Je suis un no man's land
Accueil > Culture | Entretien par Juliette Cerf | 15 février 2011

Les fantômes du paradis

Dans Je suis un no man’s land, Thierry Jousse met en scène
le chanteur Philippe Katerine, ouvrant un espace créatif entre
le cinéma et la musique, la fiction et la vie, la fantaisie et la mélancolie.
Quand la pop pénètre la campagne… Rencontre avec le réalisateur.

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Pendant les travaux, le cinéma reste ouvert
était le drôle de titre d’un recueil de textes de
Thierry Jousse, qui fut rédacteur en chef des
Cahiers du cinéma avant de devenir cinéaste.
Son nouveau film, Je suis un no man’s land,
pousse dans ses extrêmes lisières ce goût pour la vacance
et le flottement.

Depuis ses courts-métrages – Le jour de Noël (1998), Nom
de code Sacha
(2001), Julia et les hommes (2003) – jusqu’à
son premier long-métrage, Les invisibles (2005), les films de
Thierry Jousse mettent en scène les arabesques intimes du
processus créatif. Je suis un no man’s land en figure une
mise en suspens, tout en rejouant ce pas de deux, aussi
« joussien » que jouissif, entre séduction et mélancolie. Entre
le cinéma et la musique, les sons et les images, deux des
passions du cinéaste.

Porté par un drôle d’oiseau, son ami et complice Philippe
Katerine, le film s’ouvre sur une séquestration. Une groupie
déjantée veut mettre l’artiste en cage, lui intimant l’ordre de
retrouver son inspiration perdue – le costume en argent lamé
du chanteur n’est pas sans évoquer Phantom of the Paradise
de Brian de Palma… Plutôt que de le (re)faire chanter, cette
étrange sorcière déclenche un sortilège qui le privera de sa
voix ; il retourne au stade de l’enfance, de celui qui ne parle
pas, en se retrouvant projeté dans la ferme de ses parents,
auxquels Jackie Berroyer et Aurore Clément prêtent leurs
traits. Sa chambre est désormais trop petite, ses vêtements
étriqués. Entre cauchemars et pays des merveilles, aux côtés
d’une fée des oiseaux interprétée par Julie Depardieu, Philippe
réapprend les balbutiements de la vie.

Dans Peau de cochon (2005), Philippe
Katerine évoquait cette peau
porcine greffée à son coeur lors
d’une opération subie à l’âge de
huit ans. Thierry Jousse lui a offert
un corps de papillon. Et un envol
dans les airs de son dernier album.

ENTRETIEN AVEC THIERRY JOUSSE

« Je n’arrive pas à partir »

« J’avais envie de parler du fait d’être un fils. Le film raconte
l’histoire d’un enfant qui retourne chez ses parents. Il est touché
par une sorte de malédiction qui le cloue sur place. «  Je
n’arrive pas à partir
 », dit Philippe à sa mère qui comprend
bien sûr cette phrase dans son sens premier.
Cette réplique ambiguë est le coeur du film, là
où le sortilège devient une métaphore. C’est
toujours une épreuve de revenir chez ses
parents, de dormir chez eux alors qu’on n’y
habite plus. Quelque chose de l’enfance se
rejoue alors. Philippe Katerine a le corps idéal
pour incarner cela ; son travail de musicien ne
cesse de jouer sur la régression, l’idiotie et l’innocence.
Il est impossible de rester et compliqué de partir.
C’est un film sur l’ambivalence en général. Ni avec toi, ni sans
toi. Ni présent, ni absent. Le no man’s land, c’est cet espace
ambigu entre fuir et rester, un moment de flottement où l’on
ne sait pas trop où l’on en est. »

Initiation’

« Le film parle du fait de tourner en rond, de ne pas sortir d’un
cercle vicieux. Le personnage est confronté à des espaces,
des seuils impossibles à franchir.
Cette dimension fantastique, un
peu médiévale ou chevaleresque,
s’est accentuée pendant le tournage,
à partir des lieux, de la forêt
surtout, à travers le statut du cheval
ou l’habit de Philippe. »

De Katerine à Philippe

« Au départ, ce costume
est censé évoquer
la tournée qui a
suivi son album, Robots
après tout
. Le
scénario est né de
discussions sur ses tournées, ses
groupies, sur certaines situations
saugrenues, voire dérangeantes.
Le film s’ouvre sur une entrée en
scène, mais la séquence s’interrompt
au moment où le concert
commence. Je ne voulais pas le filmer
en train de chanter devant un
public. Celui qu’on voit sur l’écran n’est pas Philippe Katerine. Disons qu’on part de Katerine
pour arriver à Philippe, un personnage de fiction. On quitte
son image publique pour aller vers un hors champ. Le titre
anglais sera d’ailleurs Unplugged. Le film travaille cette zone
d’incertitude entre le réel et la fiction : quand il écoute la cassette
dans sa chambre, il s’agit d’une vraie chanson composée
pendant son adolescence. La scène de basket n’était
pas écrite ; Philippe était basketteur dans sa jeunesse. Encore
une fois, c’est cet entre-deux qui m’intéresse, l’espace
où le spectateur peut se projeter comme il veut. J’aime les
films qui offrent cette disponibilité, cette liberté, plutôt que
ceux qui suivent une ligne dirigiste, rigide. »

