Accueil > monde | Par Simon Grysole | 9 octobre 2006

Les balles réduiront-elles au silence le peuple de Oaxaca ?

A Oaxaca, dans le sud du Mexique, un soulèvement populaire dure depuis plus de cinq mois. Les médias français sont restés étrangement muets, jusqu’à l’intervention de la police fédérale fin octobre.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Dimanche 29 octobre, la police fédérale mexicaine prend d’assaut la commune de Oaxaca, en état d’insurrection. Cette ville de 260 000 habitants, à 400 km au sud de Mexico, fait alors les titres de l’actualité internationale dans la presse française. Le lundi, Libération titrait : « Mexique : les forces fédérales investissent Oaxaca l’insurgée », le Figaro annonçait que « Mexico tente de calmer l’insurrection d’Oaxaca », et le Monde parlait de « La répression pour mater l’insurrection ». Mais le quasi-silence médiatique avait jusqu’alors prévalu. Car cela faisait cinq mois que 70 000 instituteurs de l’Etat d’Oaxaca avaient entamé une grève. Ils ont été rejoints par de nombreuses organisations sociales et des mouvements politiques de gauche et d’extrême gauche, au sein de l’assemblée populaire des peuples de Oaxaca (APPO).

Les demandes initiales des instituteurs concernant leurs conditions de travail se sont rapidement élargies à des revendications sociales, et à l’exigence de la démission du gouverneur comme préalable à toute négociation. Après le premier assaut -repoussé- des brigades anti-émeutes au mois de juin, qui ont entraîné la mort d’au moins une dizaine de personnes, le mouvement s’est radicalisé. Négocier avec un gouvernement qui ouvre le feux sur les manifestants n’était plus à l’ordre du jour. L’APPO prend alors le contrôle d’une grande partie de la ville en dressant des centaines de barricades. Dans l’Etat d’Oaxaca, plusieurs mairies sont également occupées. Les habitants s’organisent, des commissions de l’APPO sont créées pour s’occuper de l’approvisionnement, de la santé, de la sécurité, de la presse, etc. Une réflexion est menée par les délégués de l’APPO pour mettre au point un « nouveau contrat social », basé sur une nouvelle démocratie, une économie solidaire, une nouvelle éducation, une justice sociale et des moyens de communication au service des peuples. Des manifestations regroupent jusqu’à 800 000 personnes.

Silence et désinformation médiatique

De tout cela, il en sera très peu question dans les médias français. Le Monde se réveillera au bout de trois mois, Libération aura besoin d’un mois supplémentaire (1). Dans ces rares évocations du soulèvement de Oaxaca, les journalistes n’oublient pas de mentionner que les instituteurs en grève privent alors 1,3 million d’enfants de leur droit à l’enseignement. Il aurait fallu rappeler que la population de cet Etat, parmi les plus pauvres du Mexique, est depuis trop longtemps privée de droits sociaux et politiques et des besoins les plus fondamentaux !

Le 29 octobre, le gouvernement fédéral a donc décidé de tenter un coup de force. Plus de 4000 policiers ont été déployés et les affrontements ont fait plusieurs morts, dont un enfant, une institutrice et un journaliste indépendant du réseau Indymédia (2). Toute la presse est alors présente pour relater l’événement et annoncer la fin de l’insurrection à Oaxaca. Le Figaro du lundi affirmait que « la crise qui secoue depuis cinq mois Oaxaca arrive à son terme ». Le mardi, Libération titre : « l’armée mexicaine reprend Oaxaca la rebelle ». Pourtant, des informations contradictoires circulent alors, et cette annonce sembla bien précipitée. Dans son communiqué du 30 octobre, l’APPO affirmait en effet que pour éviter l’affrontement, « sur instruction de la commission de sécurité de l’APPO » de nombreuses barricades « ont été abandonnées pour se rassembler dans la ville universitaire ». Celle-ci devait logiquement être protégée de part l’impossibilité légale d’une intervention de la police dans ces lieux.

