Accueil > Résistances | Par Françoise Amossé | 1er mai 2000

Le monde naissant des responsables associés

Le printemps 2000 confirmera-t-il la franche entrée des sociétés dans l’ère des associations humaines contre la marchandisation du monde ? Plusieurs actions et réunions internationales en donnent les signes et appellent des avancées en termes de convergences politiques internationales.

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La victoire d’un Haider en Autriche, le cynisme et les calculs guerriers d’un Poutine comme les obstacles à l’entreprise de réconciliation au Kosovo interdisent toute sérénité en Europe. A ses portes ou en son sein, la confrontation reste permanente entre, d’un côté, le conservatisme et son volet le plus dangereux, et de l’autre, l’espoir d’une construction garantissant la paix, vocation première de l’Union européenne selon les citoyens interrogés sur le sujet. Dans le même temps, lesdits citoyens auront pris leurs responsabilités de manière éclatante, que ce soit en créant un comité Tchétchénie (1) représentant des personnes d’horizons divers, ou bien en s’associant en un comité de vigilance des citoyens d’Europe contre la banalisation de l’extrême droite, avec les Autrichiens eux-mêmes (2). Et bientôt, en "espace européen", plus large encore. Cet engagement de la société a sans doute constitué un encouragement pour les parlementaires européens qui, non sans audace politique, ont pu installer, à Vienne même, l’Observatoire européen du racisme, voté il y a deux ans dans d’autres circonstances.

La présence au sein du Conseil d’administration, pour chacun des Quinze, d’un représentant issu de la société civile, outre le délégué de la Commission et celui du Conseil, a également pesé dans ce choix, au diapason des conceptions d’une opinion publique très réactive sur le sujet (3). Cette prise en mains par les citoyens de nombreuses questions qui relèvent d’une certaine éthique, sociale, environnementale, politique, de la vie en société a déjà eu l’occasion de se manifester en de nombreuses occasions (4). Si à l’échelle européenne, ce round d’observation réciproque reste pacifique, il ne cesse d’interroger les termes de nouvelles pratiques politiques. Mais le mouvement qui secoue les fondements des sociétés du monde est plus conflictuel dans la mesure où les effets de la mondialisation façon ultra-libérale sont des plus violents. Pour brutale qu’elle soit, celle-ci n’est cependant pas un phénomène prédéterminé . L’urgence d’y faire échec permet de lever les obstacles d’une difficile recherche d’actions convergentes.

Associations et ONG du Nord et du Sud : une synergie nouvelle

Sur le plan strictement social, l’initiative d’une mobilisation européenne des salariés d’ABB-Alsthom a manifestement participé de cette analyse. Soigneusement préparée par des concertations multiples entre syndicats locaux des différents pays (France, Belgique, Allemagne, Italie, Portugal et Suisse), elle a bénéficié de tout l’appui des forces syndicales, la Confédération européenne des syndicats et la Fédération européenne de la métallurgie étant partie prenante. La revendication ponctuelle du retrait des 10 000 suppressions d’emplois annoncées s’accompagnait de la demande insistante du renforcement des droits sociaux au sein de l’Union européenne et de la mise en place de contre-expertises économiques au niveau de tout le groupe. La barre a donc pu être placée haut, le lien entre l’intérêt local et des enjeux européens permettant d’élargir le champ des contre-pouvoirs à la mondialisation libérale.

Peu de jours auparavant, à Durban, le congrès de la conservatrice Confédération internationale des syndicats libres (CISL), a elle-même abordé la question d’un contrat social international. Le directeur général de l’Organisation mondiale du Travail, Juan Somovia, affirmait "la nécessité d’une mondialisation s’adaptant aux hommes et non l’inverse, au risque d’être stoppée dans son développement". Et c’est le leader de la puissante centrale américaine AFL-CIO, John Sweeney, qui en a appelé à un renforcement de l’adhésion aux syndicats, afin de "faire monter la pression", ajoutant sa voix à celle des organisations syndicales de la planète désirant s’engager dans un processus d’appropriation de nouveaux pouvoirs.

Sur un autre terrain, il y a un an encore, qui aurait pu imaginer l’acquittement net et sans bavures du leader brésilien des sans-terre, José Rainha, risquant vingt-six années de prison ? L’objet politique du combat de Rainha et ses compagnons tient en ces chiffres : 1% des propriétaires possèdent seuls près de la moitié des terres cultivables tandis que plus de 23 millions de paysans et d’ouvriers agricoles tentent de survivre (5). Les sans- terre étaient à Seattle, leur mouvement fut largement mondialisé, notamment par la voie du Web. Dans sa plaidoirie, le grand avocat Me Evandro Lins e Silva ne s’y est pas trompé. Critiquant la situation sociale, il la reliait très naturellement aux "effets pervers du processus de globalisation" et déclarait : "Il ne suffit pas d’avoir aboli l’esclavage si on ne fait pas la réforme agraire."

