Accueil > idées/culture | Par Marion Rousset | 1er janvier 2007

Le succès de la philosophie : boulot dodo philo

Philo pour enfants, philo audio, philo télé, philo café, université populaire : l’engouement pour la philosophie est incontestable. Quel rôle joue-t-elle dans la cité du XXIe siècle ? Rencontre avec Geneviève Fraisse, François Cusset, Eric Hazan et Alexandre Lacroix.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Alexandre Lacroix , rédacteur en chef de Philosophie Magazine, lancé au printemps 2006. Auteur de plusieurs romans et esssais, il enseigne la littérature à l’Institut d’études politiques de Paris.

Eric Hazan, éditeur à la Fabrique et écrivain, auteur notamment de LQR, la propagande du quotidien et de Notes sur l’Occupation. Il édite des livres de philosophes comme Jacques Rancière, Alain Brossat ou Bernard Aspe.

François Cusset, historien des idées, vient de publier aux éditions la Découverte La décennie. Le grand cauchemar des années 1980. Ce livre passe au vitriol le paysage intellectuel français, moraliste et consensuel, au service de l’ordre établi, s’arrêtant sur le moment de son basculement.

Geneviève Fraisse, philosophe et historienne de la pensée féministe, a publié un livre de philosophie destiné aux adolescents, Le Mélange des sexes, dans la nouvelle collection de Gallimard, « Chouette penser ! ». A paraître au Seuil en janvier, son essai Du consentement.

Les cafés philo et l’université populaire de Michel Onfray ont essaimé. On assiste aujourd’hui à l’éclosion de nombreuses collections de philosophie pour les enfants et au succès d’un nouveau magazine grand public, Philosophie Magazine. Comment analysez-vous ce phénomène ?

François Cusset. Il a deux lectures. L’une, purement économique : l’édition est une industrie à marge très faible, prête à se jeter sur tous les créneaux juteux. Les essais philosophiques étant devenus, depuis vingt ans, un nouveau type de best-seller, il y a eu déclinaison de tout un tas de produits dérivés : philo pour enfants, philo audio, philo télé, philo café... Cette lecture n’est pas antagonique avec une autre, plus théorique : la philosophie, telle qu’elle nous est présentée dans ce cadre-là, est une thérapeutique de la signification, un « faire-sens » proche des techniques d’épanouissement personnel qui se développent avec succès aux Etats-Unis. Ce qu’on appelle alors « philosophie » vise à offrir le confort du signifiant, à la fois une organisation des concepts et quelques modèles existentiels. Ce genre de recherche philosophique d’épanouissement personnel ne pose la question du collectif qu’à partir du sujet individuel malheureux/épanoui. Un psychologisme qui produit surtout du consentement à l’ordre établi et incite bien peu à se singulariser.

Alexandre Lacroix. Il est abusif de plaquer l’étiquette technique de développement personnel sur l’ensemble de la mode de la philosophie. Elle vaut pour quelques auteurs de best-sellers qui peuvent se compter sur les doigts d’une main. L’engouement pour les universités populaires, les conférences de vulgarisation de philosophie et les collections pour enfants recouvrent des contenus très variés. Par ailleurs, la philosophie bénéficie d’une grande estime dans le public. Très sensible à tous les produits dérivés abusifs, il a une exigence de difficulté, voire d’hermétisme vis-à-vis de cette discipline. Lorsque, pensant répondre à une attente du lectorat, nous avons mis l’accent sur des aspects existentiels dans le numéro zéro de Philosophie Magazine, le test a été catastrophique. Tout ce qui était assimilable à de la psychologie a été rejeté avec une violence incroyable. A mes yeux, la rencontre entre la philosophie et le public s’explique par un double mouvement : d’une part, celui du public vers des questions qui dépassent le moi et l’expérience subjective et, d’autre part, celui de la philosophie vers ce qui concerne le siècle et la fluctuation des conjonctures. Aujourd’hui, les philosophes travaillent sur des faits divers, des phénomènes de société, ils ont même pris l’habitude de citer dans leurs ouvrages, à l’instar de Slavoj Zizek, des films hollywoodiens. Quant au public, le 11 Septembre a fait jaillir chez lui des questions collectives face auxquelles il est totalement désemparé, des préoccupations géopolitiques, écologiques ou sociales sur la marche du monde. Ce besoin de philosophie n’émane pas du désir d’être flatté dans ses convictions, mais d’une véritable inquiétude. Or, contrairement à la psychologie, la philosophie permet une saisie conceptuelle des phénomènes complexes qui n’appartiennent pas au moi, mais au monde.

