Accueil > Société | Par Nicolas Kssis | 20 avril 2011

Les Bleus sur le terrain du nationalisme

Dans Traîtres à la nation ?, le sociologue Stéphane Beaud dévoile
les dessous de « l’affaire de Knysna » déclenchée par la grève des Bleus
suite au renvoi de Nicolas Anelka. Il dénonce la violence symbolique
des représentations sociales stigmatisant ces « jeunes de banlieue ».

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Qu’est qui pousse un sociologue,
non-spécialiste de ce domaine
qui semble souvent réservé à la
presse, à se pencher sur la crise
des Bleus en Afrique du Sud ?

Stéphane Beaud  : D’une part, je suis un ancien pratiquant « intensif
 », entre 6 ans et 20 ans, qui a gardé un intérêt
intact pour ce sport. Il y a vingt ans, j’avais déjà
écrit, avec l’historien Gérard Noiriel, un article
sur la question du football et de l’immigration
dans la revue Vingtième siècle (n° 26, avril-juin
1990, ndlr)
. J’ai donc toujours cultivé le ballon
rond comme une sorte de jardin secret et toujours
considéré qu’il constituait un très bel objet
sociologique. En outre, j’ai longtemps travaillé
sur le monde ouvrier et la plupart des « footeux »
continuent à être d’origine ouvrière ou issus des
milieux populaires. Ensuite, et surtout, la manière
dont a été traitée cette affaire de Knysna m’a
profondément ulcéré. J’avais répondu dans un
premier temps, à chaud, à une sollicitation de
Libération pour essayer de donner un autre
éclairage avec une tribune, le 22 juin 2010, intitulée
« Les Bleus sont les enfants de la ségrégation
urbaine ». Car l’ensemble des médias et
des hommes politiques – droite d’abord, mais
gauche aussi – ont eu une façon très consensuelle
de considérer que ces joueurs, en faisant
cette grève de l’entraînement, avaient commis
un crime de lèse-majesté, une sorte de trahison
nationale. Alors que du strict point de vue
sportif, tout le monde, du moins ceux qui suivaient
un peu le foot, savait très bien avant la
Coupe du monde que cette équipe n’avait pas
d’avenir et allait « dans le mur » avec Domenech.
Plus grave à mes yeux, le retentissant procès à
charge qui s’est alors tenu contre ces joueurs
participait entièrement d’un discours dominant
qui contribuait une nouvelle fois à stigmatiser les
« jeunes de banlieue », à savoir les « Noirs » et les
« Arabes » – même s’il n’y avait pas d’Arabe dans
cette sélection. Dans un premier temps, ma
réaction relevait du citoyen indigné. J’ai essayé
de la convertir scientifiquement, en adoptant une posture de sociologue, en m’efforçant de
me doter de petites armes empiriques – avec
l’aide de mon camarade de travail Philippe Guimard,
amateur de foot comme moi – pour penser
ce « problème » autrement.

Finalement, ces stars du ballon donnent
l’impression d’être des riches mais sans
pouvoir ni réseau d’influence. Ils n’ont
pas de véritable poids face aux politiques.
Comme si leur origine ouvrière
continuait de les surdéterminer dans le
champ social ?

Stéphane Beaud :Il n’y a cependant pas que leur extraction sociale
qui pèse. Toulalan est certes le fils d’un ouvrier
qualifié chez Airbus, mais il sait très bien se
défendre. En fait, c’est l’ensemble de leur trajectoire
professionnelle qui doit entrer en ligne
de compte et qui les « plombe ». Entre 1998
et 2010, l’évolution est radicale. Les joueurs
professionnels sont désormais sélectionnés
et « fabriqués » très tôt : ils deviennent précocement
des hyper-fooballeurs, hyper-spécialisés,
obligés en montant dans la hiérarchie de
délaisser les autres aspects, notamment scolaires,
de leur formation. Ils sont isolés par le
fonctionnement du système dont ils reçoivent
par ailleurs d’énormes dividendes. Très peu
bénéficient d’un héritage culturel (Lloris, Gourcuff,
Planus…), pas mal d’entre eux ont du mal à
« bien » s’exprimer en public, sont gênés devant
un micro dès que les questions sortent du cadre
sportif. Ils constituent donc une proie facile pour
les experts de tous les médias ; sans compter
que, par le mode de vie clinquant qu’ils affichent
souvent – comme par exemple leur sortie du
stade à l’intérieur de grosses cylindrées hors de
prix, Ferrari and Co –, ils apparaissent comme la
quintessence de la vulgarité sociale et incarnent
la figure du « parvenu ». Il faut beaucoup de
compréhension sociologique pour arriver à leur
redonner la parole – parole qu’ils ont essayé
eux-mêmes de reconquérir, maladroitement,
avec l’épisode du bus et cette grève. Paradoxalement,
ces joueurs issus majoritairement des
classes populaires qui ont « réussi », symbolisent
la figure du capitalisme la plus dure, notamment
avec le culte de l’individualisme exacerbé
– par exemple, chez Anelka, le refus de payer
des impôts en France. Et en même temps, ce
qui me semble intéressant, et je songe au livre
d’Hobsbawm sur les « bandits sociaux », c’est
qu’avec cette rébellion, une partie d’entre eux
ont, à leur manière, porté et exprimé des valeurs
de résistance populaire – « On ne se laisse pas
avoir
 », «  On défend Nico  » – malgré ce qu’on
en pense à l’extérieur, contre la presse, contre
cette couverture - scoop qu’a sortie L’Equipe le
samedi 19 juin. En retour, la « punition » du tribunal
médiatique qui s’est tenu les semaines suivant
la grève a été forte et exemplaire. Or, dans
maints articles et commentaires, on a pu voir, à l’égard de ces footballeurs, ultra-riches économiquement
mais symboliquement sans défense,
une forme brutale de mépris social qui parfois
confine au « racisme de classe ».

