Accueil > Société | Par Claire Wehrung | 1er mai 2008

Les banlieues parlent aux banlieues...

Comment faire entendre la parole des jeunes des quartiers populaires ? Peut-elle avoir un impact sur le discours social et médiatique ? Journaux et blogs ont été créés dans l’urgence des émeutes. Elargir leur espace d’expression au-delà de leur propre territoire reste un enjeu délicat, qui alimente le risque de récupération.

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"Nous, on vit en banlieue, on sait de quoi on parle. Ça ne veut pas dire qu’on fera mieux, mais en tout cas ça sera nuancé. » Dire les banlieues depuis la banlieue. Une nécessité au regard du mythe créé et entretenu par les médias sur les quartiers populaires. Le traitement médiatique des émeutes, à l’automne 2005, a été un véritable choc. Surtout pour les jeunes, les premiers concernés, qui ne se reconnaissaient pas dans l’image qu’on donnait d’eux. Pourquoi un tel fossé entre ceux qui fabriquent l’info et ceux qui la lisent ou la regardent ? D’abord, l’homogénéité dans la profession de journaliste, dont le profil sociologique évolue peu : masculin, blanc, issu d’un milieu plutôt favorisé. Tout le sépare des habitants des quartiers populaires. Pour Jérôme Bouvier (1), président de Journalisme et Citoyenneté, « les journalistes ont maintenant une image détestable. On les a vus débarquer avec fixeurs et gardes du corps quand ça brûlait. Les jeunes ont l’impression qu’on vient les filmer comme au zoo » . Ajouter à ça un certain sensationnalisme : « les banlieues font exotique » , déplore David Eloy, rédacteur en chef d’Altermondes.

UNE MOBILISATION

Dans ce contexte, plusieurs initiatives émergent pour rendre la parole à ces jeunes, et les former à l’écriture journalistique. Ainsi est né le Bondyblog. Antoine Menuisier, journaliste venu à Bondy couvrir les émeutes en 2005, est aujourd’hui rédacteur en chef de ce site internet. Il explique : « Le but du jeu est de changer l’image de la banlieue. Il ne s’agit pas d’en donner une image à tout prix positive. Mais simplement d’en parler. Ce qui est intéressant, c’est que ces jeunes s’approprient la matière de la banlieue pour s’en émanciper, prennent de la distance pour mieux en parler. » Ainsi, chaque mardi soir, la vingtaine de bloggeurs se réunit autour de deux journalistes professionnels. Ensemble, ils fixent les prochains sujets à couvrir, discutent les angles et les interviews. David Eloy, rédacteur en chef d’Altermondes, explique qu’il a voulu « travailler sur un territoire populaire, pour donner un espace de parole à des jeunes chez qui préexistaient des dynamiques de solidarité » . Huit jeunes de Seine-Saint-Denis, accompagnés de journalistes missionnés par d’autres rédactions Libération , l’Humanité , Regards , La Vie , Ressources urbaines ...), ont écrit le hors-série d’Altermondes sorti cet hiver. « Il s’agit de leur permettre d’exercer, par l’écriture, leur regard critique sur leur exclusion et leur façon d’y réagir. » « J’ai découvert qu’écrire un journal était l’essence même du débat, de la démocratie » , complète Karima, l’une des participantes.

En 2006, Regards crée Dawa , en réaction au traitement médiatique des banlieues. Soit une quinzaine de volontaires de la ville de Bobigny, de 17 ans et plus, auxquels une équipe de journalistes enseigne l’esprit critique, l’écriture journalistique. Pour, à terme, publier leur journal : « Il ne s’agit pas seulement de raconter le petit monde de Bobigny, mais le monde vu de Bobigny » , précise Sabrina Kassa, l’une des intervenantes. « Grâce à l’atelier, je me suis ouverte, même découverte. J’ai appris à lire différemment les journaux. J’aimais déjà écrire, mais maintenant je suis sûre de vouloir être journaliste » , témoigne Zineb, l’une des jeunes participantes. Bien qu’encadrés, ces « journalistes citoyens » savent nourrir leurs articles d’un apport culturel et social qui leur est propre. Au fil des articles de ces collectifs, transparaît la même richesse. Il ne s’agit ni de justesse, ni de vérité. Simplement d’une prise de parole de la part d’un pan de la société médiatisé et pourtant exclu de l’espace d’intervention.

Si ces médias alternatifs participent d’une réelle mobilisation, se pose la question de leur efficacité et de leur devenir. Dawa pour Bobigny, Bondyblog pour Bondy, Altermondes pour la Seine-Saint-Denis ont des initiatives très localisées. Jérôme Bouvier a été l’instigateur d’un site (2) qui a donné la parole à des jeunes de quartiers lors des municipales de 2008. Selon lui, cette mobilisation reste « réactive et émotive » . Ce « journalisme citoyen » peut-il atteindre les médias traditionnels ?