François Cusset. La philosophie a toujours été considérée, en particulier en France, séparément des autres formes de pensée. Au regard des anthologies et des cursus universitaires du même nom, la philosophie politique est, par exemple, une démarche qui isole la politique pour en faire une sphère idéale, intemporelle, anhistorique. Le dégoût de voir cette discipline souillée par des pratiques psychologiques, sociologiques, littéraires et artistiques contribue à la sacraliser. Censée embrasser l’ensemble des champs existants dans leurs contradictions, leurs conflits, leur technicité, elle devient un discours de substitution rassurant auquel tout le monde aurait d’un coup miraculeusement accès.

Eric Hazan. Cet engouement est premièrement une affaire financière. Deleuze disait des nouveaux philosophes des années 1970 qu’ils avaient inventé le marketing en philosophie. Cette découverte ne s’est pas perdue en route. Pascal Bruckner ou Bernard-Henri Lévy, ex-nouveaux philosophes toujours en activité, continuent de pratiquer l’autopromotion. La deuxième opération : c’est un fusil à deux coups : est d’ordre moral. Les discours de Luc Ferry et Alain Renaut autour de la pensée 1968 prônent un retour, au fond néo-pétainiste, à l’autorité. Il existe aussi une version « de gauche » de la philosophie pour grandes surfaces : Michel Onfray, par exemple, qui se définit comme nietzschéen de gauche, ce qui est pour le moins singulier.

François Cusset. A côté de ce phénomène, il existe aussi une philosophie qui, elle, a cessé d’être un discours totalisant. Connectée à d’autres pratiques (militantes, artistiques, pédagogiques), elle participe à la pensée critique. L’adjectif « critique » ne renvoie pas ici à l’idée de « protestation » mais à la définition kantienne de la philosophie, reprise par Foucault, comme analyse du présent.

Geneviève Fraisse. Cette démarche m’intéresse plus que la recherche du comment bien vivre. La pratique, j’entends la pratique qu’elle soit d’action ou de réflexion, consiste à identifier un objet philosophique. Philosopher, c’est mettre des mots sur un problème, des mots que nous n’avons pas au moment où le problème survient. Par ailleurs, je ne peux pas, comme François Cusset, passer l’institution et les années 1980 au rouleau compresseur. Cette période était aussi offensive, pas seulement promotionnelle. Enfin, concernant l’histoire de la mode, je prendrais comme contre-exemple le lancement du Collège international de philosophie dans les années 1980 qui croisait la philosophie à d’autres champs du savoir, en mêlant les acteurs, sans hiérarchie institutionnelle. Cette initiative exprimait une passion philosophique d’une autre nature que le phénomène marketing évoqué jusqu’ici.

François Cusset. Ma vision n’est pas monolithique. Simplement, il existe des différences d’échelle qui ne permettent pas de parler d’autre chose que d’enclaves critiques dispersées. En face, le philosophe médiatique producteur de consensus, l’intellectuel organique de l’ordre dominant, nous fait trois chantages : au réel, au sens, au mal. D’abord, il faudrait s’en tenir au réel, à ce qui est possible. Attention aux doux rêveurs, ce seraient des irresponsables. Ensuite, il faudrait produire du sens et surtout pas du mystère, de la question, de l’opacité. Enfin, tout débat théorique est porteur d’une moralisation sur un mode imprécateur judéo-chrétien qui oblige à prendre parti avant même d’avoir analysé le problème.

Geneviève Fraisse. Ce point-là est très important. Sur la question des sexes, nous sommes assignés à l’opinion, sommés de dire si nous sommes pour ou contre la différence, la prostitution, etc. Il est très difficile d’échapper à l’injonction, de revendiquer le droit à prendre le temps de la réflexion, plus encore de donner les conditions de possibilité de penser la question, sans pour autant suspendre le jugement et l’action. L’opinion et la pensée, ce n’est pas la même chose.

Ce philosophe animé du souci d’identifier les problèmes ne trouve-t-il donc jamais sa place dans le débat public ?

Eric Hazan. Dans le débat public, la réponse est non. A la télé, n’en parlons pas, à la radio, c’est exceptionnel, quant à la presse écrite, elle est verrouillée. Les opinions non conformistes et les livres de philosophie qui les expriment ne sont jamais recensés, même pour être critiqués. Les journaux font le silence sur ces ouvrages.

François Cusset. A partir des années 1980, un certain nombre de concepts, d’objets de débat et d’auteurs ont été concrètement évacués du débat public. Aujourd’hui, on voit de nouveau émerger des formes de contre-culture intellectuelle, des réseaux de prescription, de lectures et de travail conceptuel parallèles, notamment à l’intérieur de quelques enclaves universitaires. Cette émergence est liée à la fois à des raisons techniques, comme Internet, et à la richesse de la production critique. Dans un journal qui joue exactement le rôle qui vient d’être décrit, il reste parfois un journaliste qui continue à faire de la place à des auteurs intéressants.

