Accueil > Société | Par Cécile Babin | 1er janvier 2006

Les délinquants en pampers

Après avoir résolu les problèmes des adultes au chômage, retraités ou autres voyous, le gouvernement se penche sur les enfants pour résoudre le problème du risque de délinquance précoce. Deux rapports sont le fruit de cette attention. Lecture.

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La délinquance est-elle une tare génétique ? Peut-on la soigner avec des médicaments ? La délinquance est-elle l’issue fatale d’un déterminisme social contre lequel on ne peut lutter qu’à grands moyens d’adaptation-repression ? C’est en ces termes que se questionne en ce moment, à travers deux rapports, la politique à adopter en matière de prévention de la délinquance.

Le premier s’intéresse au symptôme psychiatrique qu’est le « trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent ». Le trouble des conduites, caractérisé chez l’enfant par des oppositions, désobéissances, colères répétées et agressivité, et chez l’adolescent par des coups, blessures, dégradations, fraudes et vols, « peut être considéré comme un facteur de risque de délinquance ». C’est ce que conclut un rapport de l’Inserm (1) publié en septembre cette année. Autrement dit, le délinquant en puissance aurait un profil identifiable dès le plus jeune âge. « Deux tiers des adolescents présentant un trouble des conduites l’avaient déjà pendant l’enfance. (...) Les données les plus récentes indiquent que les comportements caractérisant le trouble des conduites s’installent très tôt au cours du développement de l’enfant. » Partant de cette idée, et comme cela vaut pour de nombreuses maladies, il semblerait pertinent d’organiser un dépistage de ce trouble afin, d’une part, d’éviter aux individus concernés que le mal qui les guette ne s’installe (c’est la mission de la médecine), afin, d’autre part, de maîtriser le phénomène social de la délinquance (c’est une mission de politique publique). C’est justement ce que préconise le rapport, constatant que « le dépistage, la prévention et la prise en charge médicale du trouble des conduites restent insuffisants en France en regard de ses conséquences (risque de mort prématurée, troubles associés...) et du coût pour la société (instabilité professionnelle, délinquance, criminalité...) ».

Le dépistage dès 36 mois

Un dépistage qui tiendrait donc lieu de politique préventive très en amont puisque ces perturbations du comportement seraient repérables « dès la crèche et l’école maternelle ». Fort de son expérience conjuguée, le groupe d’experts préconise donc un dépistage systématique de chaque enfant dès 36 mois : « A cet âge, on peut faire un premier repérage d’un tempérament difficile, d’une hyperactivité et des premiers symptômes des troubles des conduites. Ce repérage précoce permet de mettre en place une intervention à titre de prévention. » Quelques items pourraient venir compléter le carnet de santé afin qu’y soient mentionnés les comportements suspects de l’enfant dès son plus jeune âge. Le médecin cocherait au choix la case « s’est bagarré », ou bien « refuse d’obéir », ou encore « remue sans cesse », selon.

Le rapport a beau prendre en compte, dans le développement du trouble des conduites, des critères comme l’environnement des sujets, il n’en reste pas moins que, dans son approche globale, ces derniers, et leur famille, sont systématiquement considérés comme personnellement défaillants. Si les comportements d’opposition et de désobéissance sont non seulement suspects mais en plus déterminants, quelle marge reste-t-il à l’individu pour se construire ? Quelle chance lui est-il donné ? Une fois la délinquance médicalisée à coup de psychotropes (en dernier recours bien sûr), nous voici débarrassés d’un coup d’un bon paquet de questions sociales.

C’est, si l’on en juge par le rapport commandé il y a deux ans au Gepsi (2) et devant servir de base de réflexion à Nicolas Sarkozy pour l’élaboration de son projet de loi sur la délinquance, l’économie que veut faire réaliser au gouvernement le député UMP Jacques-Alain Bénisti. Le rapport parlementaire qui porte son nom conclut également que des signes prémices de délinquance apparaissent dès la petite enfance.

