Accueil > monde | Par Rémi Douat | 1er décembre 2004

Les aspirations palestiniennes demeurent en l’état. Entretien avec Isabelle Avran

Que devient, après la mort de Yasser Arafat, l’Etat palestinien « en gestation » ? Comment organiser les élections du 9 janvier ? Où en est la feuille de route ? Autant de questions qui attendent des réponses. L’Europe devrait y avoir son mot à dire. Entretien avec Isabelle Avran.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

**Qu’est-ce que la France a exprimé en accueillant Yasser Arafat ?

Isabelle Avran : L’accueil du président Arafat par la France, l’hospitalité médicale et l’hommage rendu au président défunt représentent des gestes politiques, un message pour le présent et l’avenir qui s’inscrit dans une continuité diplomatique. L’hommage rendu au chef d’Etat a été ressenti comme tel par les Palestiniens. Il manifeste la reconnaissance par la France : et au-delà par l’Europe : de la légitimité du président élu, rejetant le diktat américano-israélien : les dirigeants israéliens emmurant le président palestinien dans la Mouqata’a ont aussi cherché à le marginaliser et le délégitimer. Les dirigeants européens ont toujours refusé de renoncer à rencontrer Yasser Arafat en tant que président, à l’exception de Silvio Berlusconi, vite rappelé à l’ordre par la diplomatie européenne. Pour l’Europe, il s’agit de mettre en évidence la légitimité des urnes palestiniennes, mais aussi de souligner le caractère incontournable de la représentation palestinienne pour une solution politique négociée, au contraire d’une non-solution unilatéralement imposée. C’est aussi en ces termes qu’est posée la question de la « réforme » : renforcement des instruments de la démocratie, pour les Européens comme pour les Palestiniens, malgré les difficultés inhérentes à l’occupation et à la guerre coloniale ; mise à l’écart des représentants palestiniens élus et singulièrement du président Arafat, dans la version israélo-américaine. Pour Washington et Tel Aviv, les Palestiniens devraient avaliser les représentants choisis pour eux. Le geste politique de la France apparaît d’autant plus important qu’il montre que l’Europe pourrait jouer un rôle actif qu’aujourd’hui elle ne joue pas.

Comment analysez-vous le discours israélien produit autour de la mort de Yasser Arafat ? Isabelle Avran : Israël a réaffirmé la posture qui prévaut depuis Camp David consistant à inverser délibérément l’équation du conflit : rendre responsable de l’impasse les Palestiniens, et plus particulièrement le président Arafat, exonérant l’occupation. Depuis Camp David, cette position a été inconditionnellement soutenue par l’administration américaine pour légitimer le projet politique d’Ariel Sharon : mener à terme la logique de colonisation, d’annexion et d’expulsion non achevée en 1948. Avatar actuel du discours : affirmer que des négociations seraient aujourd’hui possibles avec des représentants palestiniens « modérés » et « responsables ». En d’autres termes, des Palestiniens prêts à la renonciation. Or, l’histoire le montre : aucun dirigeant palestinien ne peut imaginer un seul instant amener son peuple à renoncer à ses droits nationaux. Ce discours, de plus, s’accompagne de racisme. Le ministre de la Justice israélien, par exemple, a déclaré : « A Jérusalem, on enterre les rois des juifs, et non les terroristes arabes. » C’est une démonstration de haine.

Quel sens peut-on donner aux scènes de liesse lors de l’enterrement à Ramallah ? Isabelle Avran : Le vice-ministre des Affaires étrangères palestinien, Ilan Halévi, a dit très justement que le peuple a ravi aux officiels les funérailles du président Arafat et que c’est très bien ainsi. La ferveur populaire, aux antipodes du chaos ou de l’indifférence annoncés, signe une reconnaissance dans un parcours politique : « Yasser Arafat a transformé des réfugiés dispersés en un mouvement national », souligne l’intellectuelle palestinienne Souad Amiry. Au-delà des critiques qu’elle adresse au gestionnaire d’un Etat en gestation, elle ajoute : « La cause palestinienne (...) est une cause nationale menée par un peuple qui a perdu sa terre et accepté de la partager. Yasser Arafat est celui qui a su convaincre des gens comme moi de la nécessité de reconnaître Israël et d’avoir deux Etats. » L’annonce israélienne sur ce « chaos » visait notamment à rendre invisible la guerre coloniale, qui est, elle, source de chaos.

