Accueil > idées/culture | Par Jackie Viruega | 1er mars 1999

Le premier colloque consacré à Beauvoir

Entretien avec Sylvie Chaperon

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Les organisatrices du colloque international autour du Deuxième Sexe font le point pour regards.

Un colloque sur le Deuxième Sexe.

Une première. Il n’y a jamais eu de colloque du vivant de Simone de Beauvoir, ni depuis sa mort, hormis une journée de commémoration il y a dix ans. Ce colloque international, qui ouvre une série de manifestations liées au cinquantenaire du Deuxième Sexe, a rassemblé pendant cinq jours (1) quelque 130 communications et associé 37 pays d’une manière ou d’une autre. Il a atteint les objectifs qui lui étaient fixés : commémorer largement l’ouvrage le plus célèbre de Beauvoir, présenter les différentes approches de cet essai majeur et faire connaître les études beauvoiriennes. Sa couverture médiatique dans la presse écrite et à la radio a été loin d’être négligeable, en France bien sûr, mais aussi aux Etats-Unis, au Brésil.

Le scandale du Deuxième Sexe.

Lors de sa parution en 1949, le livre a été très mal reçu. Les oppositions les plus fortes sont venues des catholiques et des communistes. Le Vatican l’a mis à l’index, suivi par les pays les plus catholiques, comme l’Espagne franquiste. Le livre a commencé à circuler librement au Québec seulement en 1964. Il n’a été publié dans les pays de l’Est que très tardivement. Il a été traduit en bulgare en 1997 et en russe en 1998. On n’a pu le lire en RDA qu’en 1989 (en RFA depuis 1953).Il est toujours interdit en Iran.L’opposition politique à Sartre constituait le fond du rejet des communistes. L’existentialisme était qualifié d’idéologie individualiste et petite bourgeoise. Le PCF analysait le féminisme comme un facteur de division de la classe ouvrière, qui devait au contraire être soudée contre le capitalisme. A ces arguments politiques, s’ajoutait un puritanisme certain. Le sexe était tabou et la maternité sacrée. Beauvoir parlait librement de l’un et critiquait l’autre.

Les controverses aujourd’hui.

Le Deuxième Sexe ne fait toujours pas consensus, ce qui n’aurait pas forcément déplu à son auteur. Mais les clivages se situent sur le terrain du féminisme, et là, il n’est pas certain que Beauvoir aurait été très heureuse de voir combattu son fameux "On ne naît pas femme, on le devient". La vieille notion de "nature féminine" connaît une vigueur nouvelle. L’opposition a lieu, schématiquement, entre universalisme et différentialisme : post modernisme comme disent les Américains. Ces deux démarches contraires ont toujours divisé les mouvements féministes : revendiquer pour les femmes des droits en tant qu’elles sont "la moitié de l’humanité" ou revendiquer pour elles des droits en tant qu’elles sont différentes des hommes, entendus comme des mâles. Ces différences, où les trouver ? Dans la maternité, pour une partie des tenants de l’optique différentialiste. Ou dans des qualités censées caractériser une "essence" féminine : altruisme, modestie, pacifisme... Qualités dont chacun sait que certaines femmes et certains hommes les possèdent mais qu’elles ne relèvent pas du sexe ni du genre (gender : différence sexuée sociale et culturelle). Beauvoir évoquait l’idée que l’expérience commune de l’oppression subie par les femmes pouvait créer des différences de genre, mais historiquement acquises et pas de nature.

Un succès jamais démenti.

Le Deuxième Sexe, cet essai de plus de 1000 pages, a connu une grande renommée en France et ailleurs, d’abord à cause du scandale qu’il a provoqué et surtout parce qu’il a eu un nombre phénoménal de lecteurs et de lectrices de plusieurs générations. Trente ans après, en 1978, 38000 exemplaires étaient vendus, ce qui ferait un joli succès d’un premier roman ; et en 1997 encore, 17000 exemplaires.Les publications à son propos sont une autre affaire. Le Deuxième Sexe a forcément été plus commenté dans les pays où les études féministes sont plus développées. Aux Etats-Unis et en Angleterre, le catalogue de n’importe quelle maison d’édition comporte au moins quatre pages de women studies. En France la situation n’est guère brillante de ce point de vue. Elle accuse donc aussi un retard pour les études beauvoiriennes.Cette absence est due à la résistance de la société française, en partie fondée sur la tradition de l’universel qui exclut les femmes en prétendant les intégrer. La parité, par exemple, est réputée aller contre le droit républicain.Les Américaines ont, sur ce plan, obtenu des acquis supérieurs aux Françaises. Dans les pays anglo-saxons, des cursus universitaires entiers sont spécialisés dans les women studies. En France, la résistance institutionnelle de l’université et du CNRS reflète celle de la société. Des recherches sont acceptées sur ces sujets ; cela reste ponctuel.

Le retour de bâton.

Retour de "la nature féminine" sur fond de résistance constante au féminisme : le backlach contre le Deuxième sexe a eu lieu en France dans les années 80, au moment du tournant général de la société, qui a coïncidé avec l’envahissement du libéralisme, le rejet du marxisme...Bien sûr, "le combat féministe n’est pas féminin" dit Christine Delphy. Il n’est pas, d’abord, le combat de toutes les femmes ; il n’est pas, ensuite, un combat pour une "nature féminine", dans laquelle beaucoup de femmes se reconnaissent et qui peut être vécue comme un modèle, avec les dangers que cela comporte.Dans la société des années 90, certaines idées font leur chemin, comme la parité. La faible représentation politique des femmes est enfin perçue comme un scandale. Mais parmi ceux qui prônent la parité, beaucoup la justifient par la nécessité en politique d’"une tonalité féminine, plus douce". C’est vouloir un plus, en développant le seul argument de la spécificité des femmes. Idée dangereuse : admettre quelqu’un en un lieu, non parce qu’il a le droit d’y être, mais parce qu’il a quelque chose à apporter, ouvre la possibilité de l’écarter dès que son apport n’apparaîtra plus comme nécessaire.

* Historienne, université de Toulouse le Mirail, a publié "Questions actuelles au féminisme", numéro spécial des Temps Modernes, juin 1997 ; va faire paraître dans quelques mois un ouvrage sur "Les années Beauvoir".

** Directrice de Nouvelles Questions féministes, revue fondée par Beauvoir en 1980, a publié l’Ennemi principal, économie politique du patriarcat, éditions Syllepse, 1998.Christine Delphy et Sylvie Chaperon sont les organisatrices du colloque sur le Deuxième Sexe.

1. A Paris, du 19 au 23 janvier 1999.

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