Accueil > politique | Par Rémi Douat | 23 janvier 2012

Le graal des politiques

Voilà les élections, l’heure
de la pêche au peuple.
Saint Graal des politiques
en mode électoral, cette
chose indéfinissable mais
qui vote est l’objet de toutes
les séductions. Entre prise
en compte sincère et populisme.

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Tiens ! Revoilà le peuple !
Lui qui « n’existe dans
sa réalité physique que
lorsqu’il se manifeste par (…)
l’émeute, la révolution, le vote,
la mobilisation publique
 »,
comme l’écrit Laurent Bouvet [1],
le voilà aujourd’hui nommé,
invoqué et convoqué. Il faut
dire que les conditions sont là.
La révolution ? Le Printemps
arabe a fait vibrer au-delà de la
Méditerranée, rappelant que le
peuple peut, parfois, changer le
cours des choses. La mobilisation
publique ? Le mouvement
des Indignés, par exemple, agit
comme une piqûre de rappel.
Tiens, il parle ce peuple, il ne
mugit ni ne grogne mais articule
intelligiblement son mécontentement
de New York à Madrid.
Le vote ? La présidentielle arrive.
Le peuple, donc, a toutes
les raisons d’être de retour,
au moins dans la bouche des
politiques. Mais quel peuple ?
Le peuple social, au sens de
peuple-classe ? Démocratique,
ces citoyens qui votent ? Un
peuple national au sens de
l’identité ?

La page d’accueil du site de
campagne de François Hollande
est éloquente. Le candidat,
l’air volontaire, pose au
milieu d’ouvriers en bleu de
travail. On représente ici le
peuple dans sa définition la
plus communément admise :
les classes populaires, Graal
des concurrents à la course
présidentielle. Il faut donner
des signes, une photo, un
mot, une tournure de phrase…
Faire revenir les classes perdues
pour la gauche, tout faire
pour que l’insatisfaction et le
sentiment de relégation ne se
transforment pas en abstention.
Une photo qui sent la nostalgie
d’une époque, celle de l’accession
au pouvoir de François Mitterrand,
où les choses étaient
plus simples en terre socialiste.
Selon l’expression du PS, c’est
le « peuple de gauche » qui
prend alors le pouvoir législatif
et exécutif du pays. Mitterrand,
le 21 mai 1981 l’énonce dans
son discours d’investiture : «  La
majorité politique des Français
démocratiquement exprimée
vient de s’identifier à sa majorité
sociale.
 »

Dire le peuple

Aujourd’hui, malgré la photo
de François Hollande au milieu
des ouvriers, le mot peuple
semble même gêner. Dans
son long discours d’entrée en
campagne, au lendemain de sa
victoire à la primaire, François Hollande prononcera huit fois
le mot « peuple ». Mais surtout
au pluriel, perdant ainsi le sens
de peuple-classe. On peine à
nommer les choses. Dans les
faits, en épluchant les discours
et prises de parole du candidat
Hollande, on trouve les mots
qui remplacent celui de peuple
au sens de l’émancipation par
la lutte collective. En tête, des
vocables retenus, « le vivre-ensemble
 ». On trouve également
les verbes « fédérer », « rassembler
 ». «  On observe un
flottement sémantique au PS
,
confirme Rémi Lefebvre, politologue,
spécialiste du PS. Le
discours cherche à contourner
ce qui oppose. "Fédérer", "rassembler",
"vivre-ensemble" …
autant de termes qui évacuent
toute conflictualité. C’est le
même ressort que la disparition
chez les socialistes du
terme "classe"
 ». Et alors ? Une
simple affaire de vocabulaire ?
Non, répond Rémi Lefebvre,
ne pas poser des mots sur les
choses a des implications très
concrètes. « C’est difficile de
s’identifier à un discours qui
évacue toute conflictualité, un
discours incapable de renvoyer
une représentation précise de
la société. Sur les inégalités,
par exemple, le PS ne dit pas
clairement qui en est victime.
Qui domine ? Qui est dominé ?
Qui va payer et à partir de quel
niveau de revenu ? Aucune
réponse claire à ces questions
simples
 », tacle le chercheur. Tout faire pour
ne pas diviser. Au risque de
tout perdre.