UN IMPACT LIMITÉ

Un constat s’impose : ces médias portés par la diversité semblent victimes de leur propre nature. Leur objectif est de rendre la parole à la banlieue. Mais cette parole reste, à l’heure actuelle, enclavée à l’intérieur de son territoire. Le lectorat n’est pas national. Cependant, pour beaucoup d’acteurs de ces médias alternatifs, l’espoir reste permis. La journaliste Sabrina Kassa assure que ces mouvements sont voués à prendre de l’ampleur, « tant il y a d’insatisfaction vis-à-vis des médias traditionnels, qui ne parviennent pas à raconter la banlieue » . Pour David Eloy, même si ces mouvements ne sont « pas révolutionnaires » , « ces initiatives permettent aux médias classiques de prendre conscience de leurs lacunes, de voir que des choses se font indépendamment d’eux, avec pertinence. A terme, ça peut tout de même représenter des parts de marché » . Hanane, du Bondyblog , déplore que les principaux médias ne traitent de la banlieue « que lorsque ça brûle, ou qu’un lycéen de ZEP a été accepté à Sciences Po. C’est à croire que la normalité n’existe pas chez nous » . Tant que JT et grands journaux ne sauront traiter la banlieue avec justesse, les médias alternatifs auront de quoi donner de la voix. Certains l’ont compris. En offrant un partenariat financier au Bondyblog , 20minutes. fr lui a permis de gagner en lisibilité et popularité, si bien que deux autres ateliers d’écriture sont nés. Le Bondyblog de Marseille a ouvert en décembre et celui de Lyon est attendu pour bientôt. Pour que la prise de parole des banlieues ait un impact sur le discours social et médiatique, son espace d’expression doit s’élargir au-delà de son territoire. Enjeu délicat, alimentant le risque de récupération.

CHARITÉ TÉLÉVISUELLE

Les opérations de communication consistant à introduire des jeunes des banlieues dans les lycées renommés, les instituts politiques (classes expérimentales pour Sciences Po) ou certaines rédactions (Fondation TF1 pour l’audiovisuel), ont participé d’un rachat de bonne conscience. Le 1er avril dernier, une équipe de TF1 s’invite à la conférence de rédaction du Bondyblog pour présenter son projet : la chaîne accueillera dès l’été 2008 une dizaine de jeunes pour un CDD de deux ans, pour les former aux techniques audiovisuelles. Robert Namias, directeur de l’information, est venu accompagné de Samira Djouadi, déléguée générale de la Fondation TF1, et de Harry Roselmack. Le présentateur noir, qui fait de TF1 le fer de lance de la « diversité », explique aux jeunes qu’ils sont « victimes du principe même de l’information qui consiste à parler de ce qui va mal. Or, toujours montrer les mêmes personnes dans des situations récurrentes a pu produire des effets »  ! Robert Namias lui, se charge de faire le mea culpa de la chaîne : « Pendant longtemps, TF1 n’a pas restitué la diversité qui s’est installée en France. Nous voulons sortir de la caricature. Ça ne va peut-être pas changer grand-chose, mais au moins on montrera vers quoi on veut aller. »

Samira Djouadi, déléguée générale, atteste de la générosité de l’initiative : « A TF1 nous n’avons pas peur de cibler le public que nous voulons. Nous voulons vous tendre la main, vous aider. » Un murmure s’élève, un jeune intervient « mais on n’a pas besoin d’aide, Madame »  ! Robert Namias rectifie : « Vous avez mal compris. Il ne s’agit pas d’aider les jeunes, mais de leur permettre d’exprimer leur richesse. Car nous, à TF1, on a compris que les banlieues avaient des choses à dire. » Hanane, du Bondyblog, s’interroge : « Et dans deux ans ? Ils sortiront avec un diplôme TF1 ? La chaîne ne changera pas sa façon de parler des banlieues en intégrant huit jeunes. Et puis il n’y a pas que les Noirs et les Arabes qui n’arrivent pas à entrer dans une école de journalisme. Ce n’est qu’un coup de pub. »

Appropriation des médias par les jeunes, des jeunes par les médias ? A l’heure où opérations de communication et initiatives pédagogiques et journalistiques se croisent, reste à déterminer si ces médias portés par la diversité devront pénétrer les médias classiques ou au contraire exister sur une route parallèle, pour faire vivre un autre journalisme. Florencia, de Dawa , conclut : « Cette image qui nous colle à la peau, il faut s’en détacher. Pas en l’ignorant, mais en y répondant. » Elle confie que, plus tard, elle aimerait écrire elle-même sur ces sujets, dans une grande rédaction.

C.W.

1. Jérôme Bouvier, ancien directeur de la rédaction de RFI, président de Journalisme et Citoyenneté, organisateur des Assises du journalisme, et à l’initiative du site http://vudesquartiers. journalisme.com.

2. vudesquartiers. journalisme. com

Paru dans Regards , numéro spécial, mai 2008

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