Accueil > Culture | Par Diane Scott | 1er décembre 2004

Le théâtre, l’histoire, le théâtre, etc.

Pour finir l’année 2004, deux sondes, à deux endroits distincts et éloignés au sein du champ théâtral : une « grosse production », en tournée en 2006 en France et en Belgique, et une moindre, créée avec « Lille 2004 ». Où l’on retrouve l’impitoyable horizon de l’art, ses errements et ses questions.

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RETOUR SUR « QUARTETT »

Hans Peter Cloos a créé Quartett, de Heiner Müller, en septembre, à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, avec Dominique Valadié et Niels Arestrup. On connaît la cruauté des relations amoureuses dont la pièce s’inspire. Or, de l’amour au couple, il n’y a qu’un pauvre pas et, le couple étant l’éternel matériau du boulevard, tout travail sur Quartett se trouve dans une tension nécessaire avec l’écueil du drame bourgeois :sinon dans sa réalisation, de toute façon dans sa réception. Et en effet, la plupart des mises en scène de cette pièce campent benoîtement sur le terrain de la rixe homme-femme, se délectant même de cette dimension « duel des sexes », pour citer Hans Peter Cloos. On se gausse en général des bonnes vannes qu’Heiner Müller prête à ses personnages(?), et se profilent, in fine, les plaisirs roboratifs d’un bon drame psychologique, un peu plus abrupt qu’à l’accoutumée. En l’occurrence, le problème n’est pas plus patent que l’an dernier, avec le travail de Célie Pauthe à la Cité internationale, mais il est sous tension. Il est même à croire que le succès de la pièce, sur toutes les autres de Müller aujourd’hui, vient précisément de cet aspect-là : la lecture conjugale est finalement la porte par laquelle l’esprit commun se réapproprie la violence de Quartett et la convertit en cliché domestique.

On ne saurait pourtant être plus invité à prendre toute la mesure de l’enjeu : « Quartett est une réaction au problème du terrorisme, avec un contenu, avec un matériau qui, superficiellement, n’a rien à voir avec cela » , dit l’auteur dans son autobiographie(1). La question est rien moins qu’exégétique, il en va du bonheur du spectateur et de partis pris décisifs en termes de direction d’acteurs. Pourquoi vouloir faire mouche sur le public avec les répliques qui font mouche entre les personnages ? C’est prendre le risque que tout s’émousse pour peu que l’on connaisse le texte ou dès la deuxième vision. Et ce n’est pas parce que le théâtre n’a pas d’objet pérenne qu’il ne doit pas durer. « Un acteur n’a pas le droit de servir ce que dit le texte. C’est ennuyeux quand un texte triste est dit tristement. » C’est encore Müller qui parle(2), décrivant avec admiration le travail de Bob Wilson. L’invention dramaturgique de Quartett à partir des Liaisons dangereuses a été de réduire le drame à deux personnes. Et si l’invention théâtrale était de concentrer Quartett sur un acteur ? On serait au moins obligé d’aller chercher ailleurs que du côté du trop complaisant règlement de comptes et de ses dividendes attendus.

Autre aspect, sur la même question de la séparation des éléments du théâtre, Quartett est (donc) une pièce où Valmont et Merteuil se jouent à eux-mêmes leurs propres rôles et ceux de leurs partenaires. Théâtre dans le théâtre ? Oui oui. Mise en abîme ? Mais oui. Et la mise en scène de s’y engouffrer, soulagée de l’aubaine. On mettra donc une scène sur la scène. Pourquoi dire encore ce qui est dit déjà ? Et s’il s’agit de se jouer aussi du théâtre, pourquoi ne s’en tenir qu’à ça ? Un lieu commun de la mise en scène consiste à croire qu’elle a une tâche interprétative, qu’elle est là pour déplier les pièces. Et si c’était le contraire ? Si l’enjeu était de créer de la perspective et de l’épaisseur ? Epaisseur qui ne saurait aller que dans le sens de cette irréductibilité de l’art à toute univocité. A vouloir mettre à plat, on aplatit, c’est tout. C’est-à-dire qu’il en va de la différence entre une mise en scène qui se tient à ce qu’elle croit avoir compris et une autre : utopique : qui écarte les idées claires et qui regarde du côté de là où l’on n’y voit pas. Ils le disent, pourtant, parfois, que l’art, c’est d’abord de faire ce qu’on ne sait pas faire...

Dernière chose, l’enjeu du tout. C’est toujours la même question, on a trop souvent l’impression que beaucoup d’éléments au théâtre sont là sans que soit posée la question de leur existence, voire, que leur visibilité est d’autant plus grande qu’elle a pour tâche de faire taire leur propre crainte à se voir confrontés à la question même de leur nécessité. Il est vrai qu’un joli théâtre comme l’Athénée n’invite pas à l’âpreté. Mais il ne s’agit pas ici de plaider pour des formes carmélites et desséchées (et pourquoi pas) mais pour une vision du théâtre. C’est-à-dire pour sa violence. Dont il ne peine que trop à se saisir. Ce n’est même pas que le spectacle soit mauvais, on a affaire à des gens qui font bien leur métier. Mais quoi ? Du taffetas mandarine, pourquoi pas, des costumes « époque », ma foi, des chaises renversées pour faire décor, et après ? On est dans un décorum de théâtre qui parasite sa puissance et sa vérité. Tout ce qui s’interpose finalement entre l’homme et l’homme, c’est autant qu’on retranche au théâtre. Et la beauté et la générosité des acteurs ne sont pas en cause, mais on se satisfait trop vite. Et le contentement est finalement une catégorie dont le rapport à l’art ne devrait avoir que faire.

