Accueil > monde | Reportage par Mina Zapatero | 25 novembre 2011

Les ouvriers au coeur de la révolution egyptienne

Dix mois après le départ de Hosni Moubarak, des dizaines de milliers de manifestants descendent à nouveau dans les rues du Caire, d’Alexandrie, de Suez, d’El Arich, d’Ismalïa… Pour réclamer le départ des militaires. Entre temps, loin des manifestations de masses spectaculaires, c’est parmi les salariés que la révolution s’est poursuivie avec des grèves, des blocages et des occupations. Les mouvements de salariés, largement ignorés des médias internationaux ont été et restent au centre du processus révolutionnaire engagé en Egypte.

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Masses humaines multicolores, femmes et hommes toutes générations et classes sociales – le plus souvent moyenne - confondues, usages intensifs des outils de la modernité – portables, facebook, twitter, youtube -, non-violence, indifférence vis-à-vis des fanatismes religieux, revendication démocratique : l’image de la révolution égyptienne aura été présentée comme répondant aux idéaux officiels des pays dits développés, selon lesquels la lutte entre producteurs et exploiteurs serait en voie d’extinction. Pourtant, « la révolution n’est pas terminée  » entendait-on dans les rues du Caire fin octobre, alors que les tribunaux militaires tournaient à plein régime et que la torture (notamment contre les révolutionnaires poursuivant souterrainement la lutte) continuait.
« Pas terminée », la révolution egyptienne ? L’actuel mouvement de protestation contre le Conseil suprême des forces armées (CSAF) qui, depuis dix mois, exerce un pouvoir fondé sur la violence, prouve que non. Au cœur de ce mouvement, figurent des egyptiens qui n’ont pas attendu janvier 2011 pour s’opposer au régime.

Grèves en cascade

« Le 7 décembre 2006, nous nous sommes mis en grève pour protester contre l’augmentation des prix et réclamer le paiement des primes » explique Tamer, un des 22 000 ouvriers dépendant du secteur public de l’usine de Filature et Tissage à Mahalla-el-Koubra, ville située à 120 kilomètres au nord du Caire. Le syndicat unique inféodé au gouvernement leur avait promis le paiement d’une prime, pour rapidement se dédire en ne la destinant qu’aux seuls personnels administratifs. Au bout de plusieurs jours d’occupation et de grève de la faim, le gouvernement cède face aux revendications. Mais cet engagement ne sera, à son tour, pas honoré. À l’annonce de cette victoire éphémère, la grève se répand alors dans les teintureries de cette ville où 75 000 personnes travaillent dans l’industrie du coton. Douze jours plus tard, elle gagne les entreprises récemment privatisées de ciment de Hélouan et de Tora, dans la banlieue du Caire.
Début janvier 2007, ce sont les cheminots qui prennent le relais. « Nous étions organisés entre nous, en dehors du syndicat, dit Tamer. Cette première grève nous a permis de voir, ici, qui parmi nous étaient les plus décidés. Nous étions alors une quarantaine à se rencontrer secrètement, par groupe de dix, dans des cafés où nous discutions et rédigions des textes que nous distribuions ensuite. »

« C’est ici que tout a commencé  » affirme l’ouvrier-mécanicien : propos confirmé par le nombre de mouvements de protestations ouvrières qui, à partir de cette date, vont au cours de l’année 2007 augmenter de plus de 250%. Le 17 février 2008, les protestataires de Mahalla repartent en lutte et demandent l’augmentation du salaire minimum gelé depuis 1984. Sortis en masse de leur usine, ils crient « À bas Moubarak ! ton régime, c’est de la merde ! » et sont rejoints par plus de 10 000 habitants. Les forces anti-émeutes appelées par les autorités sont attaquées par les manifestants qui parviennent à les mettre en fuite. Alors que l’agitation se poursuit pendant plusieurs mois dans les usines de la région, un appel à une grève nationale fixée au 6 avril 2008 commence à circuler dans le pays. Des bloggeurs, sous la signature « Groupe du 6 avril » vont diffuser sur leurs réseaux ce message : « N’allez pas au travail, n’allez pas à l’université, n’ouvrez pas vos commerces, n’ouvrez pas vos pharmacies… Nous voulons des salaires dignes, nous voulons du travail, de l’éducation pour nos enfants, des transports humains, des hôpitaux… » La police anti-émeute occupe les rues du Caire et des grandes villes du pays. La grève ne se développe pas, mais à Mahalla dans l’après-midi, une manifestation spontanée est attaquée par les forces de l’ordre sur la place centrale. La répression va provoquer la mort de trois personnes, dont un adolescent de quinze ans, des dizaines de blessés et sept cents arrestations.

