Accueil > Société | Par Sara Millot | 1er juin 2006

Le "grand O" des Sciences-Po

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La chaleur du mois de juin s’est engouffrée dans les amphis de l’Institut d’études politiques, des étudiants sortent des salles d’audition en pleurs, d’autres attendent d’être convoqués, transpirant dans leur tailleur de circonstance : c’est l’examen qui clôt la formation de sciences politiques. Les élèves et le jury se connaissent bien mais ils sont aujourd’hui les acteurs d’une mise en scène rituelle qui perdure depuis la création des IEP : le Grand Oral, Grand O pour les intimes. C’est l’exercice emblématique de Sciences-Po, qui détermine pour beaucoup l’obtention du diplôme.

Le grand bluff

Et pourtant, « le Grand Oral n’est pas un exercice visant à contrôler les connaissances de l’élève », c’est l’administration de l’IEP qui l’affirme, mais « une épreuve qui cherche à évaluer une certaine culture générale de l’étudiant(e), sa façon d’organiser sa pensée et ses qualités orales ». Aucun domaine n’est épargné, le candidat étant susceptible de construire une argumentation sur des questions de santé comme d’économie, de culture comme d’éducation, sans pour autant connaître le sujet. Car personne n’est dupe sur la pertinence de l’intervention : peu importe les connaissances, c’est la méthodologie Sciences-Po qui compte : un plan en trois parties, un vocabulaire adapté, quelques références évasives à l’actualité, une attitude ouverte envers le jury, une distribution du regard et la maîtrise du temps imparti. La conclusion doit ainsi s’achever à la dixième minute, laissant place à « l’entretien » pour les IEP de province et à « la conversation » pour Sciences-Po Paris, qui consiste en un court échange avec le jury où l’étudiant doit se montrer à l’aise, répondre aux questions ou savoir les détourner lorsque c’est nécessaire.

Gouverner, c’est paraître

L’épreuve qui fait l’objet de préparations tout au long de l’année auxquelles se greffent des « conseils sur le comportement à adopter à l’oral » rappelle pour beaucoup la rhétorique d’Aristote où il est question « d’élocution, de rythme oratoire, de mots d’esprit et de convenance de style ». Exercice mondain plus que savant, le Grand O incarne, selon le politologue Alain Garrigou, ce « mélange d’excellence et de superficialité », symptomatique de cette formation très consensuelle des élites françaises. Préfigurant le Grand Oral de l’ENA et les modalités de recrutement des dirigeants d’Etat, celui de Sciences-Po a d’abord une fonction de rituel et de distinction, pour ne pas dire de reproduction. Régulièrement remis en cause par quelques étudiants et enseignants, il reste malgré tout aujourd’hui indéboulonnable et défendu corps et âme par les comités d’anciens élèves, emblème immuable de la virtuosité de l’expression sans fond. Le formatage s’avère en effet plus souvent revendiqué que critiqué par les élus et leurs héritiers qui partagent ainsi la langue du pouvoir, car « à travers le langage, c’est tout un rapport au monde qui se trouve imposé, écrivait Bourdieu à ce sujet. Rapport de dénégation qui met à distance et neutralise, permettant de parler sans penser ce que l’on parle, et concourant au maintien d’un ordre ». Comme le titrait d’ailleurs récemment et cyniquement le Bureau des élèves de l’IEP de Paris sur un bulletin interne : « le Grand O, parce que tu le vaux bien. »

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