Accueil > Culture | Par Diane Scott | 7 octobre 2008

« Le silence des communistes », par jean-Pierre Vincent

Grand succès et large tournée pour Le Silence des communistes depuis 2007. Le spectacle de Jean-Pierre Vincent, basé sur un échange de lettres de militants italiens, pose la question de la gauche aujourd’hui à partir de celle du communisme. Présentation et questions.

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C’est une des surprises de cette rentrée : en ces temps de très difficiles montages de production, un spectacle est programmé à trois reprises dans trois grandes structures franciliennes, à Nanterre-Amandiers, au Théâtre71, Scène nationale, de Malakoff, puis au Centre dramatique national de la Commune à Aubervilliers, après avoir été un des spectacles d’Avignon 2007. Certes, le calendrier compte de courtes durées de passage, dans de petites salles, voire des lieux hors-les-murs. Néanmoins, voilà un mode de programmation différent de l’habituel.

La double singularité de l’objet est probablement à l’origine de cette organisation ad hoc  : Le Silence des communistes est une petite forme et un grand sujet. Petite forme : une mise en espace plus qu’une mise en scène, une légèreté scénographique revendiquée, des acteurs qui lisent quand ils ne disent pas, un spectacle-lecture, dont la malléabilité autorise cette présence vagabonde et rapide. Grand sujet : la question de la gauche aujourd’hui, à partir de celle du communisme. Ou, pour formuler cela de façon plus polémique que ne le souhaiterait peut-être le spectacle : que pensent aujourd’hui de notre époque ceux qui furent au cœur de la pensée politique au temps où le politique était un lieu de pensée ?

PENSEES ET IDEOLOGIES, A L’EPOQUE OU L’ON DIT QU’ELLES SONT MORTES

Précisons alors les coordonnées de la chose : un militant syndical non communiste, Vittorio Foa, interroge deux ex-militants communistes, Miriam Mafai, journaliste, Alfredo Reichlin, ancien directeur de l’Unità. Tous trois Italiens. La conversation épistolaire a lieu en 2000. Elle a fait l’objet d’une publication très lue, chez Einaudi, en 2002, d’un spectacle en 2006 (Luca Ronconi, Turin), aujourd’hui et depuis trois ans, d’une traduction et d’une tournée en France. Foa est né en 1910, Mafai en 1926, Reichlin en 1925, ils ont plus de 80 ans aujourd’hui et sont toujours très actifs politiquement : Mafai est très présente sur la question du statut des femmes, en période de forte résurgence du catholicisme radical, Reichlin a été récemment président de la commission de rédaction du Parti démocrate. A ces deux-là, Foa demande de rompre le « silence des communistes ».

Reichlin a raison de pointer dans une de ses lettres l’ambiguïté de l’expression. On parlerait en extrapolant du « génitif relatif ou absolu » de ce silence des communistes. Est-ce le silence que les communistes ont adopté après l’effondrement du bloc soviétique, en Italie particulièrement après l’autodissolution du PCI, en 1991 ? Silence que d’aucuns interprètent comme un aveu, à la fois de culpabilité du totalitarisme et d’impuissance, voire d’échec et d’abandon idéologique... A moins que l’on ne pointe aussi le silence imposé à toute idée communiste, en tant que lieu d’une alternative. Honte ou bâillon, ce silence des communistes contient une ambiguïté intrinsèque, en son titre même, que le spectacle emporte avec lui et qui ne cesse pas de laisser songeur, à mon sens. Jean-Pierre Vincent a souhaité travailler sur ce matériau après le spectacle de Ronconi. Ancien codirecteur, avec Patrice Chéreau, du Théâtre de Sartrouville, ancien directeur du Théâtre national de Strasbourg, ancien administrateur de la Comédie-Française, il n’est pas insignifiant qu’un metteur en scène qui a autant partie liée avec l’institution théâtrale propose ce douloureux dépliement, par l’Italie interposée. Je dirai, en trois temps, pourquoi ce texte ne laisse pas de me poser problème, ses usages plus exactement.

EN TEMPS DE GUERRE, LE REFORMISME EST-IL L’AMI DE LA REACTION ?