« C’est à ce moment-là que nous avons pensé créer un syndicat indépendant et tenté de diffuser cette idée dans les autres entreprises » reprend Tamer. En louvoyant entre les lois avec l’aide d’avocats et de juristes, des salariés de l’administration fiscale avaient alors réussi à monter leur propre organisation, avant qu’elle ne soit arbitrairement interdite par l’Etat à l’instigation du syndicat unique. «  Dès 2007, un groupe de ces fonctionnaires des impôts a lancé une grève à laquelle 50 000 travailleurs ont répondu. Vingt-neuf comités de grève ont été créés dans chaque gouvernorat et un comité de coordination s’est installé, ici, au Caire. Après une manifestation en direction du Parlement, ils ont obtenu des augmentations de salaires et des possibilités d’avancement » raconte Houssam, un des activistes du centre d’études socialistes au Caire où des ouvriers de Mahalla et d’ailleurs vont se retrouver pour échanger leurs expériences et leurs projets. La détermination de ces mouvements de salariés va rencontrer celle des opposants à Moubarak qui se rassemblent à partir du 25 janvier sur la place Tahrir. Des travailleurs du textile, du pétrole, du gaz, de la métallurgie, du canal de Suez, des chemins de fer, des arsenaux se lancent dans la grève à travers tout le pays, autant pour leurs revendications que, pour un grand nombre d’entre eux, soutenir les manifestants du Caire.

Des salariés place Tahrir

Entre les mains du CSAF - dirigé par Hussein Tantaoui, ex-ministre pendant vingt ans de Moubarak -, le pouvoir égyptien n’a eu de cesse depuis le 11 février dernier de se dresser contre ceux qui exigent un changement radical de régime. Arrestations, condamnations par les tribunaux militaires, pratiques de la torture, les acteurs – salariés, mouvements de jeunes, etc. - de la révolution sont soumis à la violence de la junte. Le 24 mars, le gouvernement vote sous l’instigation du CSAF une loi criminalisant les manifestants et les grévistes « entravant la production », alors que la majeure partie de l’appareil dirigeant du Parti National Démocratique ne subit aucune poursuite devant les tribunaux. Si des mouvements de jeunes ont lancé des appels à dresser, à travers tous le pays, la liste des « corrompus » afin de les exclure de tout pouvoir dans la société, et notamment celui du droit d’éligibilité lors des élections à venir, ce sont les salariés qui depuis maintenant dix mois font directement pression, souvent avec succès, pour faire « dégager » les hommes de Moubarak. «  Ça fait un mois et demi que nous bloquons notre usine. Nous voulons que notre directeur s’en aille. Beaucoup d’autres y sont arrivés. Nous ne partirons pas d’ici tant qu’il restera. » explique, fin octobre, Nasr, qui avec plusieurs centaines d’ouvriers de l’usine textile Miratex de Suez, occupe le trottoir devant le bâtiment du Conseil des Ministres. Mohammad précise : «  Ceux qui sont ici ont été choisis par leurs camarades : il y a ceux qui sont décidés à se battre, ceux qui parlent bien, ceux qui ont les idées claires… Lui, continue-t-il en désignant un homme assis au milieu de ses camarades, on sait qu’il est solide. Il a tenté de s’immoler pour faire aboutir nos revendications. » Dans une rue adjacente, des salariés de Telecom Egypt manifestent devant leur ministère : « On n’a pas fait la révolution pour continuer à recevoir un salaire misérable. On veut que tous les précaires soient titularisés » dit un des salariés alors que le cortège rejoint les ouvriers de Suez.

Raviver la flamme

Face à la multiplication des revendications, il n’est pas rare que les autorités négocient, dans un climat d’arbitraire n’excluant ni les coups, ni les emprisonnements. La question des salaires est très souvent au cœur de ces mouvements, comme pour les salariés du métro du Caire ou encore pour ceux de la télévision nationale, des hôpitaux – qui à Ain Chams réclament leurs dus non payés depuis 2007 -, les aides archéologues – dont plusieurs se sont engagés dans des grèves de la faim - ainsi que l’ensemble des travailleurs du textile à Ismaïlia et Alexandrie. Mais c’est aussi contre les privatisations et pour exiger des renationalisations d’entreprises que manifestent, notamment, les employées de l’usine Tanta Huiles et Lin au nord du Caire et ceux de l’usine de tissage Shebeen Al Kom à Menoufiya. À Mahalla, cette revendication se confond avec le projet de prendre en main la distribution de la production qui pour l’heure est séquestrée par la direction dans l’attente d’une hypothétique privatisation…

« Rien n’a changé ! » entend-t-on dans les rues du Caire. Pendant que d’autres affirment «  C’est pire qu’avant ! », tout en pouvant dorénavant le dire ouvertement et maintenir en vie l’élan de la révolution. Depuis le 18 novembre, des dizaines de milliers de personnes convergent à nouveau vers la place Tahrir pour exiger le départ du CSAF. Les islamistes, après avoir disparu de la rue depuis le 11 février, pour tenter de retrouver une crédibilité avant les élections, sont de retour. Mais c’est surtout une gigantesque foule toujours en lutte qui se rassemble à nouveau afin de pouvoir vivre humainement, ravivant les flammes que les mouvements de salariés ont initiées depuis plusieurs années et entretiennent depuis plus de dix mois.

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