Le « parcours déviant »

Au contraire du rapport Inserm, au style scientifique synthétisant quantité d’études cliniques, le rapport parlementaire est rédigé dans un français nettement plus pittoresque. Il s’ouvre sur une drôle de courbe. Une courbe au profil exponentiel : la courbe du « parcours déviant ». Cette courbe est posée sur un repère où l’axe des abscisses (horizontal) auquel la courbe est rapportée correspond au « parcours normal », linéaire par définition. Aucun des points de cette « courbe évolutive d’un jeune qui au fur et à mesure des années s’écarte du droit chemin pour s’enfoncer dans la délinquance » n’est issu d’une quelconque étude statistique. La courbe Bénisti est présentée comme une sorte d’évidente succession d’axes.

De 0 à 3 ans, des années sans problèmes, quoique les premiers signes de déviance peuvent apparaître selon le dessin dès un an et demi. Entre 4 et 6 ans, l’individu présente, et c’est le présage autant que la cause de sa précipitation à venir, des « difficultés de la langue » et un comportement indiscipliné. Des « difficultés de la langue ». Déduisons de cette formule, témoignant elle-même de certaines lacunes grammaticales, que les rapporteurs veulent parler de difficultés à s’exprimer dans la langue française et reprenons le fil du parcours. De 7 à 9 ans, à l’accentuation des problèmes préexistants, viennent s’ajouter marginalisation scolaire, démission parentale et absence d’activités périscolaires. A l’âge du collège, tout cela empire, mais en plus, l’élève redouble, est violent à l’école, s’adonne à des petits larcins, connaît des conflits avec ses parents. Il se marginalise toujours davantage. S’ensuivent les premiers vols à la tire et consommations de drogues douces. Au temps du lycée, ce jeune affirme encore son profil déviant, préférant à toute autre activité occuper son temps à consommer des drogues dures et réaliser des cambriolages. Il connaît alors une vie nocturne et fait usage d’armes blanches. Enfin, à 19 ans, il fait son entrée dans la grande délinquance, participe au trafic de drogues et opère des vols à main armée.

En langue Bénisti

Les experts à l’origine de ce rapport fournissent à leur thèse des « difficultés de la langue » observées dès le plus jeune âge l’explication et la recommandation suivante (en Bénisti dans le texte) : « Seuls les parents, et en particulier la mère, ont un contact avec leurs enfants. Si ces derniers sont d’origine étrangère, elles devront s’obliger à parler le français dans leur foyer pour habituer les enfants à n’avoir que cette langue pour s’exprimer. » Cette injonction vaut-elle de la même façon pour les jeunes mères new-yorkaises de la capitale ? « Le bilinguisme est un avantage pour un enfant sauf lorsqu’il a des difficultés, car alors ça devient une complication supplémentaire », nuance le rapport.

C’est cette focalisation sur la langue qui distingue ce document de celui de l’Inserm. Ce qui n’en fait donc pas seulement un outil de stigmatisation des enfants indisciplinés tous groupes sociaux confondus, mais bien un document officiel qui, faisant rimer immigration avec délinquance, stigmatise les enfants d’étrangers.

Le député a finalement dû renoncer à son idée d’imposer aux familles d’immigrés le français comme langue unique à la maison. Mais les termes employés à l’heure des recommandations restent glissants, qu’il s’agisse de « restauration de l’autorité du corps enseignant sur les élèves et leurs parents », de « revalorisation de l’internat pour sortir l’enfant de son milieu », ou bien « d’impliquer les parents le plus tôt possible en leur délivrant le message de l’intégration ».

Quelles conséquences cette littérature pourra-t-elle avoir sur la politique publique de protection de l’enfance ? Jusqu’où le rapport Bénisti inspirera-t-il le ministre de l’Intérieur ? Une première version officielle de son projet de loi pour la prévention de la délinquance est attendue au tournant, avec son lot prévisible d’installations de caméras de surveillance, de « redéfinition » du secret professionnel et de suppressions d’allocations familiales.

C.B.

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