S’évaporer

« Le retour à la maison, c’est presque un genre cinématographique.
J’ai revu le début des Indomptables de Nicolas
Ray. Robert Mitchum retrouve un paquet sous le plancher.
Quand Philippe retrouve ses vieilles cassettes, ses vinyles, il
débusque aussi quelque chose. Je pense à L’arrière-pays de
Jacques Nolot et à La gueule ouverte de Maurice Pialat, un
film admirable. C’est étrange car la figure de Pialat a joué un
rôle ; le film s’est nourri d’un récit qu’on m’avait fait de la veillée
funèbre qui a suivi sa mort. La gueule ouverte, d’une brutalité
et d’une cruauté absolues, est en un sens l’antithèse de
mon film. J’assume totalement les procédés, à la fois littéraux
et métaphoriques, liés au sortilège et à la fantaisie
qu’il induit ; en choisissant d’aller vers la
série B ou vers la fable, vers le mélange des
genres, nous avons volontairement esquivé la
déchéance, la souffrance, la maladie. La mère
disparaît. C’est une mort par évaporation. »

Refuges

« Quand il comprend que sa mère est morte,
Philippe se couche et s’enroule dans la paille.
Il s’allonge ensuite sur les marches de l’église, se réfugie sous
la table lors de la veillée. Cela correspond à ce que beaucoup
de gens voudraient pouvoir faire dans ces circonstances-là,
un passage à l’acte, l’accès à un espace qui nous est normalement
interdit en tant qu’adulte. On redevient enfant face à la
mort ; ce moment d’intimité avec elle est très fort. Si l’une des fonctions du cinéma est de montrer
aux gens ce qu’ils auraient envie de
faire sans avoir la possibilité de le
faire dans la vie, ces scènes, pour
moi, touchent à cela. »

Du no man’s land

au disque
« L’expérience du film a nourri le
dernier disque de Philippe. Cet
album a à voir avec la régression ;
ses parents chantent et figurent sur
la pochette. Le film a été une expérience
troublante pour Philippe ; il
a voulu se prouver que ses parents
étaient bien vivants, qu’il avait encore
besoin d’eux. Il l’a vécu intimement.
Cela donne une vérité au
personnage. »

Doublez votre mémoire

« J’aime la double postulation qui
existe chez Philippe Katerine ; un
dandysme naturel et une facette
très ancrée. Il est à fois rural et
urbain, sophistiqué et brut. Il a une
dimension de petite
folie, d’absurdité, un
côté Dada mais il
n’est jamais dans le
second degré. Il est
dans l’humour, pas
dans l’ironie. Philippe
a un lien avec
les excentriques
de la chanson française,
comme Charles Trenet et
Brigitte Fontaine. Il a toujours été
en décalage avec la chanson française.
Il a un rapport à la langue très
fort et du coup une capacité à la
réduire à sa plus simple expression comme dans le dernier disque, un pur geste de langage, radical,
à la fois organique et pensé. En même temps, c’est un
disque très pop, c’est-à-dire une machine de guerre contre
la chanson à textes. Réduire les textes comme il le fait, c’est
ouvrir un espace pop plus anglo-saxon. Il a voulu rompre avec
son image des années 1990, de jeune homme propre sur lui,
un peu dandy, je pense à son album Mes mauvaises fréquentations,
très imprégné par le cinéma, Eustache ou Godard.
Au fond, les deux incarnations de Philippe Katerine ne sont
pas si éloignées, même si son mode d’expression est plus
populaire aujourd’hui. Il s’agit de deux moments différents
mais traversés par le même sens du saugrenu, de l’absurde,
du décalage, du paradoxe, de la contradiction. Il a un côté à
part, indéniablement, pas du tout convenu, un côté artiste ;
Duchamp, Picabia et Tzara sont plus importants pour lui que
Ferré ou Brel. Tout cela crée un drôle de mélange. »

Vivants après tout

« Dans sa chanson « Morts vivants », Pharrell Williams côtoie
Luc Moullet, Erik Satie, Jean-Paul Gaultier. Il réduit l’art à
l’essentiel : est-il vivant ou pas’ C’est l’unique question que
je trouve intéressante. Le formalisme, la technique, la perfection,
sont toujours moins importants à mes yeux que cette
charge de vie. »

de la pop dans le terroir

« Daven Keller a composé la musique
du film. Il a été un excellent
partenaire de travail. La musique,
comme le film, va dans toutes les
directions. Il y a un côté sciencefiction,
John Carpenter au début,
ensuite on est dans des choses
assez minimales, des ambiances
de piano plus mélodramatiques.
Ou plus easy, lounge, entre Air et
Morricone, comme lors de la scène
avec la groupie. Des variations
country ou un peu Clash comme
lors de la scène du baby-foot. C’est
une musique expressive qui a un
aspect pop aussi. Au fond, ce film,
c’est l’intrusion de la pop dans le
terroir. Cela crée du fantastique. »

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