« PLANETE SANS VISA » A LILLE

La période de l’Occupation est un sujet beaucoup plus souvent littéraire et cinématographique que théâtral. Le caractère de fresque de la narration, le peu de goût de nos scènes pour notre histoire proche, l’expliquent en partie. C’est, du coup, une des curiosités du travail de Dominique Sarrazin à partir du roman de Jean Malaquais, Planète sans visa , présenté au Théâtre de la découverte à la Verrière à Lille, dans le cadre d’un partenariat avec « lille2004 ». Trois choses : Malaquais, les apatrides, l’histoire.

Jean Malaquais est né en 1908 dans une famille juive de Varsovie. Il l’a quittée à 17 ans pour parcourir le monde avant de se fixer en France. Entre autres textes, notamment le prix Renaudot en 1939 pour les Javanais, il a écrit Planète sans visa . Une première fois entre 1943 et 1946, puis avant de mourir, en 1998. Il s’agit d’une fresque historique à partir de la Marseille de l’Occupation, qu’il connut. L’un des grands romans d’Anna Seghers, Transit , est écrit à partir du même matériau, ce port où, pendant les années 1930, affluent les réfugiés de l’Europe nazie, et d’où ils tentent de partir vers ailleurs. Dans ces mêmes circonstances, Walter Benjamin se suicidera à Port-Bou, faute de visa, tandis qu’à la même époque Seghers et Malaquais partiront pareillement de Marseille pour le Mexique. Si la guerre exacerbe les données, le roman de Malaquais, et la perspective dans laquelle il a été mis en scène aujourd’hui à Lille, tendent à donner à la question des « apatrides » une dimension générale, et à faire valoir ses enjeux au-delà de la seule période de l’Occupation. Planète sans visa entend avoir valeur de parabole.

Dominique Sarrazin, acteur et metteur en scène lillois, a en effet adapté ce texte-fleuve pour le théâtre. L’engagement politique de l’auteur et du metteur en scène s’articulent donc de façon tout à fait classique avec la scène : grande fresque où se révèlent les bons et les méchants. Les partis pris de direction d’acteur sont ceux du naturalisme habituel mais l’engagement est substantiel par endroits et entretient une certaine cohérence avec la parenté cinématographique de l’ensemble et la volonté politique du travail, tant chez Malaquais que chez Sarrazin. Le spectacle s’inscrit dans le cycle de programmation « Résistances » du Théâtre de la Verrière. Et force est de constater, bien sûr, combien le problème des réfugiés, chassés par les dictatures et les découpages territoriaux, reflués par les stratégies économistes des pays industrialisés, est un enjeu mondial désormais autonome et en développement constant.

La question que tout cela pose est celle du statut de l’histoire et comment elle s’articule au théâtre. La scène est-elle un lieu d’histoire ? Dans le sens où ce serait un lieu où se raconterait l’histoire, peut-être pas, en tout cas peut-être pas pour sa meilleure adresse. En revanche, dans le sens où s’y créerait l’histoire, c’est à souhaiter. La question est celle de la présentation de modèles positifs et négatifs, comme le fait ce spectacle Planète sans visa : résistants exemplaires, collaborateurs :les « qualités » politiques correspondant le plus souvent d’ailleurs aussi avec des vertus privées. Or, tant que la scène pense à la place du spectateur, tant qu’elle désigne elle-même le bon et le mauvais, elle ne peut avoir qu’un impact limité, voire nul. Un simple effet emphatique : je vais être d’accord avec moi-même ou pas. Il faut travailler à ce que le drame soit un outil pour l’esprit et non une leçon. A ce que la scène soit un lieu où a lieu l’histoire, non où elle se dit. Saper la division entre acteur et spectateur, synthétiserait Heiner Müller...

Aussi le parallèle avec Transit n’est-il pas inintéressant. Le traitement que fait Anna Seghers de l’histoire est peut-être plus riche et dans des torsions plus fécondes que la lecture directement militante de Malaquais. D’une part la complexité historique n’exclut pas la lecture éthique, elle l’autorise, de façon peut-être plus solide au bout du compte. D’autre part, ce n’est pas qu’il y ait moins d’engagement chez Seghers (voire), c’est qu’il y a une distance, quelque chose de l’ordre de cette ruse qu’invoquait Brecht pour servir la vérité.

D.S.

1. Guerre sans bataille , L’Arche, 1996, p. 268.

2. id., p. 281.

A voir
Quartett , tournée janvier-février 2006, en Belgique et en France.
Planète sans visa , du 4 novembre au 17 décembre, Théâtre de la découverte à la Verrière, Lille, 03 20 54 96 75

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