Les discours qui entourent le spectacle vantent l’intérêt du texte, notamment la franchise des correspondants, Jean-Pierre Vincent répétant à l’occasion qu’il s’agit d’un « strip-tease idéologique ». Il y a en somme deux axes de pensée dans les extraits de ces huit lettres qui sont aujourd’hui jouées en France, qui sont d’une appropriation différente et dont il me semble que le succès du spectacle tient toute l’ambiguïté de son événement. Si ce travail répond à une attente du public :ce qui n’est pas nécessairement l’hypothèse la plus réjouissante car on peut aussi postuler que certains succès sont dus à l’intrusion dans nos champs de pensée et de représentation de quelque chose que précisément l’on n’attend pas : de quelle attente s’agit-il ? Pour le dire abruptement, le public a-t-il envie de venir entendre l’auto-accusation subtile mais insistante de l’intelligentsia de gauche, avalisant sous cette forme policée et ritualisée, dans cette non-mise en scène de non-procès, le constat que « les vieilles réponses ne nous sont plus utiles », pour citer Vincent, et qu’à la droite ultra-conservatrice actuelle, qui semble marteler en souriant que l’extrême droite est sa vérité, il n’y a pas d’alternative ? C’est du moins ce que l’on peut supposer à entendre quelques gloussements dans le public aux allusions, restées d’ailleurs en suspens, du lien des partis communistes européens avec l’URSS. Ou bien un autre public a-t-il envie d’entendre une pensée politique au travail, ce qui est aussi à l’œuvre dans ce Silence des communistes, et qui viendrait là démentir cette mauvaise satisfaction, que d’idéologie il n’en est plus cure et que de penser il n’est plus temps, mais qu’au contraire, on serait friand de théorie et avide de penser ensemble à inventer quelque chose d’autre :l’autre n’étant pas nécessairement neuf, du reste. En somme, il y a avec ce spectacle, le repentir et l’élaboration, et il est à craindre que l’écoute que l’on en fasse ne dépende pas du spectacle mais de la disposition des publics avant le spectacle.

Pour le dire autrement, on peut regretter que cette proposition, à partir d’un matériau nécessaire et pertinent sur une scène, ne soit pas plus radicale. Je convoquerai deux éléments, théâtraux cette fois, à l’appui de cette réserve. Paradoxalement, et c’est une ambition assez belle, Jean-Pierre Vincent parle à de nombreuses reprises de l’émotion que suscite ce texte, spéculatif et relativement austère. Peut-être était-ce plus sensible à la création à Avignon en 2007, mais deux comédiens sur trois ont changé, justifiant pour cette « reprise » francilienne un retour plus appuyé à la lecture du texte, jeu de lecture qui tend à mimer la pensée en train de se faire. Cela fonctionne comme appuis mnémotechniques, sans doute, mais rarement comme signes théâtraux intelligents. Cette rhétorique surlignée, cet abouchement de la pensée et de la parole, croit-on réaliste et vivante, en réalité sans esprit, interdit toute émotion, dont une autre direction d’acteurs aurait pu créer les conditions. De même, on peut regretter la convocation, à l’entrée de la salle et dans la salle, d’un attirail d’agit-prop, d’une scénographie de réunion de cellule, qui appesantit la réflexion à laquelle le spectacle tente de faire appel. Sauf à croire que le discours implicite est ici de cataloguer gauche et militantisme du côté de quelque chose qui ne peut pas ne pas résonner avec une forme de désuétude ressassée.

MANQUE DE RADICALITE THEATRALE, FAIBLESSE IDEOLOGIQUE ?

Enfin, ce manque de radicalité théâtrale me semble faire directement écho avec une faiblesse d’ordre idéologique. C’est un spectacle qui ne se départit pas d’une forme de pusillanimité par rapport à l’idée communiste, que l’on peut entendre de façon métaphorique : vu l’état de la gauche, toutes les échelles sont bonnes pourvu qu’on y décèle quelque chose comme une volonté, n’est-ce pas ? « J’en suis venu à la conclusion qu’il ne suffit plus d’actualiser les programmes. Ceux-ci sont destinés à rester lettre morte si « quelque chose » ne vient pas avant les programmes. Je parle de la nécessité d’une pensée, d’une nouvelle pensée capable d’interpréter le monde dans lequel nous sommes immergés. Quelque chose, évidemment, de très différent de la pensée avec laquelle la vieille gauche a interprété le XXe siècle :les classes, l’Etat, le conflit capital-travail, la lutte pour sortir de la misère : mais avec la même ambition, la même largeur d’horizon qui lui permit de devenir sens commun. » C’est ce qu’écrit Alfredo Reichlin. « Civiliser le capitalisme, civiliser la globalisation » , résumerait Miriam Mafai. N’est-ce pas là une option politique, qui a déjà pris acte de quelque chose dont il faudrait encore débattre ? C’est en ce sens que l’on peut regretter que cette proposition ne s’empare pas des problèmes à la racine ; sa forme théâtrale est à l’image de cet élan qui n’atteint pas son adresse. Et d’un usage de ses propositions qui reste assez flou, comme si, entre la satisfaction du silence coupable des communistes et l’exigence d’une levée du silence sur l’idée communiste, on n’avait pas tranché. Deleuze dit que l’on ne pense que sous l’effet d’un coup de force. Est-ce qu’un art qui entend produire de la réflexion ne se doit pas alors à quelque chose de plus tranchant ?

D.S.

Paru dans Regards n°55 octobre 2008

A voir

Le Silence des communistes , m.e.s. Jean-Pierre Vincent.

Nanterre (septembre), Malakoff (30 septembre-4 octobre, 01 55 48 91 00),

Aubervilliers (7 octobre-11 octobre, 01 48 33 16 16)

Foa, Mafai, Reichlin,

Le Silence des communistes,

L’Arche, Collection Tête-à-tête,

Traduit de l’italien par Jean-Pierre Vincent, 2007

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