Quelles étapes Yasser Arafat aura-t-il permis de franchir ? En quoi s’inscrit-il dans l’histoire ? Isabelle Avran : Une série d’étapes s’inscrivant dans une double série de difficultés : faire reconnaître l’existence du peuple palestinien et son droit à l’autodétermination tout en dépendant de fait des pays d’accueil et de la scène internationale ; évoluer vers le pragmatisme, le réalisme politique en préservant l’essentiel et ne mettant pas l’unité nationale en péril.

L’OLP, en 1964, mise en place par des Etats arabes, ne voulait pas d’une OLP authentiquement palestinienne. L’échec arabe et l’occupation en 1967 signeront l’émergence d’une OLP palestinienne qui dans un premier temps se fera reconnaître par la lutte armée. En 1968, en Jordanie, à Karamé, les Palestiniens se défendent armes à la main. C’est l’acte de reconnaissance du Fatah, que dirige Yasser Arafat. En 1969, il prend la direction de l’OLP. Alors qu’en 1947-48, les Palestiniens ont été jetés dans le désert, et à la mer, naîtra le projet, porté par Yasser Arafat, de création d’un Etat démocratique multiconfessionnel. Mais, face au refus irréversible d’Israël grandira peu à peu l’idée du partage. L’aspiration au retour a été le moteur central et originel de toute la résistance, d’un peuple massivement dépossédé et expulsé en 1948 puis en 1967 ; d’où la violence intime que les Palestiniens ont dû s’infliger pour accepter le partage sur leur propre terre. Le douzième conseil national palestinien, en 1974 : et ce sera là une étape importante : valide l’idée de création d’une autorité nationale palestinienne sur toute partie du territoire libéré. La Cisjordanie, Gaza et Jérusalem-Est ne représentent que 22 % du territoire de la Palestine mandataire. Cette idée avancera, avec des débats stratégiques et d’objectifs parfois plus que conflictuels, jusqu’à l’appel de la « Paix des braves » lancé par Yasser Arafat en 1988, lors de la première Intifada qui recentre la résistance sur le territoire palestinien. Le second élément de l’évolution stratégique concerne la lutte armée devenue peu à peu « l’une des voies » de la résistance, tandis que progresse la voie politique et diplomatique : Yasser Arafat porte, en 1974 à l’ONU, le droit du peuple palestinien à l’autodétermination. Avec la première Intifada, à la primauté de l’aspiration au retour succédera, sans pour autant la gommer, la primauté de l’aspiration à l’indépendance, avec l’appel à deux Etats. En 1991, à l’issue de la guerre du Golfe s’ouvriront à Madrid les premières négociations israélo-arabes. Cette guerre, menée au nom du droit international mais en le violant, se situe à une période de redéfinition des orientations stratégiques américaines. Après la guerre froide, les Etats-Unis s’appuient sur le multilatéralisme et une apparence de droit international. C’est l’une des raisons de l’engagement européen dans cette guerre, promouvant l’idée d’une négociation israélo-palestinienne à l’issue du conflit. Mais à la place d’une conférence internationale souhaitée par l’Europe a lieu une négociation israélo-arabe puis israélo-palestinienne, sous parrainage américano-russe. L’Europe ne joue qu’un rôle essentiellement économique, laissant les protagonistes du conflit dans une équidistance, sans issue du fait de l’inégalité des rapports de forces. En 1993, avec la déclaration d’Oslo, l’OLP reconnaît l’Etat d’Israël. Israël ne reconnaît pas l’Etat palestinien mais l’OLP. Le processus repose sur deux résolutions des Nations unies, dont la fameuse 242 qui délégitime l’occupation de territoires par la force. La complexité réside notamment dans une logique par étapes avec des parts d’autonomie prévues au fur et à mesure, et en fait amputées par une colonisation intensifiée.