Eric Hazan. Il faut aussi rendre hommage à une série de librairies indépendantes. Si ces lieux-là plongent, la pensée critique ne sera plus visible.

Des lieux comme l’université populaire de Michel Onfray prétendent élargir l’accès à la philosophie. Que pensez-vous de la vulgarisation ?

Alexandre Lacroix. Je trouve ridicule la diabolisation d’Onfray et de son succès. La France est un des seuls pays au monde où des livres de philosophie deviennent des best-sellers. Que 250 000 personnes, parce qu’elles ne savent pas quoi acheter, se tournent vers le philosophe le plus médiatique du moment et se mettent à lire des réflexions sur la religion, je trouve cela positif. Ces lecteurs ne sont pas victimes d’un projet marketing. Ils ont une demande, une attente vis-à-vis de la philosophie. Et les intellectuels ont le devoir de réfléchir à la façon d’inscrire leur parole dans l’espace public. Il existe une place pour la vulgarisation de qualité. Que ceux qui travaillent sur des sujets plus pointus que Michel Onfray transmettent leur savoir !

Eric Hazan. Je suis tout à fait partisan de la vulgarisation de qualité, même si je lui préfère le terme « divulgation ». Mais les livres de Luc Ferry ou de Michel Onfray ne relèvent pas de la divulgation, ce sont des trompe-l’œil. J’essaie de porter à la connaissance du public des livres de philosophie. Il arrive que ces livres aient un certain retentissement mais comme leur parution n’est pas couplée à des opérations média-marketing, on n’arrive jamais à de tels chiffres.

Geneviève Fraisse. La vulgarisation pose la question de la verticalité. Or, il faut travailler en horizontalité, surtout éviter les hiérarchies. En ce sens, j’emploierais le mot « circulation » plutôt que « divulgation ». Quel que soit le lieu où je me trouve et le support qu’on me donne, je dois pouvoir mettre en équivalence les contenus, les formes du contenu et ceux à qui je m’adresse, savants ou militants, jeunesse, société civile.

François Cusset. Je me demande si la dichotomie entre philosophie élitiste et vulgarisée, difficile d’accès et populaire, est pertinente. Il serait plus juste de distinguer, comme Deleuze, les gros concepts des petits, le « molaire » du « moléculaire ». La philosophie totalisante ne cesse d’envoyer des majuscules à la figure. Les essayistes médiatiques, de gauche ou de droite, parlent de Liberté, de Démocratie, d’Islam... En France, nous avons le mythe de l’intellectuel littéraire total et totalisant. Nous sommes le seul pays à avoir un Sartre ou un Zola. Cette tendance consiste à penser que le gros concept, celui qui est le plus synthétique et le plus englobant, est aussi le plus juste. Il existe une génération théorique et philosophique qui nous a appris qu’il fallait se débarrasser de cet écran de fumée pour revenir à des problèmes spécifiques. Dès qu’elle est totalisante, la philosophie est incapacitante. Pour penser la possibilité d’un changement, il faut revenir à des concepts spécifiques.

Eric Hazan. Ce ne sont pas n’importe quelles majuscules ! Elles convergent vers l’acceptation. Pourquoi se fatiguer ? Pourquoi se révolter ? Pourquoi se remuer alors que c’est si simple, le bonheur. Restez donc tranquille... Cette philosophie pourrait être rangée au rayon « Vie pratique ». A côté de « La santé par les plantes », on trouverait « Le bonheur par la philosophie ».

Alexandre Lacroix. Il existe une grande tradition de la vulgarisation en astrophysique ou en science en général. Ce n’est pas le cas pour la philosophie. Dans ma pratique, je me demande jusqu’où aller. Bertrand Russell présente de façon amusante le risque qu’il y a à trop vouloir vulgariser. Après avoir traduit en deux pages la Phénoménologie de Hegel, il montre qu’expliquées en langage simple, ses théories s’effondrent. Peut-on faire de la bonne philosophie dans un langage simple ?

François Cusset. Il faut éviter les termes faussement simples. « Liberté » est un mot infiniment plus complexe que certains mots techniques. Personne ne le définit, il est donné comme une évidence.

Diane Scott. La question est peut-être moins de savoir comment faire de la bonne philosophie que ce qu’on en fait, quel est son usage...

Eric Hazan. Il existe une branche en philosophie qui vise à clarifier des débats et une autre, opposée, qui vise au consensus. Celle-ci repose sur une idée voulant que nous vivions tous dans une grande cité unie, qui remonte au IVe siècle avant Jésus Christ.

