumer le narguilé dans un café du quartier de Barbès ou entouré des siens, en bon pater familias. « Au fur et à mesure que le paquet de ses voix grossit, son envie de concrétiser, d’être dans le système, grandit. Il en rêve » , suggère Nonna Mayer.

Cela fait maintenant dix ans que le Front national s’est engagé sur le chemin de la légitimité. Son implantation locale s’affirme au milieu des années 1990. Il gagne alors trois villes, sans compter Vitrolles. Lors du congrès de 1997, Le Pen élargit le spectre de ses compétences, montrant qu’il sait parler d’autre chose que d’insécurité. « Au fur et à mesure qu’il vieillit, il devient plus facile d’avoir l’air respectable. Sa fille est un atout supplémentaire : elle a quelque chose de lui, mais qui n’aime pas les « nazillons », n’a aucune sympathie pour la collaboration » , poursuit la politologue. Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Le Front national tient un double discours. Devant les médias, il offre une image lisse qui vise à accroître son réservoir de voix. En interne, il donne des gages à ses militants dont une fraction continue à utiliser la violence physique à l’étranger. « Le FN n’a pas changé d’un point de vue idéologique. Je doute, en effet, qu’un parti qui donne un stand au NPD allemand à sa fête Bleu Blanc Rouge soit celui d’un homme de centre-droit. C’est une opération cosmétique. En réalité, Le Pen est toujours hors système. Il n’y a pas eu de recentrage républicain » , martèle Jean-Yves Camus.

C’est à la fois sa force et sa faiblesse. Sa force, parce qu’il surfe sur les mécontentements larvés. Il n’a donc pas besoin de faire campagne pour engranger des voix. Sa faiblesse, parce qu’il est trop ostracisé pour qu’un jeu d’alliances soit envisageable. En 2002, il perce en fin de course. Acre surprise, il se retrouve face à Chirac. Presque tous les candidats appellent à contrer Le Pen. La mobilisation entre les deux tours est massive. L’interdit est-il tel que le chef du FN ne soit pas en mesure de peser ? Peut-être. Nonna Mayer pointe (2) « les limites à l’influence du Front national, capable de faire perdre ses adversaires mais dans l’impossibilité, pour l’instant, de tirer les bénéfices politiques de ses succès électoraux » . Ce parti est aussi trop fragilisé pour concrétiser. « En 1997, les élus frontistes égalisent avec les scores de Le Pen. Le frontisme rejoint la courbe avec le lepénisme. Cette progression aurait pu consolider ce parti, rappelle la politologue. Aujourd’hui, le Front national n’est pas assez solide pour arriver au pouvoir. Si on veut qu’un vote dure, il faut un parti, avec un chef, mais aussi une structure et une implantation territoriale, des écoles, des revues, des guides du militant... » .

Pour l’heure, le FN est tenu à un exercice d’équilibriste : être hors du système : c’est son fond de commerce : tout en tâchant de lisser son discours. Soit l’intenable image d’un bon père de famille invitant à sa fête annuelle les néonazis du NPD allemand. R.D. et M.R.

 [1] [2]Paru dans Regards n°38, mars 2007

Vocabulaire

De l’Action française à Villiers (Phillipe de), Larousse livre un dictionnaire de l’extrême droite très complet dans lequel le Front national a évidemment une place de choix. Si les mots sont toujours des armes en politique, le postulat du sociologue Erwan Lec’ur, qui dirige l’ouvrage, c’est qu’ils tiennent une place tout à fait particulière au FN. Ces mots, parfois des néologismes, servent à qualifier les « ennemis » : « ripoublique », « établissement » (version d’establishment), « sidaïque », « Bande des quatre » (UMP, UDF, PS et PC) ? Mais aussi à créer un sens particulier dans la bouche des lepénistes. Ainsi « crise », « déclin » ou « immigré » n’ont pas la même signification selon la personne qui les utilise. R.D .

Dictionnaire de l’extrême droite, sous la direction d’Erwan Lecoeur. Avec Jean-Yves Camus, Sylvain Crépon, Nonna Meyer, Marie-Cécile Naves, Birgitta Orfali, Bernard Schmid et Fiametta Venner, Larousse, mars 2007, 18 euros

Notes

[11. « Français : votez pour moi ! »

[22. in Dictionnaire de l’extrême droite

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