Accueil > Société | Par Luce Vigo | 1er novembre 2008

« Les bureaux de Dieu », de Claire Simon. Le Choix des femmes.

Avec Les Bureaux de Dieu , la réalisatrice Claire Simon nous dévoile tout un pan de la société des femmes encore tabou aujourd’hui. Aux limites de la fiction et du documentaire, sa caméra scrute le huis clos d’un centre du Planning familial. Un lieu d’écoute de la parole des corps.

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Un ascenseur ne cesse de monter et de descendre, tandis que passent des silhouettes dans l’escalier et que s’inscrivent, entre deux allers et venues de l’ascenseur, le nom prestigieux ou totalement inconnu d’interprètes. Une musique aux accents jazzy nous précède dans ce lieu secret si fréquenté : Claire Simon l’a appelé Les Bureaux de Dieu . C’est le titre de son dernier film qui respire et avance dans la tension de mots difficiles à sortir et d’une écoute particulièrement sollicitée. Comme dans un centre de Planning familial, sauf que celui-ci est un lieu fictionnel : en atteste la présence de grandes vedettes, telle celle d’Anne Alvaro, Nathalie Baye, Isabelle Carré, Nicole Garcia, ou encore de Marceline Loridan, jouant le rôle de conseillères ou de médecins. Toujours sur le fil de la fiction et du documentaire, Claire Simon a fait un gros travail préalable de « repérage » depuis une première visite qui l’a fortement marquée dans un centre de Planning familial grenoblois, le premier a avoir été ouvert et dont le réalisateur Jacques Krier, de la génération des belles heures de l’ORTF, fit un des sujets de « Cinq colonnes à la une » en 1961. Après cette première visite à Grenoble, qui donna à la cinéaste les prémisses d’un fort désir de film, il fallait trouver la forme à lui donner. Tout en réalisant d’autres films, la cinéaste passa du temps dans d’autres centres à enregistrer des paroles sans jamais filmer celles qui les disaient, à les écouter en prenant des notes sur un petit carnet.

Pour toute une génération de femmes, le Planning familial renvoie à un passé qui semble déjà lointain, aux luttes des années soixante, amorcées timidement et clandestinement en 1955-1956 par Evelyne Sullerot, devant le nombre de décès croissant à la suite d’avortements sauvages, avec la création, pour le contrôle des naissances, de « La Maternité heureuse ». Puis vint le Mouvement français pour le Planning familial, officialisé par la loi Neuwirth, en 1967. Se sont ensuivies d’autres lois, plus ou moins appliquées, soulevant un grand nombre de résistances. La société a évolué mais, comme on peut le comprendre en voyant Les Bureaux de Dieu (1), le Planning familial a toujours sa raison d’être. C’est ce que Claire Simon nous donne à voir.

MOMENT DE DÉCOMPRESSION

Une fois dans Les Bureaux de Dieu, le spectateur n’en sort plus. Heureusement cet appartement niché en haut d’un immeuble qui a perdu de son ancienne splendeur a des échappées sur les toits et en contrebas sur la rue, seule façon, en ouvrant les fenêtres et en allumant une cigarette, de goûter un court et salutaire moment de décompression. Il arrive que le corps n’en puisse vraiment plus, qu’une conseillère s’allonge sur la moquette, qu’une autre se mette à avancer en dansant. C’est le rôle qui veut ça, les conditions de tournage aussi.

Claire Simon savait, dès le départ, que Les Bureaux de Dieu ne pourrait en aucun cas être un film documentaire. Mais elle tenait à raconter au plus près de sa réalité le planning familial. Elle décida donc de confier à des vedettes à la notoriété reconnue le rôle de conseillères et à des jeunes filles et à des femmes aux histoires individuelles et intimes dont on ignore tout, celui de « consultantes ». Chacune travailla seule avec Claire, apprenant les mots que d’autres avaient prononcés et endossant leur personnalité, sans savoir, les unes et les autres, en face de qui elles allaient se trouver à la première rencontre. Cette préparation particulière de mise en situation inhabituelle, et le choix de la cinéaste de filmer en longs plans-séquences, en privilégiant davantage l’écoute que la parole, souvent entendue hors champ, donnent tout son poids de vérité au film. Souvent les jeunes filles viennent accompagnées par une copine dont le regard, au fur et à mesure que la rencontre se prolonge, nous parle autant que les mots prononcés ou que le silence habité de celle qui écoute.

