Accueil > Culture | Par Jean-Baptiste Ferrière | 30 octobre 2007

Les jeunes sortent leur lexique des cités

Originaire d’Evry et soutenu par l’association Permis de vivre la ville, un collectif de jeunes auteurs vient de publier un dictionnaire illustré de vocabulaire des banlieues. Vif et percutant, souvent bourré d’humour. Résultat probant.

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Ils sont dix (quatre garçons et six filles âgés de 19 à 25 ans) à avoir répondu à un appel d’offres de la préfecture et du conseil général de l’Essonne en 2004 pour lutter contre la violence dans les cités. Leur projet ? Elaborer le premier lexique du langage parlé par les jeunes des cités. Durant trois ans donc, le collectif, encadré par des professeurs de français et une experte en sociolinguistique, a recueilli plusieurs centaines de mots. De l’argot évidemment, du verlan beaucoup, et bon nombre d’emprunts aux langues maghrébines.

Simple et ludique, le Lexik des cités (Editions Fleuve Noir) s’ouvre avec un entretien entre le linguiste Alain Rey et le rappeur Disiz la Peste. Suivent par ordre alphabétique 241 mots ou expressions présentés selon leur contexte, leur nature grammaticale et leur origine étymologique. Venant appuyer le texte, une illustration colorée représente une mise en situation. Graphismes, personnages stéréotypés, tags et bandes dessinées tournent en dérision les épisodes quotidiens de ces jeunes de la cité du Bois-Sauvage à Evry. Une bande d’amis qui baignent ensemble dans la culture du hip hop depuis l’enfance.

Mais le Lexik des cités a aussi pour vocation « de rétablir un dialogue entre les générations, de rapprocher des lecteurs issus de milieux socioprofessionnels divers et de créer un pont entre les adultes et les adolescents » , commente Marcela Pérez, coordinatrice de Permis de vivre la ville. L’association a notamment encouragé ce projet de lutte contre les discriminations par le biais de comités de lecture et de séjours en Normandie. Partant d’une démarche positive, l’ouvrage dénonce en effet avec humour la stigmatisation dont les jeunes issus de l’immigration font trop souvent l’objet. A découvrir.

Entretiens audio :

Pour écouter l’interview de Marcela Pérez, coordinatrice de Permis de vivre la ville, cliquer sur

MP3 - 8.2 Mo

Pour écouter l’interview de Cédric Nagau, auteur et illustrateur du Lexique des cités, cliquer sur

MP3 - 3.7 Mo

Pour écouter l’interview croisée des frères jumeaux, Alhassane et Alhousseynou Sarré, auteurs et graphistes, cliquer sur

MP3 - 2.6 Mo

Pour écouter l’interview de Dalla Touré, auteur, cliquer sur

MP3 - 2.4 Mo

Morceaux choisis :

Alcatraz (adjectif) : privé de sortie par ses parents. Ex : La pauvre, elle est toujours alcatraz. Etymo d’où ? Toujours à se moquer de leur propre sort et de celui des autres, les ados proposent la métaphore d’Alcatraz, « bagne de haute sécurité pour condamnés à perpétuité aux travaux forcé », afin de désigner une interdiction de sortie. On comprend mieux l’ironie et le drame qui se joue dans l’expression être alcatraz, être « île-forteresse d’où l’évasion est impossible ».

Bébar (verbe transitif) : voler. Synonymes : carotte, kia, péta. Etymo d’où ? Qui n’a jamais chapardé étant jeune ? En tout cas, dans les cités, pour créer le mot bébar, on a chipé à l’argot barbot, « fouille pour voler », déverbalisation de barboter, « cambrioler », allusion à l’action des doigts fouillant une poche comme un canard barboterait dans l’eau.

Bellek ! (interjection) : attention ! Etymo d’où ? En arabe classique, bell signifie « pensée, éveil, conscience ». Sous sa forme développée, rebellek, employée suivant un contexte sur un ton menaçant ou bienveillant, veut dire « fais attention ». Dans les quartiers, toujours sur le qui-vive, on a juste retenu bellek, mise en garde qui met les esprits en alerte.

Boîte de 6 (nom féminin) : fourgon de police. Etymo d’où ? Fini le panier à salade pour désigner le fourgon de police. La génération fast-food tape dans le gras métaphorique, et la boite de beignets de poulet devient « le fourgon 6 places ».

Crew (nom masculin) : équipe, groupe d’amis partageant une passion. Etymo d’où ? Du latin crescare, « survenir, grandir », le mot français creue, « recrue, renforcement militaire » est emprunté au XVIe siècle par les Anglais avec la graphie crew (prononcer crou) pour désigner « un groupe agissant ensemble, un équipage ». De retour en France, les jeunes des cités emploient crew dans le même sens, mais en y ajoutant la notion de passion commune.

Daawa (nom masculin) : désordre, pagaille. Etymo d’où ? Ce mot nous fait voyager au VII e siècle, lorsque les musulmans partis à la conquête du Maghreb pratiquent la daawa, « l’appel », technique de propagande religieuse qui devient rapidement synonyme « d’assemblée, grande réunion », puis de « tohu-bohu ». Ayant de nos jours totalement perdu de son sens premier en arabe, daawa est associé à l’expression « wach had daawa ? », « c’est quoi cette pagaille ? », usage populaire conservé en banlieue.

Guélan (verbe transitif) : embraser avec la langue. Etymo d’où ? Du verlan langue, langué, guélan.

Kiffer (verbe transitif) : apprécier, aimer. Etymo d’où ? Le verbe kiffer ayant intégré les pages du Petit Larousse en 2005, il faudra désormais faire avec. De l’arabe kif, mélange de tabac et de cannabis, tellement apprécié de certains qu’il exprime, au sens figuré, le fait « d’ aimer » ou d’ « apprécier ».

Maquerelle (nom féminin) : commère, curieuse. Etymo d’où ? Non, ce mot ne désigne plus une proxénète et encore moins la femelle du maquereau. Du néerlandais makelare, qui veut dire « courtier » ou « entremetteur », il s’installe dans les cités avec le sens de « moucharde » ou « commère », le même sens qu’en créole réunionnais.

Merlich ! (exclamation) : exprime la résignation. Ex : Je lui ai prêté mon pull, elle l’a déchiré merlich ! J’en ai un autre. Etymo d’où ? Merlich ! signifie en arabe dialectal maghrébin « ce n’est pas grave ! » Cette exclamation est employée par les jeunes dans son sens premier, pour faire face avec philosophie aux petits désagréments de la vie quotidienne.

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