Diane Scott. Les sagesses antiques sont d’ailleurs aujourd’hui à l’honneur de façon assez réactionnaire...

Alexandre Lacroix. Quel philosophe de l’Antiquité consensuel pouvez-vous citer ?

Eric Hazan. Aristote. Il travaille à gommer la division profonde de la cité antique. C’est un des premiers philosophes globalisants. Ce n’est pas pour rien que le Moyen Age : époque à tendance fortement globalisante : l’a monté en épingle et que la Renaissance a cherché par tous les moyens à s’en défaire. Cette philosophie du consensus revêt quantité de masques différents : elle trouve sa traduction contemporaine aussi bien dans le néo-kantisme de Luc Ferry que dans le matérialisme de Michel Onfray.

Alexandre Lacroix. Aristote est un esprit encyclopédique, et sa réflexion sur la démocratie, et le risque de la voir se transformer en démagogie, est toujours vivace.

François Cusset. La bonne nouvelle, c’est qu’en marge du succès commercial de certains auteurs consensuels, revient depuis dix à quinze ans, après une longue parenthèse, un rapport d’usage au texte philosophique. Au lieu d’en avoir peur comme d’un texte sacré dont on se doit de faire l’exégèse à l’infini, il est utilisé pour éclairer des problèmes rencontrés dans un champ donné. Les philosophes ne sont pas les seuls à y recourir. Quand des militants féministes ou homosexuels s’emparent de Hegel ou de Spinoza pour éclairer un problème qui est le leur en France, aujourd’hui, nous nous trouvons dans un rapport d’usage symétriquement inverse du rapport qui produit du consentement à l’ordre établi.

Geneviève Fraisse, la question du consentement est au cœur d’un livre que vous avez écrit, à paraître ce mois-ci. Vous y interrogez ce mot pour en éclairer la portée politique...

Geneviève Fraisse. Le débat politique, sur le voile, la prostitution, par exemple, se fait autour du droit à consentir, du « c’est mon choix ». Nous sommes entrés dans une drôle d’époque où le fait de savoir si j’ai le droit de dire « oui » et comment je vais dire « oui » est devenu l’objet même de la discussion, de l’émancipation et de la conquête. Je me souviens quand même qu’il est possible de dire « non ».

Propos recueillis par Marion Rousset (avec la participation de Diane Scott)

La philo, c’est chouette

« Les Grecs qui ont condamné Socrate disaient qu’il ne fallait pas qu’il pervertisse la jeunesse par de mauvaises questions. » C’est ainsi que Bernard Stiegler s’est adressé aux élèves venus assister à sa « Petite conférence » organisée au Centre dramatique national de Montreuil. Les philosophes de l’Antiquité enseignaient « aux enfants des choses que les adultes de l’époque considéraient que l’on devait taire », a-t-il expliqué. Philippe Lacoue-Labarthe, Elisabeth de Fontenay, Jean-Luc Nancy et Etienne Balibar se sont également essayés à cet exercice d’équilibriste : capter l’attention des plus jeunes tout en maintenant une exigence philosophique. La philo pour enfants a le vent en poupe. Bayard, Nathan, Autrement, Gallimard, Milan... Les maisons d’édition lancent tour à tour leur collection. Mais la plupart de ces albums, tantôt psychologisants, tantôt moralisateurs, ont du mal à éviter les écueils propres au genre. Censés répondre aux questions existentielles des jeunes lecteurs, ils ont souvent un côté « guide pratique » assez agaçant. C’est un reproche qu’on ne peut pas faire à la collection « Chouette penser ! » de Gallimard. De ce point de vue, elle est irréprochable. Et tellement sérieuse, voire académique, que la précision « à partir de 11 ans » semble quelque peu fantaisiste. M.R.

Philosophie magazine

50 000 exemplaires vendus en kiosque et 7 000 abonnés : le succès de Philosophie Magazine n’en finit pas de surprendre. « Je visais 40 000 ventes. C’était considéré comme illusoire et même fantaisiste par les professionnels, compte tenu du sujet et de la difficulté de vendre en kiosque », se souvient Fabrice Guerschel, directeur de la publication. « Un sondage disait que 8 % de la population française s’intéresse à la philosophie, un chiffre difficile à interpréter. En revanche, on sait certains livres se vendent à plus de 200 000 exemplaires. » Le lecteur type du magazine a en moyenne quarante-cinq ans. Ce n’est pas un adepte des revues spécialisés. Homme ou femme, il lit les news, les quotidiens nationaux... et Philosophie Magazine. Dernier rejeton de la mode lancée par les cafés philo. M.R.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?