Accueil > Culture | Par Aline Pénitot | 19 octobre 2012

Le Théâtre Paris-Villette brûle ses dernières planches

La mairie de Paris décide de stopper brutalement la reconduction des subventions accordées au Paris-Villette, un théâtre dédié à la création contemporaine. Les arguments fournis par Bruno Julliard, adjoint à la culture du Mairie de Paris, révèlent une politique culturelle aveuglée par la crise.

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Pour suivre au jour le jour, la lutte pour la survie du théâtre Paris-Villette, lire ici.

Le prétexte de la dette. Le Paris-Villette est né en 1985 d’une décision de la ville de transformer un théâtre d’arrondissement en lieu dédié à la création contemporaine. Peu à peu, sous la direction de Patrick Gufflet, il devient un centre singulier de recherche et d’expérimentations théâtrales. Dans un communiqué de presse du 27 septembre dernier, à quelques jours du lancement de la saison 2012-2013, la mairie de Paris annonce la fin de son soutien au Paris-Villette. Elle ne reconduira pas sa subvention. Elle taxe son directeur d’imprudent gestionnaire qui aurait conduit le théâtre « dans une impasse financière ». Le théâtre a cumulé un déficit de 250 000 euros et « la décision d’une nouvelle subvention exceptionnelle ne serait ni juste vis-à-vis de l’ensemble des acteurs culturels à Paris, ni responsable du point de vue de la gestion des deniers publics ». Le Syndeac, le syndicat des entreprises de la culture, affirme que le raisonnement de la mairie s’appuie sur des chiffres faux. Si la ville avait voulu que le projet se maintienne, elle aurait au minimum tenu compte de l’inflation. Le Syndeac estime à 400 000 euros le manque à gagner cumulé depuis 2002. En 2011, le Théâtre reçoit une aide exceptionnelle de 150 000 euros, une discussion de fond sur la gestion est engagée et Patrick Gufflet diminue le nombre de représentations. Au début de la saison 2012, la mairie de Paris arrête de se porter garante du théâtre auprès de sa banque. Patrick Gufflet est convoqué devant le tribunal pour discuter d’une liquidation judiciaire. Le groupe Front de Gauche de la ville s’indigne mais sans succès.

Ce public qui manque. La Mairie de Paris pointe la baisse de la fréquentation et avance le chiffre de 4 000 spectateurs payants en 2011. Elle ne compte pas le public gratuit et les invités, indispensables à toute équipe artistique qui souhaite promouvoir à Paris ses créations. Il est peu probable qu’en réduisant le nombre de spectacles, un théâtre puisse accueillir le même nombre de spectateurs. Il n’en reste pas moins que 4 000 spectateurs est un bien petit chiffre. Le Paris-Villette mène de nombreuses actions de relations publiques, auprès des scolaires, des populations vivant dans le XIXe arrondissement et bien au-delà. Depuis longtemps, Patrick Gufflet a compris qu’il était bien difficile pour le public du quartier de venir dans un théâtre de création. Il invente des actions hors les murs, à travers des résidences d’artistes dans les collèges, en imaginant des commandos de lectures ou, en produisant des spectacles collectifs avec des associations d’insertion. Isabelle Lafon, metteure en scène de Une Mouette, témoigne d’un travail d’une très grande profondeur, créé sur mesure pour des jeunes filles de onze ans. Elle avoue « j’ai complètement revisité mes à priori sur ce qu’on appelle le public non-averti ». Ces actions de médiation sont financées par la DRAC. Les rôles des tutelles sont donc répartis de manière bien curieuse : à la ville le financement de la création, au ministère le financement de l’action de proximité.

La situation du personnel et des équipes artistiques. Dans son communiqué, Bruno Julliard disait qu’il allait trouver une solution pour les salariés et « faire le maximum pour permettre aux compagnies programmées cette saison de jouer au Paris-Villette ou dans d’autres lieux soutenus par la Ville de Paris ». Le personnel permanent et intermittent du théâtre ne reçoit plus de salaire depuis septembre. Les rares fonds disponibles ont financé des engagements pris avec les équipes artistiques invitées le plus fragilisées. Les deux premiers spectacles de la saison d’Isabelle Lafond et Benoît Lambert ont été maintenus mais les artistes et les techniciens n’ont pas été payés. Bruno Geslin doit présenter sa dernière création, Dark Spring, dans trois semaines : « cela fait trois ans que l’on travaille sur ce spectacle, il a été rêvé dans ce lieu, il ne marchera pas si on le joue ailleurs. Dans cette histoire, une grande partie de mon équipe d’intermittents va perdre son statut ». Bruno Geslin doit jouer plusieurs semaine à Paris, une étape importante pour le développement de sa compagnie. Il n’a reçu pour le moment aucune nouvelle. Onze autres évènements devaient avoir lieu au Paris-Villette d’ici à la fin de l’année. Patrick Gufflet est à la tête du théâtre depuis 26 ans et il serait bon que d’autres programmateurs s’impliquent dans ce lieu, mais cela ne justifie pas de fragiliser autant le personnel du théâtre et les compagnies programmées.


Le cri de Joël Pommerat. Joël Pommerat est le metteur en scène phare que le Paris-Villette a permis de faire émerger sur la scène nationale et internationale. Il ne souhaitait pas s’exprimer mais le 15 octobre dernier, il publie une tribune dans le Monde où il se dit choqué par l’attitude de la mairie : « cette opération de communication m’a fait penser au dicton "Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage". Il dénonce la malhonnêteté morale et intellectuelle de la mairie et dit « en ce qui me concerne, je ne peux pas me faire à l’idée que ce soit la Gauche qui ferme des théâtres et casse des projets culturels ambitieux ». Il rage devant le malaise que provoque un autre chiffre avancé par la ville : un spectateur du Paris-Villette coûterait 250 euros au contribuable. Nous n’enterons pas dans le débat sur le calcul de ce chiffre. Ce serait opposer froidement les théâtres entre-eux sans tenir compte de leur histoire, de leur territoire, de leur public, de leur projet et juger par leur budget ce qui valent, par exemple, deux productions différentes de Une Mouette. Il s’agit bien, comme le hurle Joël Pommerat « d’ une opération de basse oeuvre, de dénigrement cynique ».

Le monde de la culture ne cesse de se prendre des coups sur la tête depuis 2003 mais rarement de manière aussi brutale. L’arrivée du PS au pouvoir a sans doute ravivé les souvenirs d’une politique culturelle d’une tout autre ampleur. La promesse de sanctuarisation du budget de François Hollande n’a duré que le temps de la campagne électorale. La liste des projets supprimés par Aurélie Filippetti comme seul signe politique du Ministère laisse un monde artistique, habituellement grandiloquent, sans voix. À Paris, après une baisse conséquente en 2012, le budget 2013 doit, lui-aussi être « sanctuarisé ». Cette annonce de Bertrand Delanoë ne berne personne. Les budgets culturels sont tendus depuis si longtemps que les reconduire à l’identique implique, pour une structure, de diminuer le nombre de ces projets ou de déposer la clé sous la porte. Une rencontre entre le personnel du Paris-Villette, une délégation d’artistes et Bruno Julliard a eu lieu mercredi soir. Le Maire adjoint à la culture se dit sensible à la situation des salariés et affirme qu’il a un projet théâtral pour le Paris-Villette. Mais pour quand ? Et à quel prix pour le personnel, les artistes, les techniciens et les compagnies ? Le tribunal de commerce de Paris vient de donner trois semaines au Paris-Villette pour trouver des solutions.

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