Au pluriel

Résignés aussi, les écologistes
d’Europe écologie-les Verts
(EELV). « Ils ne peuvent que
constater et regretter que les
ouvriers ne soient pas tentés
par l’écologie
, explique Daniel
Boy, chercheur au Cevipof [2], spécialiste de l’écologie
politique. Mais cela relève
du remords de l’intellectuel.
Comment le chaudronnier qui
bosse dans le nucléaire peut-il
se projeter dans l’éolien ? C’est
pourtant ce qu’EELV lui demande
de faire dans le cadre
de la reconversion écologique.
Du point de vue de l’ouvrier,
ce n’est pas très sérieux.
 » Le
contexte de crise n’aide pas.
« Leur marge de manoeuvre
est très étroite
, complète Daniel
Boy. En temps de crise,
et alors que les priorités sont
l’emploi et la lutte contre la précarité,
s’adresser aux classes
populaires pour leur parler
d’enjeux environnementaux
n’est pas chose aisée.
 » Alors
certes, l’objectif premier de
EELV, n’était pas de s’adresser
au peuple, ainsi qu’en témoigne
leur sociologie électorale, essentiellement
composée de
classes moyennes et supérieures.
Les Verts, à l’inverse du
PS, ne sont pas nés d’un parti
social-démocrate et l’ancrage
à gauche repose plus sur le
libertarisme que sur les valeurs
ouvrières. En clair, la formation
écolo « ne développe pas une
vision qui permette aux classes
populaires de s’y retrouver
 »,
estime le chercheur. Dans le
texte fondateur d’EELV, long de
plusieurs pages, on trouve cinq
occurrences du mot « peuple ».
Une seule fois au singulier,
mais sous la forme d’une formule
toute faite, « la croissance
verte ne sera pas l’opium du
peuple
 » et cinq fois au pluriel.
« L’employer au pluriel est une
manière de parler de la nation,
tout en n’employant pas un
mot qui fait désordre chez les
Verts
 », interprète Daniel Boy.
Le peuple comme peuple social
 ? Zéro.

Des populismes

Cette gauche qui perd « le sens
du peuple » n’est pas seule à
alimenter l’amertume. Si les Indignés
et le Printemps arabe redéfinissent
le peuple au-delà du
seul critère socio-économique
(lire entretien François Cusset),
les événements cultivant
la frustration et le sentiment
de déni de démocratie, se sont
multipliés. On se souvient du
« Non » sans bavure lors du référendum
sur le traité constitutionnel,
en 2005. La suite fut un
déni de démocratie historique.
Quand la Tunisie a voté, après
une longue transition démocratique,
Alain Juppé invoquait la
« vigilance », les éditoriaux « la
prudence », le sous-texte était
clair : c’est bien la peine de faire
la révolution si c’est pour voter
l’islam politique (lire Regards du
mois de décembre). En Grèce,
lorsque Papandréou annonce
qu’il entend consulter le peuple
Grec sur les décisions prises
lors du sommet européen du
26 octobre, partenaires européens
et médias parlent d’une
seule voix : demander l’avis au
peuple ? Papandréou est un
irresponsable. Peu après, la
Grèce et l’Italie verront la formation de gouvernements de
techniciens, sans légitimité
démocratique. « Ces deux pays
méconnaissent en l’occurrence
le principe fondamental selon
lequel toute décision politique
doit être prise par un gouvernement
issu de la légitimité populaire
,
décrit Jean-Yves Camus,
politologue et spécialiste de
l’extrême droite. Dans l’échelle
des dangers qui menacent le
peuple, l’émergence de ces
gouvernements technocratiques
est au moins aussi dangereuse
que la montée des
populismes.
 » Des populismes
protéiformes. Quoi de commun
entre le succès d’un populisme
à la Geert Wilders, le chef de
file de l’extrême droite néerlandaise,
qui fut poursuivi pour
incitation à la haine raciale et religieuse,
et celui, revendiqué de
Jean-Luc Mélenchon ? Rien, si
ce n’est l’expression d’un symptôme,
d’une nécessité absolue
pour ce peuple « introuvable »
– comme le qualifie Pierre Rosanvallon
– d’être entendu et
compris. Jean-Luc Mélenchon
joue cette carte-là. Si le mot fait
l’Arlésienne chez les socialistes
et EELV, au Front de gauche
« le peuple » est omniprésent.
Dans son discours de lancement
de campagne, place Stalingrad,
à Paris, il prononcera
quinze fois le mot « peuple »
– et plus d’une dizaine de fois
dans les discours suivants. Et
c’est aussi le nom de la campagne,
« Place au peuple », un leitmotiv qui tend, depuis
mi-novembre, à supplanter le fameux
« qu’ils s’en aillent tous »,
que d’aucuns jugeaient justement
trop populiste. L’équipe
du candidat du Front de gauche
doit se débattre avec des comparaisons
inadéquates. Il réagissait
ainsi le 11 décembre
au discours de Marine Le Pen
prononcé à Metz. « La candidate
du FN pille à grande
échelle le vocabulaire et les
références du Front de gauche
dont elle reprend mot pour mot
le slogan " rendre visible les
invisibles". Nous comprenons
l’intention : disputer le terrain
au Front de gauche, seule
force politique présente dans
les entreprises et les quartiers
populaires !
 » Laurence Sauvage,
responsable des luttes
sociales au Front de gauche
ne décolère pas : « Marine Le
Pen veut saccager les acquis
issus du Conseil national de la
résistance, les acquis sociaux,
l’action syndicale, tout en se
disant au service du peuple.
Oui, au Front de gauche, le mot
peuple est très présent, dans la
réflexion comme dans l’action.
Nous sommes sur le terrain,
dans les entreprises, et nos
idées consistent à redonner de
la dignité au peuple. Ce n’est
certainement pas l’objectif du
FN, qui se contente de donner
de l’espoir en jouant avec
les peurs.
 »