On pourrait dire de la même façon qu’il ne suffit pas d’alléger les dettes des pays les plus pauvres pour que leur situation s’améliore. Jugé historique par le président égyptien Hosni Moubarak qui ouvrait les discussions, le Sommet euro-africain du Caire du 3 avril a montré les limites d’une coopération bilatérale qui demeurerait, d’une part, prisonnière des règles de l’Organisation mondiale du commerce, comme vient de le confirmer la nouvelle Convention de Lomé (voir p. 27), imposant un modèle d’intégration unique au "grand marché libéral" et d’autre part, qui ignorerait les besoins en financement et développement des pays, du Maghreb à l’Afrique subsaharienne. On ne peut ignorer, dans la teneur des échanges, l’impact de l’opinion publique internationale et notamment africaine. La rencontre, à Seattle, des associations et ONG du Nord et du Sud a scellé des convergences d’un nouvel ordre et cette synergie naissante n’a pas échappé aux gouvernants. Un premier point avait d’ailleurs rapidement été marqué, en janvier 2000, à Montréal lorsque les pays africains avaient pu obtenir pour la première fois dans une négociation internationale, grâce à une alliance avec l’Europe, une réglementation sur le commerce des organismes génétiquement modifiés, en leur faveur, en matière de biosécurité (6).

On ne peut ignorer non plus les effets de la campagne Jubilé 2000 contre l’endettement des pays du tiers monde, et qui avait permis de recueillir 17 millions de signatures, sur les annonces répétées d’annulation de la dette depuis le sommet de Cologne en juin 1999 et jusqu’en mars 2000. Annuler, oui, mais plus encore, un autre message commence à passer. Le Comité pour l’Annulation de la dette (cadtm@skynet.be) s’est livré à des analyses concrètes des conséquences de l’élaboration de ces politiques contenues dans le "cadre stratégique de lutte contre la pauvreté" : appellation relookée par un FMI pressé par les contestataires du monde entier de tenir compte du social. "Les dépenses de santé et d’éducation sont microscopiques. Elles consistent en quelque sorte à augmenter de 2% les dépenses après les avoir réduites de manière continue pendant quinze ans (ce qui équivaut à une réduction de l’ordre de 20%). A ce rythme-là, il faudra attendre 2010 pour retrouver le niveau de dépenses de... 1985". Annuler, donc, mais surtout soustraire les pays les plus pauvres aux politiques dites d’ajustements structurels de la Banque mondiale et du Fmi : c’est aussi ce que les chefs d’Etats du Maghreb et de l’Afrique sont venus dire au Caire aux gouvernants européens. Se faisant l’écho des préoccupations des pays africains, le président algérien Abdelaziz Bouteflika affirmait d’ailleurs que "les théories tendant à abandonner tout le terrain à la régulation des marchés ont été contredites par la réalité" et réclamait un partenariat qui s’inscrive dans "une vision économique et sociale vaste, tenant compte du développement durable".

Au fur et à mesure que les citoyens s’invitent dans les grands rendez-vous tels Davos, Seattle ou autres, l’autoritarisme de la gouvernance unilatérale des grandes institutions internationales est de plus en plus remis en question. Hier encore, des dizaines d’organisations se sont réunies à Boston (USA) pour rédiger un appel-pétition pour l’élaboration d’une stratégie internationale (7). Dirigée principalement contre l’actuelle OMC, cette offensive n’entend pas épargner le FMI, la Banque mondiale ou l’ONU. Tout au long de l’année, le calendrier international sera marqué par des rassemblements en appelant à une autre "gouvernance du monde". Washington, en avril : réunion de printemps de La Banque mondiale et du FMI. Des centaines de mouvements se sont mobilisés sur plusieurs thèmes : dette du tiers monde, lutte contre la spéculation financière, taxation des capitaux, contrôle citoyen de la Banque mondiale et du FMI. Genève, en juin : évaluation du sommet de l’ONU Copenhague 5 pour le développement social. Manifestation "Après Seattle", devant le siège de l’OMC. Manifestations syndicales contre la mondialisation néo-libérale, au Bureau international du travail. Okinawa, en juillet : sommet du G7. New York, en octobre : aboutissement de la Marche mondiale des femmes, au sein de laquelle l’abandon des politiques d’ajustement occupent une bonne place. Décembre, Dakar, même sujet.

Articuler vite actions et intérêts locaux et internationaux

Sur fond d’échanges mondialisés, activés par l’utilisation des technologies de la communication, mais sous la coupe de la dictature libérale, comment gouverner le monde ? Débat hautement politique, à la jonction d’un nouvel internationalisme et des convictions plus traditionnellement "mondialistes". Les cadres actuels peuvent-ils être rénovés ? Doit-on en bâtir d’autres ? Le débat est ouvert, avec ce souci d’articuler vite actions et intérêts locaux et internationaux. Mais cette alternative ne peut se construire sans son volet politique. Elle ne peut éluder, par exemple, la réorientation des actions des Etats, plus prompts jusqu’ici à contribuer à la dérégulation qu’à aider à la structuration des réponses au développement humain. Elle interroge également le rapport des mouvements sociaux aux représentations systémiques politiques. Elle réclame de nouveaux espaces de décisions ouverts aux citoyens à l’échelon local comme international et fait en cela appel à l’inventivité des sociétés pour changer de monde.

1. comitetchechenie@hotmail.com

2. elgauthi@internatif.org

3. Regards n° 56, "Haider, Le Pen, Bossi et les autres".

4. Supp. Forum de Regards, n° 1 et 2.

5. Regards n° 55, p. 22.

6. Regards n°51.

7. L’Humanité, 10 avril 2000.

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