On a surtout rapidement abouti à un débat
sur l’immigration, la place de l’islam,
etc. Du modèle d’intégration, les Bleus
passent au prototype de son échec. Un
contre-exemple qui a libéré une partie
de la droite.

Stéphane Beaud  : Cette grève a en effet été exploitée politiquement
à la suite du calamiteux débat sur l’« identité
nationale ». Toutefois, en dépit de ce contexte
français, comment ne pas être atterré et aussi inquiet
quand on observe à quel point ce discours
néo-nationaliste visant ces enfants d’immigrés,
visant ici surtout les « Noirs », n’a pas suscité
de résistance de la part des intellectuels. Ces
derniers, les intellectuels néo-conservateurs
qui sévissent aujourd’hui dans de nombreux
médias, n’y ont pas apporté leur écot. Nous
avons vécu un moment nationaliste d’une intensité
inconnue depuis longtemps. L’équipe de
France était partie au Mondial avec la mission,
tracée par Sarkozy, de ramener un trophée, ou
du moins un parcours honorable, à la nation qui
traversait une crise sociale profonde. Au final, il
s’est produit un fort télescopage entre les deux
« crises ». Les leaders populistes de droite se
sont engouffrés dans cette brèche : « Regardez
cette banlieue, ces enfants d’immigrés, même
ceux dont on pensait qu’ils s’en étaient sortis
ne valent pas mieux que les autres, ils ne respectent
rien.
 » Sans oublier ce processus de
culpabilisation à l’égard de ces enfants issus
de l’immigration postcoloniale, cette machine
de guerre idéologique que constitue la fixation
sur La Marseillaise qu’il faut à tout prix chanter
à pleins poumons. Et encore plus quand vous
êtes « coloré » de peau. Platini, petit-fils d’immigrés
italiens et actuel président de l’UEFA, a
bien mis les choses au point sur cette question.
De son temps, personne ne s’en préoccupait
et lui-même, capitaine exemplaire de l’équipe
de France (1979-1987), ne la chantait pas. Il a
demandé fermement aux « politiques » qu’ils
cessent d’instrumentaliser à leur profit cette
question.

De nombreux travaux tendent aussi
à critiquer le rôle du sport dans l’intégration,
parfois qualifié de mythe…

Stéphane Beaud  : Dans le milieu du sport, dans les nombreuses
écoles de foot, il se trouve malgré tout de nombreux
éducateurs, des bénévoles, des clubs
porteurs d’apprentissages sociaux qui ne
doivent pas être ignorés si facilement. Ce n’est
pas rien de voir qu’aujourd’hui, à travers le foot,
des jeunes de milieu populaire peuvent mettre
en avant leurs propres qualités – à la fois techniques,
humaines et relationnelles – qu’ils ont
beaucoup de mal à valoriser dans les autres
secteurs de la société. La valorisation de ces
formes d’intelligence physique offre un échappatoire
non négligeable à la négativité sociale
qui s’applique aux enfants des milieux populaires,
habitant dans des cités de plus en plus
ségréguées. A l’inverse de l’école, sur laquelle
il faudrait pourtant tout miser, qui se révèle de
plus en plus sélective et objectivement « excluante
 » pour ces enfants.

A lire

Stéphane Beaud, sociologue,
enseignant à l’Ecole normale
supérieure, auteur de nombreux
ouvrages sur la classe ouvrière, est l’auteur de Traîtres à la nation ?
Un autre regard sur la grève
des Bleus en Afrique du Sud
,
en collaboration avec Philippe
Guimard, éd. La Découverte,
288 p, 18 €.

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