Il n’empêche. La partition Marine
Le Pen fonctionne. « Oui le peuple doit être remis
au centre
 », dit-elle en substance,
mais sur ceux qui le
disent aussi, elle surenchérit, à
grand coup de préférence nationale.
Ainsi dans ses discours,
le mot « peuple » bat tous les
records de présence, jusqu’à
48 fois dans son discours de
lancement de campagne. Mais
pas n’importe quel peuple, « un
peuple français
 », précise-telle.
Et comme à l’accoutumée,
vient le cœur du discours, cette
immigration responsable de
tous les maux. Un canevas bien
connu, promu par Le Pen père
pendant trente ans. Mais la fille
a ajouté un étage à la fusée :
« Elle ne joue plus seulement
le registre de Jean-Marie Le
Pen, dont le propos repose
sur le peuple national. La nouveauté,
c’est qu’elle s’adresse
aussi au peuple social
, estime
Laurent Bouvet. Et ça fonctionne
très bien. De ce fait, elle
fera un score plus élevé que
son père
. »Cette défaite de la
gauche ne profite pas seulement
à l’extrême droite. Ce que
la gauche socialiste a perdu
comme capacité à s’adresser
au peuple, Nicolas Sarkozy l’a
acquise en tant que ministre de
l’Intérieur, cultivé comme candidat
et récolté à la présidentielle
de 2007. Le candidat de l’UMP
opère alors une petite révolution,
qu’il sous-traite à Henri
Guaino, mais intègre bel et bien
à son verbe : il faut parler au
peuple national mais aussi au
peuple social.
« Son discours sur le travail et
le pouvoir d’achat a resonné
comme un discours populaire,

poursuit Laurent Bouvet. Travailler
plus pour gagner plus
était malin et cela a d’ailleurs
très bien marché. Les grands
discours de 2007 fonctionnent
sur ce même ressort.
 »

Le peuple national

Mais Nicolas Sarkozy peut-il
refaire la blague, devenu le
président des riches aussitôt
passé le perron de l’Élysée
 ? « Il ne peut pas jouer
encore cette carte-là
, tranche
Jean-Yves Camus. Les classes
populaires ont été déçues,
elles n’y reviendront pas si facilement

 ». Alors la droite revient
sur ses fondamentaux. Certes,
le peuple existe, mais il est avant
tout national. Il est culturalisé,
doté d’une forme d’éternité, un
peuple de la race, comme on ne
dirait plus aujourd’hui. Claude
Guéant donne à entendre dans
ce registre d’étranges déclarations.
Les étrangers résidant en
France doivent respecter, a-t-il
déclaré, « ce qui fait l’art de
vivre français, comme les civilités,
la politesse, la gentillesse
 ».
Ainsi doit être le peuple. Avant
d’ajouter : « Si des électeurs du
Front national trouvent que je
réponds à leurs attentes j’en
suis content
 ». « À droite, il y a
une évolution de la notion de
peuple
, explique Jean-Yves Camus.
Et celle-ci se fait sous le
coup de la fuite en avant, dans
laquelle se place la droite républicaine
vis-à-vis de l’extrême
droite. C’est dangereux et vain,
car la droite ne fera jamais aussi
“bien” que le FN, puisque la
finalité de l’extrême droite n’est
plus républicaine.
 » Une course
poursuite que seule la gauche
a le pouvoir de stopper en prenant
à bras-le-corps les thématiques
laissées en jachère. Pour
une sortie de crise démocratique
par le haut.

Peuple, qui es-tu ?

Le peuple avait disparu du vocable politique.
On lui préférait « l’opinion », « les gens », « les électeurs
 ». Même à gauche, le « vivre-ensemble »
avait remplacé la « lutte des classes », concept
disparu dans les limbes depuis la chute du mur
de Berlin. Mais de la place Tahrir à Occupy
Wall Street, le peuple a repris des couleurs. Et
les politiques s’adressent de nouveau à lui. Lui ?
Mais de qui parle-t-on ?

C’est quoi pour vous le peuple ?

Marie, 28 ans, cadre à la SNCF :

« C’est une notion vraiment très large, ça veut presque dire tout
le monde. Dans le mot peuple, il y a de la diversité, de la mixité,
notamment sociale. Pour moi, ça ne veut pas dire la même chose
que « petit peuple ». C’est un ensemble de gens qui vivent ensemble,
et dont la seule caractéristique commune est d’être des humains.
Et ça ne désigne pas forcément non plus les citoyens, parce que
ça réduirait le peuple à un pays. Il faut dire « Peuple de… ». Moi, je fais
partie du peuple, puisque je suis une humaine. »

Clichés

Le peuple est au sommet de l’État
et cultive la haine de soi

« Il ne l’aime pas, mais il est peuple » (Michel Maffesoli, professeur à la
Sorbonne, « sociologue postmoderniste », à propos de Nicolas Sarkozy dans
un entretien accordé à Midi Libre, le 21 avril 2011, répondant à la question
 : « Fondamentalement, [Nicolas Sarkozy] aime-t-il le peuple ou n’est-ce
qu’une comédie ?
 »).

Notes

[1Laurent Bouvet, politologue et auteur
de Le Sens du peuple chez Gallimard.

[2Centre de recherches politiques de
Sciences Po.

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