LE REGARD DES GENS

Il y a des pleurs, des fous rires, des mots qui, trop longtemps retenus, se bousculent dans la bouche ou, au contraire, se font attendre comme un bébé lors d’un accouchement difficile. Anne (Nathalie Baye) est la première à accueillir deux filles, l’une venant soutenir l’autre. Très vite, on voit le visage tendu de Anne vers son interlocutrice, assez volubile. Celle-ci a 19 ans. « Le regard des gens me gêne » , dit-elle. Elle raconte les silences de sa mère, les tabous qui guident les conversations, les vacances en Algérie dont on a vite assez, malgré l’ambiance des fêtes. La caméra de Claire Simon va de l’une à l’autre. « Peut-on être enceinte sans qu’il y ait eu pénétration ? » demande l’adolescente. « Ça dépend, répond Anne, après avoir écouté l’histoire qui a provoqué cette question, vous savez, un spermatozoïde, ça nage ! »

Béatrice Dalle (Miléna) le dit sans détours : « J’ai eu beaucoup de difficultés avec le texte et cette manière de parler qui n’est pas la mienne. En vingt ans de cinéma, c’est un des dialogues les plus difficiles que j’ai eu à apprendre. Le parti pris du plan séquence n’est pas un problème, mais le fait de travailler sur un entretien retranscrit, avec une manière de parler qui est vraiment propre à quelqu’un, cela m’a assez perturbée. » En disant cela, Béatrice Dalle nous renvoie aux situations réelles dont Claire Simon a été témoin. Derrière la fiction qu’elle a construite, la réalité est là, à peine masquée tant les situations sont vraisemblables et les mots justes : la jeune fille qui découvre, avec angoisse, qu’elle est enceinte, celle qui a perdu ses pilules, une autre qui a oublié de les prendre deux jours de suite. Plus grave, des choix à faire : garder l’enfant ou se faire avorter ? Comment savoir si l’enfant est de son mari ou de son amant ? Comment ne pas haïr sa mère tout en l’aimant ? Les consultantes se débattent au milieu de contradictions qui les empêchent de savoir ce qu’elles veulent, elles sont quelquefois détruites par de fausses informations ou par l’ingérence d’un mari qui vient pour savoir si sa femme est vierge. Les conseillères doivent faire face à cette violence, aux questions dont elles n’ont pas forcément les réponses. En même temps existent des instants de grâce et de drôlerie qui soulagent un moment la gravité des rôles à jouer, la responsabilité que les actrices et les acteurs, professionnels ou pas, ont prise en les acceptant. Il y a du mouvement d’un bureau à l’autre, quelque chose qui bouge au cours d’une rencontre.

PROBLÈMES D’AUJOURD’HUI
Les Bureaux de Dieu racontent des histoires vraies, douloureuses, touchantes, cruelles, dont la plupart des spectateurs ignorent tout ou ne veulent pas savoir. On touche de près à des problèmes d’aujourd’hui, de société, de culture. Et on apprend, comme ces jeunes filles qui suivent un véritable apprentissage. « Vous savez comment vous êtes faites ? » , leur demande une des conseillères, qui fait une démonstration de spéculum tandis qu’un médecin (Michel Boujenah) fait la même chose avec un préservatif : une fille pouffe, une autre se cache les yeux. On apprend ce qu’implique d’avorter, les conditions à respecter, combien ça coûte, la possibilité de regret, après-coup. La dernière femme à être reçue est une prostituée bulgare, aux yeux las, amoureuse d’un homme qu’elle a vu trois fois dans sa vie et, à chaque fois, s’est retrouvée enceinte. « C’est comme ça, elle l’aime. » Mais l’enfant, elle ne peut le garder. « Je ne peux pas , répète-t-elle, c’est comme ça. » Tout n’est pas gagné.

Luce Vigo

 [1] À voir
Les Bureaux de Dieu , de Claire Simon, en salles le 29 octobre

Paru dans Regards n°56, novembre 2008

Notes

[11. Lire aussi l’article de Sophie Labit « Les morts nés sur le livret de famille » dans le numéro 55 de Regards.

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