Le 2 novembre, bafouant le statut d’autonomie de l’université, les policiers anti-émeutes attaquent le campus où se trouve également la dernière radio permettant à l’APPO de transmettre des informations. Camions blindés, hélicoptères, canons à eau et policiers équipés de mitraillettes, s’opposent à des manifestants armés de lances pierres, frondes et cocktails molotov. Après une journée de durs affrontements, la police fédérale est débordée par des dizaines de milliers de personnes venues en renfort. Elle est contrainte de se replier vers l’aéroport. La résistance populaire de Oaxaca repousse le deuxième assaut massif des forces de police, après celui du mois de juin.

Mouvements de solidarité avec Oaxaca

Des initiatives de solidarité nationale et internationale se multiplient. Dès le 30 octobre, des manifestations ont été organisées à Mexico, au Chiapas et ailleurs dans le pays. D’autres ont eu lieu au Brésil, au Venezuela, aux Etats-Unis, en France (3), en Italie, en Grande Bretagne ou en Espagne. A l ’appel du mouvement zapatiste, des blocages de routes et des manifestations ont eu lieu le 1er novembre dans différentes régions du Mexique. Le 20 novembre, jour anniversaire de la révolution mexicaine de 1910, les zapatistes appellent à l’organisation d’une grève nationale et d’une journée d’action internationale (4).

A Oaxaca, la détermination de la population semble toujours aussi forte. Dimanche 5 novembre, une manifestation importante a eu lieu, mobilisant des habitants de tout l’Etat de Oaxaca. Les instituteurs, qui avaient annoncé une reprise des cours fin octobre, sont revenus sur leur décision face à la réponse brutale du gouvernement mexicain. Dans d’autres Etats du Mexique, des instituteurs se sont également mis en grève. Quant à l’APPO, elle organise son premier congrès constitutif du 10 au 12 novembre, pour former un conseil des peuples de Oaxaca et définir les statuts, le programme et les objectifs de l’assemblée. A chaque communiqué, son mot d’ordre reste inchangé : « Tout le pouvoir au peuple ! ».

Mais la situation demeure extrêmement tendue. Des renforts supplémentaires d’effectifs de police sont arrivés et des attaques régulières ont lieu contre les habitants. La population s’attend à de nouvelles opérations des forces de police et à une répression massive. Quant aux médias français, ils se font à nouveau plus silencieux depuis quelques jours...

(1) « La révolution sera-t-elle télévisée », Nicolas Arraitz, octobre 2006, CQFD n°38.

(2) Pour lire la dernière contribution de Brad Will, le journaliste américain d’Indymédia New York, tué vendredi à Oaxaca : Lien : http://bellaciao.org/fr/article.php3?id_article=36068

(3) Une centaine de personnes se sont rassemblées devant l’ambassade du Mexique. Des photos de la manifestation sur http://paris.indymedia.org/article.php3?id_article=71925.

(4) A paris, une manifestation est organisée le lundi 20 novembre à 18 h 30, à l’appel du Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte (voir agenda militant).

Pour en savoir plus (sites d’information, vidéos, photos) :

Des informations et des communiqués réguliers sur des sites militants : www.paris.indymedia.org, www.bellaciao.org ou www.cspcl.ouvaton.org

Site internet de l’APPO, avec ses communiqués de presse en ligne et des vidéos suite à l’entrée de la police fédérale dans Oaxaca :

Lien : http://www.asambleapopulardeoaxaca.com/

Photos de la manifestation du 5 novembre à Oaxaca :

Lien : Photos from mega-marcha in Oaxaca

Vidéo de la marche sur Mexico : début octobre, quelques milliers d’enseignants de Oaxaca décident de rejoindre la capitale .

Lien : http://video.indymedia.org/download/%5BIndymedia%5D_(2006-10-02)_OAXACA_marcha-Caminata-OAX-DF_sept06__indyOax.mov

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?