Accueil > monde | Par Naike Desquesnes | 2 mai 2008

Les Chinois répliquent aux Français sur la question du Tibet

Alors que les manifestations anti-françaises continuent en Chine, des chinois vivant en France expliquent comment ils perçoivent la réaction française pro-tibétaine. Pour eux, la peur de la mondialisation et du régime chinois et la méconnaissance de la situation tibétaine sont la cause d’une perception faussée de la réalité.

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« Les moines tibétains sont très violents »

Lorsque le 14 mars dernier les moines tibétains se révoltent à Lhassa, les affrontements entre moines et forces de l’ordre provoquent l’indignation chez une large part de l’opinion publique occidentale. La rébellion des moines est pour beaucoup le symbole de la lutte des peuples pour l’indépendance face au régime chinois répressif. Une indignation toute différente s’empare au même moment de la communauté chinoise. Pour eux, les tibétains utilisent leurs alliés occidentaux afin de déstabiliser l’unité de la Chine et d’encourager les voies indépendantistes. Lee Sun Cheng qui fait des études de droit à la Sorbonne et vient de Taïwan, voit dans la révolte des moines un plan très bien pensé et organisé : « Le 22 mars, c’était les élections à Taïwan. Les tibétains ont voulu déstabiliser l’opposition qui est pour le rapprochement économique avec la Chine continentale. De plus, le 15 mars, Hu Jintao a été reconduit à la présidence pour 5 ans. C’était une autre manière de déstabiliser le gouvernement. » Xiaofan Shi, journaliste indépendante à Paris, insiste sur un engouement pro-tibétain qui empêche les chinois de gagner l’estime des occidentaux. « Le Dalaï Lama et ses alliés ont toujours été soutenus par des puissances étrangères et par les médias occidentaux. Bien qu’une grande partie des partisans du Dalaï Lama ne sont pas nés en Chine et n’ont jamais vu le Tibet, ils ont toujours eu une dent contre la Chine, sans même considérer comme le pays à changer. » Alors que la police chinoise est considérée comme inhumaine et violente, Yao Zhang, originaire de Pékin, étudiant à Sciences-Po, explique qu’il y a eu répression, mais qu’elle n’a pas été sanglante. Lee renchérit : « Il n’y a pas eu de vidéo de bain de sang ».

« Les Occidentaux ne comprennent rien du tout ! »

Pour Yao, le géant chinois cristallise les angoisses des français : « Aux Champs Elysées, j’ai entendu quelqu’un nous lancer « la France aux Français ! » : la force commerciale de la Chine fait peur ! » « Les Occidentaux ne comprennent rien du tout ! » s’exclame Lee, en pleine lecture du livre d’Elisabeth Martens, Histoire du Bouddhisme tibétain, la compassion des puissants. « Le Dalaï Lama est presque un pape. Le Tibet est une théocratie et les français pensent qu’avant 1950, le Tibet était un pays libre. Mais il n’y avait pas de séparation de l’Eglise et de l’Etat avant 1959, chose à laquelle vous les français vous tenez tant. L’Etat doit superviser l’activité des moines. C’est votre loi 1905 qui le dit ! » Avec ironie, Lee interroge la sincérité des français : d’un côté ils sont d’ardents défenseurs de la laïcité et de l’autre ils vouent un culte romantique au Dalaï Lama, ce « pape de l’Orient ». « Le Dalaï Lama est beau, il est bouddhiste. C’est un peu étrange et original, alors cela plaît aux français » analyse Lee, sans mentionner que son statut de leader de la lutte pour un Tibet libre est sans doute le premier facteur de sa si grande popularité. Ce « Tibet libre », Lee, Yao et Xiaofan n’en veulent pas. Ils s’opposent à une autonomie culturelle qui ne serait, comme l’explique Lee, qu’une étape préliminaire à l’indépendance et réveillerait les indépendantistes. La solution réside à leur avis dans l’ouverture à la modernité, chose que les moines tibétains refusent en interdisant l’apprentissage de l’anglais dans leurs monastères.

En France, les médias sont manipulés par leurs valeurs

La communauté chinoise qui réside en France est blessée par la façon dont l’opinion perçoit désormais la Chine. En colère, les chinois d’outre-mer se sont rassemblés le 19 avril à Paris pour protester contre l’impartialité des médias français. Xiofan Shi regrette ce qu’elle nomme « une information biaisée » : « Je suis une fervente partisane de la liberté de la presse mais je ne pense pas que cela signifie que les médias peuvent produire librement des reportages biaisés qui mélangent le vrai et le faux. » Si, selon Yao, les médias en France sont manipulés par leurs valeurs, en Chine, ils sont manipulés pour la bonne cause : inutile de tout dire, cela provoquerait des troubles nocifs pour le développement économique du pays.

Le plus grand droit de l’homme en Chine n’est pas le même qu’en Occident

Pour Yao et Lee, les « jeunes en colère » qui manifestent en ce moment en Chine devant les magasins Carrefour ne sont pas représentatifs de la population chinoise. Même si, comme l’explique Lee, les chinois « ne font plus confiance à leurs médias », ces jeunes sont les premiers à réagir violemment, surtout quand les symboles sont forts : la jeune chinoise handicapée Jin Jing, bousculée durant le parcours de la flamme olympique, a été l’élément déclencheur. C’est d’ailleurs une des seules images que la Chine ait diffusée sur ses petits écrans. « Ils n’ont pas montré l’important dispositif de sécurité mis en place par les autorités françaises c’est pourquoi les chinois ont vu dans ces perturbations la complicité de l’Etat français et ont donc réagi violemment » regrette Lee. A la question de savoir pourquoi les français particulièrement, Yao estime que Robert Ménard y est pour quelque chose. Le journaliste français est en effet perçu en Chine comme le leader d’un mouvement global anti-chinois. Et si l’on rétorque à Yao que le secrétaire général de Reporter Sans Frontières se bat pour le respect des droits de l’homme, Yao explique calmement : « Le plus grand droit de l’homme en Chine n’est pas celui de l’Occident. C’est de pouvoir sortir de la pauvreté. Pour cela, il faut faire des choses plus constructives que crier des slogans. Le gouvernement fait beaucoup d’efforts. Il met en place un système de sécurité sociale. Nous voulons la réforme mais sans trouble. Quitte à utiliser la force, tant de pays le font ! »

Quand les français affichent à leurs fenêtres banderoles et drapeaux tibétains, les étudiants chinois s’activent d’une toute autre manière : ils ont crée un blog, « Soutenir JO 2008 » et ont écrit une lettre au président de la République française pour garantir le maintien de l’amitié franco-chinoise. Une amitié gâchée par des médias français trop aveuglés par des droits de l’homme ? C’est en tous les cas le sentiment qu’éprouve aujourd’hui une grande partie de la communauté chinoise.

Naike Desquesnes

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