Selon le calendrier fixé à Oslo, un Etat palestinien aurait dû naître en 1999. Que s’est-il passé ? Isabelle Avran : En mai 1999 aurait dû prendre fin la négociation sur le statut final. En jeu, les dossiers essentiels : terre et territoires, eau, colonies, Jérusalem, droit au retour avec la perspective d’un Etat palestinien indépendant. Car, comme le soulignent des appels communs d’intellectuels et militants palestiniens et israéliens, la paix est trop sérieuse pour marchander. Au sommet de Berlin de février 1999, les Européens se disent prêts à s’engager dans l’édification de cet Etat « le moment venu ». Mais ce « moment » ne viendra pas. Au prétexte des élections anticipées israéliennes de 1999, l’Europe demandera aux Palestiniens de patienter encore. Le Premier ministre israélien Ehud Barak, qui s’était mobilisé au sein du parti travailliste pour ne pas ratifier les accords d’Oslo, multiplie les atermoiements jusqu’en juillet 2000, revenant sur les accords que Bill Clinton avait arrachés précédemment à Benyamin Netanyahou. Et se joue à Camp David (juillet 2000) ce qui amène à la situation actuelle. D’un côté, la délégation palestinienne pose le droit international comme base et fondement de la négociation. De l’autre, Ehud Barak annonce qu’il faut renoncer au droit international et négocier des « concessions » : aucune souveraineté palestinienne à Jérusalem sauf dans quelques quartiers, aucune reconnaissance du droit au retour, ni de la responsabilité israélienne dans l’expulsion et pas de retour aux frontières de 1967... Et un territoire palestinien morcelé empêchant toute viabilité. Le refus d’Arafat de renoncer aux droits nationaux palestiniens et au droit international comme base de négociation ont été présentés par les parties américaine et israélienne comme la preuve du refus palestinien de la paix. Cela a ouvert la voie à une entreprise de délégitimation de la partie palestinienne, avec l’affirmation selon laquelle il n’existerait pas d ?interlocuteur palestinien pour la paix, et à l’invalidation de toute négociation et du processus d’Oslo.

Quels sont les enjeux des élections du 9 janvier prochain ? Isabelle Avran : On a entendu évoquer l’absence de « dauphin » à Yasser Arafat. La Palestine et ses institutions ne sont pas une monarchie et la question ne se pose pas en ces termes. La loi fondamentale adoptée par le conseil législatif élu en janvier 1996 par la population des territoires occupés est claire : la présidence doit être assumée transitoirement pendant 60 jours par le président du conseil législatif. A l’issue de cette période doivent se tenir des élections. On constate aujourd’hui le respect de la Constitution et une continuité politique réelle. Premier enjeu : ces élections vont-elles pouvoir se tenir ? Pour qu’elles puissent avoir lieu, l’armée israélienne doit évacuer les camps, les villes et les villages de Palestine. Les Palestiniens doivent pouvoir circuler librement à l’intérieur de leur territoire, de telle sorte qu’une campagne électorale puisse avoir lieu. L’inscription sur les listes électorales ne doit pas être entravée, contrairement à ce qui a été observé lors de la préparation des élections municipales pour lesquelles l’armée israélienne a fermé les bureaux d’inscription à Jérusalem. Des élections impliquent aussi la liberté des candidats. Or de nombreux cadres politiques palestiniens ont été assassinés, d’autres, comme les députés Hussam Khader ou Marwan Barghouti, secrétaire du Fatah en Cisjordanie, sont dans les geôles israéliennes, en violation de toutes les conventions internationales.

Second enjeu : la souveraineté des institutions élues dans un pays appelé à l’indépendance. Troisième enjeu et non des moindres : l’articulation entre l’Autorité et le conseil élu et la représentation de l’ensemble du peuple palestinien, entre occupation et exil.

Quelle est la posture des Etats-Unis dans ce contexte ?** Isabelle Avran : Les Etats-Unis, dont l’administration Bush avait évoqué, pour la première fois, en 2001, le principe d’un Etat palestinien indépendant et viable à côté de l’Etat d’Israël, ont en même temps reculé. La guerre contre l’Irak et l’occupation s’inscrivent dans des perspectives qui convergent avec celles d’Ariel Sharon : rejet du droit international, « guerre préventive », remodelage régional et marginalisation des autres membres du quartet (1). Qu’en sera-t-il avec la deuxième administration de GeorgeW. Bush, triomphalement réélu ? Dans sa lettre du 14 avril 2004 à Ariel Sharon, M. Bush dit très clairement qu’il ne faut plus compter sur les frontières de 1967, les faits, sur le terrain, ayant produit une autre réalité. Cette reconnaissance unilatérale et illégale des faits illégaux accomplis par Israël encourage à les poursuivre et gage l’avenir d’un Etat palestinien. Cette fois, le « dead line » de 2005 fixé par la feuille de route élaborée par le quartet a été unilatéralement ajourné à 2009 par la nouvelle administration Bush. Cela montre la nécessité d’une intervention européenne réelle pour que ces élections puissent avoir lieu mais aussi pour qu’elles puissent donner naissance à des institutions souveraines dans un pays souverain et indépendant. A une paix durable. **Entretien réalisé par Rémi Douat

[[1. ONU, Union européenne, Etats-Unis, Russie.
] Isabelle Avran est vice-présidente de l’Association France-Palestine solidarité et journaliste.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?